Après le Venezuela, Donald Trump envisage une intervention armée au Groenland : quels leviers pour se protéger de l’hyperpuissance américaine ?

, par Paul Gelabert Y Nuez

 Après le Venezuela, Donald Trump envisage une intervention armée au Groenland : quels leviers pour se protéger de l'hyperpuissance américaine ?
Jens Frederik Nielsen le Premier ministre du Groenland, le 8 octobre 2025 au Parlement européen, à Strasbourg © European Union 2025 - Source : EP

Le 3 janvier dernier, la Maison Blanche a ordonné une intervention armée contre le Venezuela dans l’objectif de capturer son président en exercice Nicolas Maduro. Bien que le régime de ce dernier soit largement critiquable en raison de sa dérive autoritaire, cette intervention américaine pose plusieurs questions notamment au regard du droit international. D’autre part, sa réussite a permis à Donald Trump de réaffirmer ses ambitions prédatrices sur d’autres territoires : Colombie, Cuba, Mexique et le Groenland.

En effet, dès l’annonce par les médias de la capture de Nicolas Maduro, le président américain prend la parole depuis le Air Force One et déclare alors : “Nous avons besoin du Groenland. C’est une question de sécurité nationale. Aujourd’hui, le Groenland est cerné de bateaux russes et chinois, et le Danemark ne peut pas s’en occuper. Nous avons en avons besoin et l’Union européenne a besoin que nous l’ayons (…). Nous nous occuperons du Groenland dans environ deux mois… reparlons-en dans 20 jours

Cependant, une attaque des forces armées américaines pourrait avoir de graves conséquences sur le plan géopolitique. En effet, le Groenland est un territoire rattaché au royaume de Danemark, pays membre de l’OTAN et de l’Union européenne. Ainsi, quelles seraient les conséquences réelles de l’annexion du Groenland par l’usage de la force américaine ? Autrement dit, quels sont les leviers du Danemark pour protéger cette partie de son territoire ?

La politique étrangère et de sécurité commune de l’Union : un outil pour la protection du Groenland face à une potentielle agression américaine ?

L’Union européenne dispose d’une politique étrangère et de sécurité (PESC) commune régie par ses traités. La PESC s’est vue renforcée par le traité de Lisbonne de 2009 qui inclut une clause explicite de défense mutuelle.

En effet, l’article 42 paragraphe 7 du traité sur l’Union européenne (TUE) dispose qu’ : “Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir (...) Cela n’affecte pas le caractère spécifique de la politique de sécurité et de défense de certains États membres”.

Cela signifie que si un État membre voit son territoire attaqué, une solidarité européenne s’installe et les autres États membres ont l’obligation de le soutenir par quelques moyens que ce soit. La manière de venir en aide est laissée à la discrétion de chacun, il ne s’agit pas nécessairement d’un effort armé.

Mais cette clause s’applique-t-elle au Groenland ?

Le Groenland bénéficie d’un statut particulier : territoire autonome du royaume de Danemark, mais depuis 1985, après un référendum tenu en 1982, il quitte officiellement l’Union européenne. Aujourd’hui, il est juridiquement régi par un régime spécial applicable à tous les pays et territoires d’outre-mer (PTOM). En droit européen, ils ne font pas partie de l’Union européenne, mais entretiennent avec elle une relation particulière favorable à leur développement. L’article 198 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne dispose d’ailleurs que “Le but de l’association est la promotion du développement économique et social des pays et territoires, et l’établissement de relations économiques étroites entre eux et l’Union dans son ensemble.

Or, les dispositions du TUE ne peuvent s’appliquer que sur le territoire de l’Union européenne. Si le Groenland fait partie du royaume du Danemark, il ne fait pas partie en tant que tel des frontières de l’Union et bénéficie simplement d’un régime spécial établi par les traités pour favoriser son développement.

En même temps, une attaque militaire au Groenland constituerait une violation du territoire du Danemark qui pourrait déclencher de lui-même la clause d’assistance européenne prévue à l’article 42 (7) TEU. En raison de ce flou juridique, la question de l’applicabilité de la clause d’assistance européenne pour le Groenland a été posée à la Présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen. Mais cette dernière a botté en touche en se limitant à déclarer que « Il y a beaucoup de spéculations sur ce qui devrait être fait, ce qui pourrait être fait, ce qui peut être fait ».

L’OTAN : un levier théorique mais peu plausible en pratique.

En principe, le Groenland est un territoire protégé par l’Organisation du traité de l’Atlantique-nord (OTAN). En effet, cette alliance laissent beaucoup moins place à l’interprétation que la PESC. Le Traité de Washington de 1949 s’applique à tous les territoires membres. Le Groenland est rattaché à la souveraineté danoise et par analogie est donc sujet des traités de l’OTAN.

Ainsi, l’article 5 du Traité de Washington dispose que “Les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles survenant en Europe ou en Amérique du Nord sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes les parties”. Ainsi, si une nation attaque un territoire de l’OTAN ce sont de facto tous les pays membres qui doivent riposter.

Mais en pratique, il serait absurde d’appliquer cet article dans la situation du Groenland. En effet, les dispositions de l’OTAN reposent sur la confiance mutuelle de ses membres et partent du principe que tous sont alliés. Aucune disposition n’évoque l’attaque d’un membre contre un autre territoire de l’OTAN. Le mécanisme de défense mutuelle ne peut s’appliquer que si l’agresseur est un état non membre.

Un agresseur armé d’un membre contre un autre pourrait en réalité mettre fin à l’OTAN que nous connaissons. Le principe même d’une alliance réside dans la paix entre ses membres, et à partir du moment où cette paix est rompue, la fin de l’alliance coule donc de source. C’est d’ailleurs de ce raisonnement que s’est inquiétée la Première ministre danoise Mette Frederiksen qui a déclaré qu’ une attaque des États-Unis contre un allié de l’OTAN signifierait la fin à la fois de l’alliance militaire et de la sécurité d’après la Seconde Guerre mondiale.

Ainsi, une attaque armée des États-Unis contre le Groenland représenterait un choc pour la stabilité géopolitique internationale, la rupture d’une paix historique.

Quel avenir pour le Groenland ?

Au-delà des mécanismes de défense commune internationaux et communautaires, il est important de rappeler d’une part que les déclarations du président américain Donald Trump sont sujettes aux critiques de la plupart des dirigeants européens.

D’autre part, il est aussi essentiel d’évoquer que même si elle n’est pas exclue, l’intervention militaire ne semble pas être, pour le moment, la solution privilégiée par Washington. En effet, le ministre de l’Europe et des affaires étrangères français, Jean Noël Barrot a déclaré après une discussion avec le secrétaire d’État américain Marc Rubio : Il [Marco Rubio] a écarté qu’on puisse imaginer que se produise au Groenland ce qui vient de se produire au Venezuela

Mais, bien qu’hypothétique, la menace reste réelle puisque pas totalement exclue. La porte-parole de la Maison-Blanche Karoline Leavitt déclare à la presse “Le président et son équipe examinent diverses options pour atteindre cet important objectif de politique étrangère, et bien entendu, le recours à l’armée américaine est toujours une option à la disposition du commandant en chef

Enfin, la Première ministre danoise a demandé instamment aux États-Unis de mettre fin à leurs menaces contre un allié historique et contre un territoire et un peuple qui ont clairement fait savoir qu’ils n’étaient pas à vendre

Une chose est sûre, l’avenir de ce territoire reste incertain puisqu’il est désormais de notoriété publique que les décisions du président américain peuvent être inattendues, à l’image de la capture de Nicolas Maduro. Les États-Unis ne cessent de rappeler qu’ils souhaitent, pour des raisons de sécurité nationale, s’emparer du Groenland.

Face à cette menace, l’Europe réagit : La France, l’Allemagne, la Suède, la Norvège et le Royaume-Uni ont dépêché conjointement une trentaine de soldats pour une opération à Nuuk. L’objectif est d’envoyer un signal politique et militaire collectif pour renforcer la sécurité arctique et affirmer le soutien des alliés européens à la souveraineté danoise sur le Groenland.

La réaction de Washington ne se fait pas attendre, puisque interrogée à ce sujet, la porte-parole américaine a réagi : “Je ne pense pas que des troupes en Europe influencent le processus de décision du président, ni que cela affecte son objectif d’acquérir le Groenland

Les tensions dans la région ne cessent donc de s’accroître, ce vaste territoire se retrouve propulsé au premier plan de la scène internationale. Les futures décisions du président américain et des Européens détermineront l’avenir du Groenland.

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