De l’Empire Ottoman à la République de Turquie, un Etat cannibale de ses minorités
La situation des minorités, notamment chrétiennes, de l’Empire Ottoman fut celle des massacres Hamidiens de la fin du XIXe siècle, et du génocide des Arméniens. La République de Turquie qui prit sa suite n’a jamais reconnu officiellement ces crimes, et conserva une politique et un climat de discrimination à l’égard de ses minorités.
Le Mouvement national turc, qui jeta les bases de la République de Turquie, poursuivit la politique d’annihilation des minorités de l’Empire. L’invasion turque de la Première République d’Arménie et la poursuite des massacres des minorités (soupçonnées de pactiser avec les Alliés) lors la guerre d’indépendance turque ont fini de vider le territoire des Arméniens natifs après le génocide. Des 2 millions d’Arméniens de Turquie de 1914-1923, ils n’étaient plus que 50-60 000 en 2019, concentrés à Istanbul.
Le nouvel Etat indépendant s’est formé sur le silence. La République turque se fonde sur la doctrine de Mustafa Kemal, souhaitant unifier le peuple sous une seule identité nationale. Après être tus, le génocide et les massacres furent présentés comme des raisons d’Etat, et aujourd’hui encore de nombreux quartiers, écoles, et rues sont nommés d’après les organisateurs du génocide, Talaat, Enver, et Djemal Pacha, dont les restes des deux premiers cités ont été déplacés dans le monument de la Liberté à Istanbul. La République fut fondée comme laïque mais au gré de mesures (Loi sur la turquification des noms de famille en 1934, Affaire des vingt classes, Varlık Vergisi pendant la Seconde Guerre mondiale) ou des pogroms basés sur la religion et l’ethnie (pogrom Grecs en 1955 puis l’expulsion les Grecs d’Istanbul en 1964, pogroms contre les Alévis), les minorités, religieuses, émigrèrent en masse, jusqu’à ne plus représenter que 0,2% de la population en 2014 contre 19% en 1914 (les minorités musulmanes n’étant pas reconnues par la Turquie, ces chiffres ne comptent pas les Kurdes, qui représenteraient environ 20% de la population turque actuelle).
Le sentiment anti-Arménien demeure prégnant en Turquie, où le terme est considéré comme une insulte (procès 2008 Arıtman, 2010 Büyükçakır, 2015 pendant la guerre turco-kurde), et où le génocide n’est toujours pas reconnu.
“Il est nécessaire de sortir les relations arméno-turques du puits qui mesure 1915 mètres de profondeur”
Disait Hrant Dink. Celui-ci, militant arménien et des droits de l’Homme en Turquie, subissait des menaces depuis longtemps, mais refusait d’émigrer, demeurant avec persévérance “un Arménien né en Turquie”. Il croyait dans l’élan de démocratisation que connut la Turquie de la fin des années 1990 et du début des années 2000.
Le tabou qui entourait les « événements de 1915 », expression officielle turque pour désigner le génocide arménien, s’est fissuré avec les premiers attentats de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie (ASALA). En menant ces actions, l’organisation cherchait à forcer l’État turc à reconnaître sa responsabilité dans les massacres. Elle n’y parvint pas, mais le silence qui pesait sur cette page de l’histoire venait d’être brisé.
De plus, la sortie de l’ombre des “Arméniens cachés” avait également fait avancer la discussion publique. Ces Arméniens sauvés du génocide par les populations locales (souvent kurdes), vivant sous une nouvelle identité identité mais conservant leur mémoire, ont fuit l’est de la Turquie pour Istanbul lors de la guerre turco-kurde, et prirent de plus en plus la parole sur leurs origines, malgré les discriminations qui pouvaient s’en suivre. Ainsi, des Arméniens vivant sous une identité “turquifiée” racontèrent à leur famille leur passé, engendrant une prise de conscience d’une grande partie de la population turque d’une possible filiation génétique, sinon culturelle, à sa minorité arménienne (Le livre de ma grand-mère de Fethiye Çetin qui incarne cette réalisation fut un bestseller en Turquie).
Avec la démocratisation de l’Etat, la levée en demi-teinte du tabou et le rapprochement d’une partie de la population avec sa composante arménienne, le journal Agos (Ակօս, “sillon” en arménien) servit de catalyseur à l’identité arménienne en Turquie. Le journal était édité en turc, ce qui le rendait accessible aux 80% d’Arméniens turc ne parlant pas l’arménien. Mais il offrait ainsi également une voie pour échanger avec l’ensemble de la société, sortir les Arméniens turcs du repli sur eux-même que provoquait le climat de discrimination turc et améliorer l’image de la communauté en Turquie. Le journal fut fondé lors de la guerre turco-kurde (1984-en cours), quand parut une photo d’Abdullah Öcalan (tête du PKK, Parti des travailleurs du Kurdistan) en compagnie d’un prêtre syriaque, faussement présenté comme arménien. Craignant de se voir associée au PKK, ennemi de l’Etat turc à cette période, le patriarche de Constantinople appela la communauté à trouver des solutions. Celle de communiquer via un journal turcophone se présenta. Et c’est dans cette volonté d’ouverture et d’intégration à la vie turque dans son ensemble que s’est développé Agos.
De la dualité des sociétés
Agos n’a cessé de prendre de l’importance, et Hrant Dink avec lui. Il incarnait une identité arménienne plus large que celle de la religion, ou de la langue. Cela lui valut des confrontations avec la patriarche arménien Mutafyan, qui trouvait que le journal ne “répondait plus aux attentes de sa création”. En effet, Hrant ne cachait pas qu’Agos “est un journal de gauche et révolutionnaire. Il est préparé avec les contributions de Turcs, d’Arméniens et de Kurdes, et est lu par eux. Agos revendique une société civile” et non seulement religieuse, s’inscrivant lui-même dans le mouvement d’ouverture par-delà les ethnies et religions, qu’il souhaitait voir s’ancrer dans le pays, grâce notamment à l’entrée dans l’UE.
Cette adhésion, Hrant Dink l’appelait de ses vœux, la considérant comme “très importante pour les Arméniens”. On peut considérer qu’il y eut une modernisation de l’appareil d’Etat, des réformes pour se rapprocher des critères de Copenhague, qui conditionnent l’entrée des pays candidats, ce que la Turquie est depuis 1999. Ces critères n’incluaient pas la reconnaissance du génocide arménien, en dépit de la demande du Parlement européen en 1987.
Dans ce courant démocratique, la reconnaissance du génocide et donc une ouverture de discussions apaisées avec les Arméniens semblait possible. Agos y contribuait en ce sens qu’il rassemblait des intellectuels de toutes origines dans cette direction. Mais l’accueil favorable d’une partie de la population était contrebalancé par les milieux ultra-nationalistes. Les procès subis par Hrant pour “dénigrement de la Turquie” n’ont pas aidé, et c’était pour avoir affirmé que “ce qui s’est passé était un génocide” à Reuters en 2006 qu’il était à nouveau en procès lors de son assassinat.
Hrant Dink fut tué de dos par un mineur lié au milieu ultra-nationaliste. D’un côté, immédiatement, des marches rassemblant des centaines de milliers de Turcs scandent, “Nous sommes tous Hrant Dink”, “Nous sommes tous Arméniens”, et des badges en turc, kurde et arménien reprennent ces slogans. De l’autre côté, des vidéos montrant le tueur brandissant un drapeau turc entouré des policiers qui l’interrogèrent, font surface. L’appareil officiel se soupçonne lui-même, s’accuse, découvre de nouveaux éléments, une destruction de preuve, des manquements au devoir de protection alors que la préméditation aurait été connue des services de police, dans une affaire judiciaire qui durait jusqu’à l’année dernière.
Erdogan, présente depuis 2014 « ses condoléances aux petits-enfants des Arméniens qui ont perdu la vie dans les circonstances qui ont marqué le début du XXe siècle », les 24 avril, date de commémoratiçon du génocide. Ce fut le premier message officiel de la part de l’Etat turc, mais il demeure le même depuis 12 ans, sans reconnaissance.
En 2016, la crise migratoire européenne et le durcissement du régime à la suite du coup d’Etat ont fait oublier, sinon les perspectives d’UE pour la Turquie, sa voie démocratique apaisée. Les manifestations pour Hrant Dink se sont clairsemées avec le temps, mais les Turcs n’oublient pas. Aujourd’hui, Arménie et Turquie communiquent plus qu’avant, pouvant laisser espérer un redoux pour les Arméniens turcs et toutes les minorités du pays, au tout du moins un statu-quo.
Hrant avait foi en son pays, et écrit la veille de sa mort, se sachant menacé “Je me sens comme une colombe dans les rues d’une grande ville, à la fois apeurée et libre. Mais je sais que les gens de ce pays n’oseraient jamais toucher à une colombe”.
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