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Austérité, histoire d’une tragédie grecque

, par Álvaro Ibáñez Fagoaga, traduit par Cyrille Amand

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L’Union européenne est née comme un projet d’intégration politique, pas seulement économique. On ne pourrait concevoir une Europe sans la Grèce, tant le pays hellénique et sa civilisation ont incarné, dans le domaine de la culture et de la philosophie, le noyau de l’Europe que nous connaissons aujourd’hui. Les voix qui réclament la sortie de la Grèce apparaissent ainsi comme irresponsables et ignorantes de l’histoire.

Malgré les concessions grecques, l’Eurogroupe est demeuré méfiant quant aux propositions du grouvernement Tsipras. Dimanche soir, les ministres des Finances européens ont finalement pressé la Grèce à prendre des mesures, exigeant des garanties quant au respect des promesses concédées par la Grèce et l’application de certaines mesures avant mercredi. De plus, certains membres de la famille euro prônent une réelle « mise sous tutelle » de la Grèce, validant les réformes avant que celle-ci ne soit soumise au Parlement grec. Des conditions inédites et indignes que la Grèce se doit pourtant d’accepter si elle veut toucher un nouveau plan d’aides. Les négociations demeurant toujours dans l’impasse, certains ont finalement évoqué hier soir une possible sortie « temporaire » de la Grèce de la zone euro. Une rupture à la symbolique forte, inacceptable pour nombre d’Européens. Ce matin, un consensus âpre pour Athènes a émergé grâce au couple franco-allemand et à la Commission, aboutissant à un accord. - Flickr

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La Grèce, l’Europe et la civilisation occidentale : une Histoire commune

Il y a environ 2500 ans, les Grecs et leurs célèbres « poleis » inventaient le concept de « stasis » politique (conflit d’ordre politique, social et moral au sein d’une cité). À cette époque où la civilisation occidentale commençait à faire ses premiers pas, les Grecs constatèrent les premiers que le progrès était toujours accompagné de crises profondes, moments durant lesquels les tensions s’exacerbaient, les désaccords prenaient de l’ampleur, et les crises économiques atteignaient un pic.

Toutefois, ils surent aussi affronter ces défis de face, renaissant de leurs propres cendres, accomplissant la première grande étape de l’histoire européenne : la création de la « polis » et la naissance de la démocratie.

Aujourd’hui, quelques milliers d’années plus tard, l’Europe semble ne pas avoir assez appris de son passé. L’arrogance de certains grands connaisseurs de l’économie paraît s’articuler autour de leur absence totale de perspective historique. Une question économique peut-elle décider de l’appartenance ou non à l’Europe ? La réponse est claire et nette : « OXI », comme diraient les Grecs (« non »).

L’Europe est née en Grèce, et sans la Grèce on ne peut comprendre l’Europe. De fait, le propre nom d’ « Europe » lui fut attribué par la mythologie hellène. Concevez-vous une entité dont le propre nom proviendrait d’un pays étranger ? On imagine difficilement un spectacle plus épouvantable. C’est dire que d’aucuns paraissent ne pas se rendre compte que la Grèce n’est pas en Europe ; la Grèce est l’Europe. Et l’on ne change jamais réellement sa nature profonde, pour le meilleur et pour le pire. Concevez-vous une Union européenne où de grands hommes comme Hérodote, Aristote ou Platon ne soient pas considérés comme faisant partie d’un même ensemble politique, économique et historique ? Moi non plus.

Tsipras, Juncker et Merkel : des adversaires condamnés à s’entendre

D’autre part, les dirigeants grec, allemand et le président de la Commission européenne commencent à saisir l’importance d’un accord comme seule et unique solution cohérente à ce conflit. L’Allemagne souhaite que la Grèce paye jusqu’au dernier centime, mais est aussi pleinement consciente du fait que la Grèce ne pourra jamais rembourser sa dette publique dans les conditions actuelles. Alexis Tsipras est pris dans un dilemme typique du célèbre roman Dr. Jekyll et Mr. Hyde : il a montré au cours de son référendum l’inquiétude tant du gouvernement que du peuple grec à poursuivre les politiques d’austérité. Cependant, il est très clair que s’il prétend réellement retarder les échéances du remboursement de la dette et abaisser ses taux d’intérêt, il devra inévitablement aller dans le sens des politiques d’austérité, que cela plaise ou non aux barons de Syriza.

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Réunion au sommet pour les principaux protagonistes des négociations de l’Eurogroupe et du Conseil européen sur le cas grec. - Flickr

Finalement, Jean-Claude Juncker, en tant qu’autorité supérieure de l’Union, tente de soulager autant que faire se peut la tension entre les deux antagonistes. Il sait que la sortie de la Grèce de la zone euro pourrait avoir des conséquences catastrophiques pour chacun des acteurs concernés. La Grèce perdrait le filet de sécurité très convoité de l’euro, et le reste de la zone euro ne reverrait jamais l’argent prêté. En outre, la sortie de la Grèce créerait un précédent dangereux que Jean-Claude Juncker semble vouloir éviter à tout prix. Si la Grèce ne se conforme pas, elle sera expulsée. Par conséquent, qu’adviendrait-il aux autres pays qui, selon les prévisions actuelles, ne parviendront pas à atteindre les objectifs fixés ? À travers la sortie de la Grèce, l’Irlande, le Portugal ou même l’Espagne seraient en ligne de mire. Et si eux ne se conforment pas, que ferons-nous ? Ce que l’on appelle communément « l’effet domino », qui est déjà venu à bout de la célèbre Société des Nations, menace de détruire aujourd’hui une Europe qu’il a fallu 50 ans pour construire, et qui représente indéniablement une des plus grandes réussites de l’Histoire. De surcroît, Tsipras, Merkel et Juncker voudront-ils que l’on se rappelle d’eux comme ceux qui initièrent la fin de l’Europe à cause de défauts de paiement dans la zone euro ? Je crois que la question est rhétorique.

La Grèce, les Balkans et le Bosphore : un enjeu géopolitique

En outre, la question de la situation géographique de la Grèce est constamment et fort imprudemment négligée. Depuis des siècles, la Russie, la Turquie et les pays d’Europe occidentale se sont combattus et ont fait couler du sang pour faire état de leur hégémonie dans cette région d’une importance géostratégique immense. Sans entrer dans les détails, la guerre de Crimée au milieu du XIXe siècle (1853-1856) a démontré l’importance des Balkans et du détroit du Bosphore tant pour les pays directement concernés (les Empires russe et ottoman) que pour les puissances occidentales les plus solides du moment (la France et l’Angleterre), qui n’hésitèrent pas une seconde à prendre parti pour les Turcs, de peur que l’influence russe n’augmentât à excès.

La question des Balkans fut également d’importance vitale au regard de la rapide escalade de tension qui précéda la Première Guerre mondiale, dont on vient de célébrer le centenaire. L’Histoire montre en un clin d’œil que la question des Balkans et des détroits s’est toujours révélée d’une importance capitale à la stabilité du continent. Une région qui fut pendant longtemps contrôlée par des pays tiers, mais aujourd’hui composée d’un troisième acteur, un acteur occidental, européen et véritablement démocratique.

La Russie et la Turquie se frottent les mains et attendent avec les bras ouverts la sortie de la Grèce. Certains pourraient rapidement absorber les Hellènes au sein de leur sphère économique avec l’excuse d’un soutien financier. Vladimir Poutine l’a déjà proposé à de maintes reprises à Tsipras en personne. Pendant ce temps, la Turquie attendrait avec impatience le premier prétexte pour faire passer la Grèce en arrière-plan de la carte de la mer Égée et du détroit du Bosphore. La Turquie et sa quête d’influence se trouvent dans une impasse tant que la Grèce continue d’être soutenue unanimement par l’Union européenne ; mais tout cela pourrait évoluer si la Grèce est laissée pour compte d’un point de vue économique. Quelque chose qu’en aucun cas ne peuvent se permettre ni l’Eurogroupe, ni l’Union elle-même.

Il ne fait aucun doute que la Grèce devra honorer sa dette. En revanche, pour une seule raison d’ordre économique, les Européens ne peuvent abandonner le peuple hellène à son sort. Le projet européen va au-delà de l’économie. Il ne cesse d’incorporer le champ politique depuis plus de 50 ans, et s’articule autour de la culture à travers des millénaires d’Histoire commune. Cette union est trop puissante pour que l’on puisse la démembrer pour une histoire de gros sous.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 13 juillet 2015 à 21:07, par Xavier C. En réponse à : Austérité, histoire d’une tragédie grecque

    C’est précisément à cause de cette vision romantique (la Grèce blabla 2500 ans blabla doit être en Europe) qu’on en est là.

    Et c’est précisément le pragmatisme des Allemands qui aurait pu éviter cela.

    Rappelons juste les faits. Car dire ceci est faux « L’Allemagne souhaite que la Grèce paye jusqu’au dernier centime ».

    Non, l’Allemagne et "les pays du Nord" ont au contraire milité pour une restructuration de la dette :
    - réduction d’une partie (donc défaut partiel),
    - baisse du taux de change,
    - revue de l’échéancier (retarder les paiements).

    Si cette logique avait été suivie jusqu’au bout, la Grèce n’aurait plu été en mesure de s’endetter davantage à des taux raisonnables et aurait du équilibrer son budget primaire au plus vite, sachant que la dette passée n’aurait plus été un problème pendant quelques années.

    Cette logique n’a été suivie que partiellement.

    Qu’ont proposé la France et "les pays du Sud" ? Soigner la dette par de la dette : faire tout son possible pour que la Grèce puisse s’endetter davantage pour lui donner le temps d’équilibrer son budget primaire. Son budget primaire, à ce qui paraît, est positif depuis 2014, mais entre-temps la Grèce s’est encore endettée, puisqu’on lui a prêté et qu’on lui a "donné des facilités de paiement" et avec cette dette-là, ben le budget reste négatif.

    Le fait d’avoir été prêt à tout pour "sauver la Grèce" (en réalité ses créanciers) a été perçu par Athènes, comme au bon XIXème siècle, comme une invitation au laxisme. La Grèce a étrillé le contribuable, pourchasse l’évadé fiscal... mais où sont les réformes structurelles ? Où est la modernisation du pays ? Ce qui assurerait un budget équilibré sur le long terme, en somme.

    On ne bâtira pas une Europe solide sur le romantisme, le laxisme et la démagogie.

    Cracher sur les Allemands est à la mode ces temps-ci et on oublie qu’à la base, c’est bien l’État grec qui a gaspillé à tout-va pendant des années et qu’aujourd’hui c’est le contribuable européen qui lui vient en aide.

    Comment ne pas penser à la fable de la cigale et de la fourmi ? Comment promouvoir avec tant de décontraction le sauvetage de la Grèce quand on regarde un quart de seconde les efforts menés par les anciens pays communistes ou encore par l’Allemagne qui, 15 ans auparavant, était considérée comme l’homme malade de l’Europe ?

    Le seul argument qui vaille c’est bien celui de la géopolitique et vous faites bien de le rappeler. Seulement les Grecs doivent aussi bien réfléchir : pensent-ils que Poutine le fera un cadeau ? Et cette géopolitique surpasse-t-elle le droit à l’autodétermination des peuples ? Si les Grecs ne veulent plus de l’aide européenne, pourquoi diable leur imposerions-nous celle-ci ? Pourquoi vouloir mordicus garder la Grèce ?

  • Le 13 juillet 2015 à 21:42, par Lame En réponse à : Austérité, histoire d’une tragédie grecque

    Nous sommes en 2015 et la Grèce d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec la démocratie masculine athénienne tant vantée. Les Grecs sont si fiers des avancées de leurs ancêtres qu’ils ont oubliés d’évoluer ou même de conserver leurs acquis démocratiques. La Suisse et la Californie soutiennent bien plus la comparaison avec l’Athènes d’antan que la République grecque actuelle.

    La Grèce d’aujourd’hui, c’est plutôt :
    - Une particratie somme toute classique qui n’a pas encore achevé sa « dénazification » depuis la chute de la dictature des colonels,
    - une quasi-théocratie orthodoxe qui n’a perdu ses aspects les plus autoritaires que sous la contrainte du droit européen,
    - un électorat très conciliant avec des partis extrémistes (LAOS, Aube dorée),
    - un Gouvernement russophile,
    - des citoyens qui n’ont pas perdu leur habitude de ne frauder le fisc depuis le départ des Ottomans,
    - un Etat qui a besoin d’une aide étrangère pour créer un cadastre.

    Nous, Européens, sommes pas les otages de l’histoire et nous ne devons rien aux Grecs en raison de leur « passé glorieux ». C’est plutôt aux Grecs d’arrêter de regarder leur nombril et prendre exemple sur les autres.

    Néanmoins, je ne pense pas qu’au plan géopolitique, le Grexit soit la meilleure option pour les peuples créanciers de la Grèce. Ils n’y gagneraient qu’une hausse de leur dette publique et du discrédit de l’UE sur la scène internationale.

    L’UE, satellite des USA qui n’était déjà plus pris au sérieux par le reste du monde avant la crise grecque. Inutile d’aggraver la situation.

  • Le 16 juillet 2015 à 14:50, par Komrad En réponse à : Austérité, histoire d’une tragédie grecque

    Metaxas reviens ils sont devenus fous.

    Tsipras,le grand manipulateur, est le digne heritier des dictatures Grecques ( de droite ou Stalinistes )qui résistaient contre les Italiens en 1940, puis contre les Anglais en 1944-46, puis contre les Américains en 1947-48 puis..etc....etc... Comment peut on accuser les Allemands de manipuler la « démocratie » grecque en 2015 en oubliant les manipulations de Churchill en 1944-45 pour rétablir la monarchie ? La grêce a TOUJOURS été l’objet de manipulations diverses depuis 1830, la souveraineté Grecque est un mythe dont l’Europe peut se passer. Elle peut faire alliance avec les Tchetniks orthodoxes Serbes, autres victimes de la duplicité Anglaise, ainsi qu’avec les Polonais en exil en Angleterre en 1940, si ça lui chante. LA grèce a TOUJOURS été soutenue par des puissances étrangères et elle a TOUJOURS fait défaut sur sa dette.... La solidarité Européenne actuelle est la première tentative de casser cette situation et lui permettre d’être pour la première fois crédible et ( plus tard) maitresse de son destin. Le reste n’est que de la tactique politiquement correcte.

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