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Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

, par Chloé Fabre

David Cameron dans un discours à Chatham House le 10 novembre dernier explicite le contenu de la lettre envoyée à Donald Tusk, le président du Conseil européen pour renégocier les conditions d’appartenance du Royaume-Uni à l’Union européenne. Sa vision de l’Union contrecarre l’idée jusque-là acceptée implicitement dans le processus d’intégration.

A la suite de sa réélection, David Cameron avait déjà commencé à faire le tour des capitales européennes pour négocier le maintien du Royaume-Uni dans l’Union européenne. Un référendum en juin 2016 tranchera la question. Cette semaine, David Cameron a révélé dans une lettre à Donald Tusk et un discours les conditions de son soutien au camp du oui. - Number 10 / CC / Flickr

Auteurs

  • Secrétaire générale de l’Union des Fédéralistes Européens (UEF France), ancienne présidente des Jeunes Européens - France (2013 - 2015).

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Les différents commentaires qui ont été faits explicitent bien d’une part, les demandes faites par le Royaume-Uni, d’autre part, la difficulté de l’ouverture d’une renégociation des traités avant 2017 et les différentes échéances nationales, dont les élections françaises et allemandes. Mais aucun ne souligne suffisamment le conflit de valeur et de vision de l’Union européenne.

Encapsuler le débat dans une approche sécuritaire

Le discours de Cameron est construit autour d’une idée : protéger la sécurité nationale et économique. C’est la notion de sécurité qui pour lui justifie ses demandes. Si elle a été construite au départ pour rendre la guerre impossible, le but de l’Union est beaucoup plus large : mettre en place une solidarité de fait entre les citoyens, assurer un rôle politique et diplomatique au niveau mondial, développer notre liberté et notre démocratie.

Cameron encapsule le débat dans la boîte de pensée qui lui convient. En faisant cela, il gagne d’ores et déjà le débat si personne n’est capable de ré-ouvrir la boîte. Et nous ne pouvons pas compter sur les hommes et femmes politiques actuels n’ayant aucune vision de l’Europe d’être capables de lui opposer une autre vision.

« Faire de l’Union un moyen et non une fin en soi »

Cameron attaque directement les pro-européens, qui souvent sautent comme des cabris en criant « l’Europe, l’Europe, l’Europe ». Ce positionnement idéologique (être en faveur de l’intégration européenne parce que c’est bien) est très courant dans les cercles pro-européens. Dans son approche soi-disant pragmatique, Cameron la rétorque. Et, il a, à mon sens raison. L’Union européenne n’est pas bien en soi, elle est souhaitable pour ce que nous voulons en faire, pour le projet politique, ou si nous voulons être ambitieux, le projet de civilisation qu’elle porte.

Pour répondre à Cameron sur ce point là, il faudrait que les hommes et les femmes politiques actuels, mais aussi les citoyens, aient une vision claire de ce qu’ils et elles veulent que l’Union européenne fasse et de quelle manière. Qu’ils aient une vision claire de leur projet européen pour le siècle à venir. Ce n’est pas le cas, et Cameron gagne encore une fois la négociation avant qu’elle ait commencé.

Lui a une vision claire et précise de l’Union européenne qu’il veut. Une coordination d’Etats qui favorise le commerce et la compétitivité à travers un marché unique sans trop de régulation (« the burden of existing regulation ») où les domaines régaliens (justice, affaires intérieures, sécurité) sont du seul ressort des Etats.

Un conflit de valeurs

La vision de Cameron de l’Union européenne contredit ce qui était jusque-là accepté tacitement dans l’intégration européenne. Lorsqu’il refuse que l’euro soit la monnaie de l’Union européenne, sauf exception du Royaume-Uni et du Danemark de jure, de la Suède de facto, qui bénéficient d’un opt-out, et que chaque Etat ait vocation à faire partie de la zone euro, lorsqu’il demande à ce que la liberté de circulation des travailleurs ne s’applique aux nouveaux Etats-membres qu’une fois les conditions économiques de leur pays suffisamment proches de celle des anciens, il remet en cause les idées de solidarité et d’égalité de traitement des citoyens européens.

Cameron refuse également l’engagement qui définit l’Union dans le préambule de ses traités depuis 1957 d’une « Union sans cesse plus étroite des peuples d’Europe ». Cet axe, qui définit ce vers quoi tend l’intégration européenne, a été le moteur de la construction de notre système pendant plus de 50 ans. Et cet axe y était déjà en 1973 quand le Royaume-Uni a adhéré, et ils l’ont ratifié, et par référendum qui plus est.

Le refus de cet axe, justifié par le fait que le Royaume-Uni est « une nation fière et indépendante » (parce qu’elle ne l’était pas en 1973 ?), montre le refus de l’ensemble du projet européen tel qu’il a été pensé depuis les pères fondateurs. Un axe qui, malgré les vicissitudes des changements de traités, n’a jamais été enlevé parce qu’il résume en une phrase le sens du projet européen, le sens de l’intégration et sa finalité.

Refuser la vision de Cameron, défendre notre vision

Cameron ne veut pas faire de l’Union européenne ce que tous les autres ont voulu ou accepté d’en faire : un ensemble politique où l’on « ne coalise pas des Etats mais des Hommes ». Et ça, c’est inacceptable. Et ça doit le rester. Si l’on veut maintenir nos acquis en tant que citoyens européens, nous devons refuser la vision de l’Union proposée par ce nationaliste conservateur.

En tant que fédéralistes, nous sommes les premiers à dire que l’Union doit s’améliorer et certaines des critiques de l’Union présentées par Cameron sont tout à fait pertinentes et doivent être résolues, mais nous ne pouvons accepter son projet de coopération libre d’Etats où les citoyens n’existent pas en dehors de leur Etat d’origine.

Si les Britanniques ont une voix à faire entendre - et il faut qu’elle le soit - nous autres, citoyens européens avons nous aussi notre voix à faire entendre. Nous aussi nous devons affirmer notre vision de l’Union et défendre nos intérêts. Pas en tant que nationalistes de tel ou tel gros ou petit Etat, mais en tant que citoyen européen. Et cette défense de nos intérêts passe par une Convention si l’on en vient à ré-ouvrir les traités.

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Vos commentaires

  • Le 13 novembre 2015 à 11:50, par claude En réponse à : Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

    Pauvre David Cameron, il veut le beurre et l’argent du beurre. La vision fédéraliste européenne est l’antidote au populisme facile des faibles. Ces faibles, qui pour assurer leur misère égoïste, sont prêts a tous les abus. Le politicien qui fait avec le populisme doit être dénoncé comme tel. La planète n’a plus les ressources pour leurs agissements d’enfants gâtés.

  • Le 13 novembre 2015 à 14:14, par MEROC En réponse à : Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

    Bravo Chloe ! On ne peut qu’être pleinement d’accord si on est un vrai Européen.

    Je vois que l’UEF appuie en diffusant cette contribution. Fabien Cazenave, Responsable de la Com UEF, (et les autres Dirigeant UEF) s’est aussi très bien exprimé sur le sujet. C’est bien, c’est très bien. Mais ce n’est pas suffisant. On doit attendre de l’UEF Europe qu’ils adressent un texte dans ce sens aux 3 (voire aux 5) présidents avec diffusion Urbi et Orbi (Membres du Conseil et en particulier Cameron, Parlementaires...)

    Et Que font le MEF et le MEI à ce sujet ?

    EUROPE AVENIR

  • Le 13 novembre 2015 à 16:39, par giraud jean- guy En réponse à : Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

    Réponse à Méroc

    Les secrétaires généraux du MEI International et de l’UEF Europe ont publié deux articles séparés qui se rejoignent sur le point suivant : la possibilité pour un (le RU) ou plusieurs États membres de se délier (« opt-out ») de la clause d’« union toujours plus étroite » devrait être reconnue. Le Président de « Notre Europe » a parlé d’« arrangement possible » avec cette clause.

    Il serait en effet utile que les milieux pro-européens - après avoir plus sérieusement étudié les conséquences de tels « opt-out » - prennent une position commune sur cette question essentielle qui met en jeu le concept et le projet européens eux-mêmes. Ils pourraient, à cet égard, s’inspirer des articles rédigés par Andrew Duff. JGG

  • Le 13 novembre 2015 à 17:17, par Clive Hole En réponse à : Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

    Bonjour,

    Il me semble qu’il y a deux visions distinctes de l’Europe à savoir : Un marché de libre échange, tel que celui fondé par les Britanniques en 1968 l’ALEE (EFTA en anglais). Ou une union politique.

    Rien ne sert à mon avis à faire accepter par un pays la vision qu’il ne souhaite pas, et je crois que nous pouvons avoir une première zone de l’Europe d’un marché de libre échange, qui peut aller loin en incluant même la Turquie. La deuxième zone incorporerait les pays voulant une union politique tels que la France, l’Allemagne etc, qui auraient alors ses propres institutions tel qu’un parliament européen, dont je ne vois pas la pertinence pour ceux voulant faire partie uniquement d’une zone de libre échange.

    Cameron a le mérite au moins de poser une clarification d’une tension européenne qui nous empoisonne depuis des décennies.

    Par contre, ce qu’il ne faudrait pas accepter de Cameron c’est qu’il fasse partie de la zone de libre échange tout en voulant pouvoir faire des décisions sur l’entité politique.

  • Le 16 novembre 2015 à 16:27, par Alain En réponse à : Brexit : Une interrogation majeure sur les valeurs de l’Union européenne

    Il n’y a pas de quoi s’étonner, la Grande Bretagne n’est entrée dans le marché commun que par ce que l’AELE ne rassemblait pas d’autre économie importante qu’elle-même. depuis son adhésion elle n’a de cesse que de pousser à ce que le marché commun devenu union européenne évolue vers ce qu’était l’AELE : une simple zone de libre échange où le plus fort et le plus truqueur gagne.

    En face les fédéralistes ne font que perdre du terrain dans l’opinion publique étant donné le mépris et l’autoritarisme des institutions et des grands pays. De a-démocratique, l’union européenne (trop souvent appelée à tort l’Europe) devient anti-démocratique ; la phrase de Junker comme quoi il n’y avait d’alternative démocratique aux traités, la palinodie de la soi-disante enquête parlementaire Luxleak, la destruction financière de la Grèce pour vote incorrect et autres actes immoraux ont été dévastateurs

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