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Carton rouge au gouvernement français pour son nombrilisme nationaliste

, par Alexandre Marin

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Depuis les attentats du 13 novembre, le gouvernement français transgresse ses obligations européennes au nom de la sécurité nationale, tout en exigeant des autres pays européens un soutien inconditionnel pour ses propres interventions militaires extérieures.

Le gouvernement Valls joue solo dans l’arène européenne. - Parti socialiste © photo Philippe Grangeaud (CC/Flickr).

Auteurs

  • Etudiant en droit français et espagnol à l’Université Complutense de Madrid et à Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Le discours du président de la République devant le congrès réuni à Versailles était martial sur la forme, et eurosceptique sur le fond.

Tout d’abord, François Hollande a enterré solennellement le pacte de stabilité en se présentant comme le défenseur de la sécurité des Français face à une Commission européenne qui appliquerait les traités de manière aveugle. Un coup de menton d’autant plus inutile que la Commission n’a jamais dit que la France devait renoncer à se protéger pour honorer ses engagements budgétaires. Au contraire, celle-ci a admis que la sécurité des citoyens européens importait davantage que tout le reste.

L’assaut contre Schengen et le complexe nombriliste

D’autres propos, moins officiels mais qui illustrent une mentalité de repli sur soi, ont été tenus le 24 novembre au quotidien allemand Süddeustche Zeitung par le Premier ministre, Manuel Valls. Ce dernier réclamait que l’Europe cesse d’accueillir des réfugiés en raison de la menace djihadiste, pointant du doigt la charité trop grande de la chancelière.

Le rétablissement des contrôles aux frontières, possible provisoirement dans le cadre des accords de Schengen a été proclamé jusqu’à une durée indéterminée, comme s’il avait déjà arrêté le moindre terroriste. Le chef de l’Etat français a même menacé de les rétablir définitivement, signant la mort de l’espace Schengen et sonnant le glas de la libre circulation en Europe.

Le 27 novembre, le président a appelé ses concitoyens à pavoiser leurs domiciles de l’emblème tricolore, et au cours de cette journée, la Marseillaise a été chantée à de multiples reprises. L’hymne à la joie se voit réduit au silence et le drapeau aux douze étoiles d’or demeure invisible. Le gouvernement s’efforce paradoxalement de relancer l’unité nationale tout en prenant ses distances avec l’unité européenne, ce qui donne l’image d’une France attaquée qui réagit seule, en envoyant balader ses « contraintes » européennes.

Une coopération pourtant nécessaire

Or, le terrorisme est un problème européen qui ne pourra être combattu qu’à une échelle européenne ; le crime organisé ne s’est jamais arrêté aux frontières, la lutte contre le terrorisme doit donc elle aussi traverser les frontières. À défaut d’une agence de renseignement et d’un FBI européen, la coopération entre les différents services de sécurité s’avère indispensable.

Le projet de fichier européen PNR démontre que cette coopération est boiteuse. Il ne s’agit pas d’un fichier européen centralisé, mais d’un réseau européen de 28 fichiers nationaux, ce qui indique que les gouvernements européens ne se font guère confiance et sont réticents vis-à-vis de l’échange de renseignements, pourtant essentiel pour démembrer les réseaux terroristes.

Comment cette confiance peut-elle s’installer lorsque le président français accuse officiellement la Belgique d’être à l’origine des attentats du 13 novembre par sa négligence, en se dédouanant de toute responsabilité ? Dans cette affaire, les services français ont été au moins aussi défaillants que les services belges, et les kamikazes étaient presque tous français. Qui plus est, jamais la Belgique n’a jeté ainsi le blâme sur la France, alors que l’auteur de la tuerie du musée juif de Bruxelles était français et fiché comme dangereux par les services de sécurité de l’Hexagone qui se sont abstenus de le révéler à leurs homologues belges. Les responsables politiques français ont pointé Molenbeeck pour cacher Saint-Denis.

Pour autant, la France exige de ses alliés l’application de l’article 42.7 du traité sur l’Union européenne pour la soutenir dans ses opérations militaires au Mali et en Syrie, sans autre proposition pour relancer l’Europe de la défense à plus long terme. Ce soutien se doit inconditionnel bien que les opérations aient été décidées presque unilatéralement sans concertation préalable des autres pays européens.

Le gouvernement français opère un repli nationaliste au nom de la sécurité de ses citoyens, et adopte un comportement qui met en jeu cette sécurité, pour masquer ses propres failles.

Un état d’urgence liberticide et permanent ?

Les libertés publiques sont les premières victimes de ce repli. La France a notifié au Conseil de l’Europe, le 25 novembre dernier, sa décision de suspendre l’application de la Convention européenne des Droits de l’Homme dans le cadre de l’état d’urgence. Ni l’Espagne, ni le Royaume-Uni, ni la Belgique n’ont dérogé à la Convention, pourtant, elles ont été respectivement victimes d’attentats en 2004, 2005, et 2012. En France, depuis le 16 novembre, les organisations de défense des droits fondamentaux recensent les perquisitions, les assignations à résidence, et signalent de nombreux abus, comme les assignations de militants écologistes lors de la COP21 sans qu’aucun juge n’ait autorisé de telles décisions. Au mépris de l’Etat de droit, le gouvernement entend profiter de l’état d’urgence pour constitutionnaliser cette mesure et la déchéance de nationalité pour les binationaux condamnés pour terrorisme. La constitutionnalisation de ces mesures est préoccupante du point de vue de la Convention, puisqu’elle permet de rendre permanent ce qui ne devrait être que provisoire au regard de celle-ci. Aussi, la France marche-t-elle dans les pas de pays tels que la Hongrie ou la Pologne.

Mais l’Etat policier et les mesures sécuritaires sont un moyen bien plus efficace, en termes de communication, que la tentative de trouver de vraies solutions aux maux qui engendrent le terrorisme, solutions compliquées, qui mettent du temps à se mettre en place, et nettement moins spectaculaires.

En conclusion, ce qui est exaspérant, c’est moins l’euroscepticisme du gouvernement français (François Hollande n’a pas prononcé une fois le mot « Europe » dans ses vœux pour 2016) que son populisme, et sa vision court-termiste qui ne résolvent aucun des problèmes auxquels font face la France et les Européens.

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