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Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

, par Rémy Volpi

Commémorer le centenaire de la Première Guerre mondiale est l’un des enjeux majeurs des années à venir, tant sur la portée symbolique de ces événements, que sur la redéfinition de la place de l’Europe dans ces commémorations. L’Europe saura-t-elle tirer profit de ces cérémonies pour relancer le projet européen de manière ambitieuse ?

Les représentants des Etats belligérants de la Première Guerre mondiale se sont retrouvés cet été à Liège, en Belgique, pour commémorer le centenaire du début du premier conflit mondial. - VAC | ACC

Auteurs

  • Secrétaire de la section Nord-Pas-de-Calais de l’UEF-France

Dans un article du magazine Time daté du 24 juillet 2014, intitulé From Gaza to Ukraine, the Effects of World War I Persist, l’éditorialiste Jon Meacham écrit :

"L’affaire devait être réglée en quelques semaines. [...] Bien sûr, ça ne s’est pas terminé à l’automne, et ce qui est devenu la Grande Guerre est toujours d’actualité. De la mise au tapis en Ukraine de l’avion civil de la Malaysian Airlines par des séparatistes pro-russes aidés par Moscou, aux combats israelo-palestiniens à Gaza, en passant par l’Irak, la Syrie, l’Afghanistan et l’Iran, les problèmes de notre temps découlent en droite ligne du monde de 14-18, période qui a mis le feu aux pulsions ethniques et nationalistes lesquelles ont mené en final à la création de nouveaux États-nations, en particulier au Moyen Orient.[...] Pour comprendre la folie actuelle, il faut se référer à 1914. [..] Les actualités de cet été nous le rappellent, nous sommes maintenant dans un monde très semblable à celui de 1914, dépourvu d’un ordre international faisant autorité.

Dans son livre pénétrant, Europe’s Last Summer (le dernier été européen), Fromkin écrit qu’ « il faut être deux ou plus pour faire la paix, mais qu’un seul suffit pour commencer la guerre. Un agresseur peut démarrer une guerre majeure aujourd’hui, quand bien même d’autres grandes puissances désirent rester en paix - à moins que d’autres nations soient suffisamment puissantes pour l’en dissuader ».

En résumant août 1914, l’historienne Barbara Tuchman écrivait : « Les hommes n’ont pu supporter une guerre aussi longue et aussi douloureuse sans espoir - l’espoir que sa monstruosité même était l’assurance que cela n’arriverait plus jamais et l’espoir que son aboutissement serait la fondation d’un meilleur ordre mondial ». Nous savons maintenant qu’un tel espoir était illusoire. La guerre est revenue de 1939 à 1945, et aujourd’hui, un siècle plus tard, nous vivons dans un monde qui demeure vulnérable au chaos, à la malchance, au malheur. Telle est pourtant la nature de la réalité et de l’histoire, et nous n’avons d’autres choix que de nous débrouiller vaille que vaille".

On est en droit de ne pas partager le pessimisme, voire le défaitisme, de Jon Meacham. Car, entre 1914 et 2014, ont été crées des institutions majeures. De la SDN, créée en 1919 à l’ONU, née en 1945 à la conférence de San Francisco, et nous concernant, l’Union européenne, la communauté mondiale veut constituer un espace de paix et de prospérité.

Pour autant, et ici Jon Meacham n’a pas tort, si l’Union européenne est une puissance économique de premier ordre, elle n’est qu’un nain politique. Aussi est-elle dans l’incapacité à s’imposer dans l’arène internationale face aux États-continents qui se renforcent à vue d’œil. Il suffit pour s’en convaincre de voir comment Vladimir Poutine excelle dans l’art de manipuler l’Europe et les États-Unis sur les dossiers ukrainien et syrien.

Pour pouvoir faire face, et à vrai dire pour tout simplement exister sur la scène internationale, il est essentiel que l’Europe devienne fédérale, c’est-à-dire se dote d’un gouvernement supranational aux pouvoirs souverains, au premier rang desquels la politique extérieure et la défense, limités et démocratiquement contrôlés, faisant ainsi progresser les prérogatives actuelles de la Haute Représentante de l’Union européenne aux Affaires étrangères et le Service Européen pour l’Action Extérieure (SEAE).

Structure sans toit, donc hautement vulnérable, l’Union européenne pâtit de la vision intergouvernementale de l’Europe, qui peine à dépasser le stade des discours de jumelage entre communes de France et d’Allemagne. Ceci parce la perspective d’un abandon apparent de souveraineté est ressenti par l’opinion publique comme une émasculation identitaire.

Dans ce contexte, on pourrait penser que commémorer 1914-1918 puisse amener à une prise de conscience en faveur d’une Europe démocratique et forte vis-à-vis du reste du monde. Il faut cependant souligner que cela exige énormément de doigté dans la rhétorique et dans la manière de commémorer ces événements. À défaut, et il est à craindre que nous prenions ce chemin, on fait surgir des relents de nationalismes, ce qui est éminemment contre-productif. En témoigne les commémorations de l’assassinat de l’archiduc François Ferdinand en juin à Sarajevo, qui, au lieu de relancer les processus de réconciliations entre les pays de l’ex-Yougoslavie, a ravivé les tensions, notamment entre Serbes, Croates ou Bosniens.

De grâce, ne transformons pas une opportunité de premier ordre en calamiteuse débâcle. Que ces commémorations soient européennes, ou qu’elles ne soient pas. Qu’elles soient l’occasion de sauter le pas vers une Europe fédérale, celle de la défense et des affaires étrangères.

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Vos commentaires

  • Le 13 octobre 2014 à 10:13, par shaft En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Il ne s agit que d une commémoration d un conflit sanglant. L Union européenne n est pas concernée par des manifestations patriotiques. De grâce que les pro européens ne viennent pas faire de la récupération politique surtout là où ils ne sont pas invites

  • Le 14 octobre 2014 à 01:47, par Hervé Moritz En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Les événements commémorés sont à l’origine de la construction européenne, qui s’est construite face à ces barbaries. L’Europe, en tant qu’idée, et ceux qui la pensent d’une façon ou d’une autre ont leur place dans ces commémorations, dont le message doit être pacifique, fraternel et européen, et non nationaliste ou belliciste.

  • Le 14 octobre 2014 à 18:50, par François Mennerat En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Je penche plutôt en faveur de l’opinion exprimée par Shaft. Telles qu’elles sont organisées, ces commémorations sont terriblement ambiguës. Le 25 décembre prochain, oserons-nous commémorer les fraternisations de Noël 1914 ? Ça, au moins, cela aurait une tonalité positive. Mais rappeler la souffrance, les carnages, cela ne mène pas forcément à la paix. Cela risque plutôt d’attiser les ressentiments, car c’est toujours la faute des autres. Et rappeler les héroïsmes individuels ou collectifs (?) non plus, car cela flatte la fierté... nationale. Contrairement à ce que nous voulons croire, une majorité de Français est encore anti-allemande. Tentez l’expérience : écoutez les propos de comptoir ou les conversations lors des réunions familiales. Il faut encore beaucoup de doigté pour désarmer ces munitions enfouies. Pour faire accepter sereinement l’exercice en commun de certaines souverainetés « régaliennes », combien de générations faudra-t-il ? Sans même parler des couacs de sa mise en œuvre, beaucoup récusent l’idée même d’une monnaie unique. Et même, ils comptent encore en francs, comme les invitent encore, 12 ans après, de nombreux tickets de caisse. C’était à l’Europe d’organiser ces commémorations, pas à la France ou aux autres États. Allez, mieux vaut regarder le présent et se tourner vers l’avenir. Nous y trouvons beaucoup de raisons de construire et d’espérer.

  • Le 14 octobre 2014 à 21:11, par Shaft En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    La Première Guerre Mondiale a donné naissance à la Société des Nations pas à l’Union Européenne qui est une construction entamée après la Seconde. On ne peut pas appliquer le regard d’aujourd’hui sur la Grande Guerre car l’idée européenne n’ existait pas à l’époque. Appliquer le filtre européen sur ces évènnements provoque un brouillage du message des commémorations et le sens de cette guerre

    Respectons l’objectivité des faits en ne leur faisant pas dire ce qu’ils n’ont jamais dit

  • Le 15 octobre 2014 à 02:18, par Ferghane Azihari En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Pouvez-vous nous expliquer le « sens » de cette guerre ? J’avoue que là, j’ai du mal.

  • Le 15 octobre 2014 à 10:03, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Ces commémorations ne me satisfont pas en effet, bien que je sois historien de formation et je rejoins ici l’opinion de M. VOLPI. Cent ans après les faits, douloureux - 20 000 civils et militaires tués, disparus et mutilés par jour entre 1914 et 1918- , les commémorations s’inscrivent partout dans la même perspective égocentrique que celle qui a conduit à la déflagration. Partout, l’accent sur le soldat, sur ses souffrances...comme si chaque nation avait le monopole de son deuil. Dans le même temps, la mémoire des CIVILS emportés dans le conflit est largement occultée. Je suis actuellement sur les traces de ces civils déportés par l’occupant entre mars et mai 1917 dans la région du Condroz en Belgique. Ils venaient du Pas - de - Calais, de la Somme, de l’Aisne, de l’Oise...Près de trois mille dans un village de 1 500 habitants jusqu’en 1919...Qui s’en souvient ? qui fait l’effort de s’en souvenir ? Que je sache, ce n’est pas récupérer les commémorations que de vouloir échapper à la pesanteur nationale en esquissant, à l’heure des exodes kurdes et autres, une mémoire transnationale !!! Pour se prémunir des abus de nos instances politiques confinées et claquemurées dans des frontières...Freghane a raison : aucun sens à cette guerre, sinon pour les seuls qui en valent la peine : nos arrière grands-parents !

  • Le 21 octobre 2014 à 18:09, par Volpi Rémy En réponse à : Commémorer 1914-1918 : une arme à double tranchant

    Le sens de cette guerre ? On ne peut le saisir qu’à la lumière de la « violence mimétique » de René Girard : De tous les animaux, l’homme est le plus apte à l’imitation. Cette aptitude entraîne le désir mimétique (« je l’aime de ce que tu l’aimes », dit un héros de Shakespeare à son rival), qui entraîne la lutte de tous contre tous, égaux et rivaux. Toutes les sociétés survivantes se caractérisent par le mythe fondateur d’un chaos initial auquel est mis fin le sacrifice d’une victime, le « bouc émissaire ». Force d’endiguement de la violence mimétique,le religieux verrouille la société survivante par la hiérarchie, les mythes, les rites, intangibles, sous peine de mort. Girard voit dans l’apport judéo-chrétien, qui « casse le morceau » en valorisant la victime, la dénonciation du mécanisme du bouc émissaire. La société moderne se caractérise par sa sortie de la tradition, sortie périlleuse puisqu’elle « déclavète » les forces qui endiguent la violence mimétique. Les tumultes franco-allemands ont débuté avec la déclaration de guerre à l’Europe par la Révolution française en 1792. On est passé ainsi de la guerre dynastique menée, selon un rituel contrôlé, par des professionnels, à un type nouveau, la guerre nationale débridée. Clausewitz avait entrevu de façon prémonitoire que dans le cas d’une guerre totale, la « montée aux extrêmes » fait que la guerre deviendrait une fin en soi et non plus un moyen. La Prusse et la France entrent dans une phase de rivalité mimétique, chacun étant à la fois le rival et le modèle de l’autre. Le nationalisme narcissique et haineux était le catalyseur nécessaire à cette grande transformation. Au début du XXème siècle, France et Allemagne étaient fin prêts à en découdre. Vœu exaucé en 1914 Si la Grande Guerre avait été une guerre au sens traditionnel, elle aurait cessé dès 1915 au vu d’une froide analyse coût/gains propre à la politique classique. Mais ici, nous sommes à un tournant de l’histoire, et plus rien ne saura arrêter les orages d’acier. Nous sommes de plain-pied dans la démence rageuse d’un emballement mimétique au risque d’une destruction mutuelle assurée. Soit aux antipodes de la guerre classique que le polémologue Gaston Bouthoul décrit comme « fête suprême, grande orgie sacrée ». Ici, l’Europe s’est vautrée dans une abrupte régression barbare, faisant jusqu’au milieu du XXème siècle de ce petit cap de l’Asie le « continent des ténèbre »s selon l’expression de Mark Mazower. L’Europe fédérale, c’est une tentative d’endiguement de la violence mimétique désormais, le progrès aidant, apocalyptique. C’est tout le sens qui devrait ressortir des commémorations de 1914-1918. Il est hélas à craindre qu’on en soit loin.

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