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Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

, par Hervé Moritz

Le 10 mai 2014, Conchita Wurst, 25 ans, la drag queen sélectionnée par l’Autriche pour la représenter dans à l’Eurovision, a remporté le 59e trophée de cette compétition musicale européenne avec la chanson Rise like a Phoenix. Un séisme européen, non dans le domaine artistique, mais sur un plan civilisationnnel, puisque sa victoire révèle le conflit civilisationnel, qui déchire le continent.

La drag queen, Conchita Wurst, remporte le 59e concours de l’Eurovision en mai 2014, faisant de son personnage de « femme à barbe » le symbole de la communauté LGBT et de sa cause. - Adrian Snood

Auteurs

  • Rédacteur en chef du Taurillon de 2014 à 2016. Etudiant en master d’histoire et de sciences des religions à l’Université de Strasbourg. Il a étudié une année à l’Université de Leipzig.

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Conchita Wurst, figure de proue des droits fondamentaux en Europe ?

Le 10 mai 2014, Conchita Wurst, alias Thomas Neuwirth, remporte à Copenhague l’édition 2014 du concours de l’Eurovision devant des millions de téléspectateurs européens. Cette drag queen, bien connue du public autrichien et européen, notamment pour sa barbe, avait déjà représenté en 2012 son pays lors du concours de l’Eurovision, organisé par l’Union européenne de radio-télévision depuis 1956. Alors que ce concours est connu pour sa popularité auprès du public LGBT, l’Autriche a reconduit la candidature de Conchita Wurst en 2014 avec la chanson Rise like a Phoenix. Une chanson et une interprétation qui ont gagné les jurés, lui décernant le précieux trophée de l’Eurovision avec 290 points. Dès sa victoire et du haut de ses talons, cette personnalité s’est faite la figure de proue de la cause LGBT en Europe.

Invitée à l’initiative de l’Autrichienne Ulrike Lunacek (groupe des Verts/ALE), première eurodéputée à avoir revendiqué publiquement son homosexualité, et par d’autres eurodéputés de plusieurs groupes politiques (du PPE à la Gauche unitaire), Conchita Wurst a chanté, mercredi 8 octobre, sur l’Esplanade du Parlement européen à Bruxelles. Cette opération de sensibilisation à la cause LGBT et à la lutte contre les discriminations, a consacré le symbole : Conchita Wurst incarne désormais cette lutte pour, non pas la tolérance, mais la reconnaissance de la place des LGBT dans les sociétés européennes, et à travers cela les droits fondamentaux européens. « Conchita Wurst porte un message politique d’une très grande importance, qui n’a rien à voir avec les partis ou avec leur travail quotidien. Son message est en lien avec les valeurs de l’Union européenne : l’égalité des droits, les droits fondamentaux, ou encore le droit de vivre pleinement sa vie sans crainte, que ce soit pour le groupe des LGBTI et les autres minorités », a déclaré Ulrika Lunacek, qui a reçu la lauréate. Le travesti, habillé par Jean-Paul Gaultier, se produira du 9 au 15 novembre à Paris sur les planches du Crazy Horse, cabaret mythique de la capitale.

Le schisme européen

Cependant, en quoi cette « femme à barbe » a-t-elle ravivé les conflits civilisationnels qui partagent le continent européen ?

Au-delà de la cause LGBT, que Conchita Wurst s’applique à défendre au niveau européen par ses prises de position publiques et la médiatisation qu’elle apporte à cette cause, c’est le modèle de société de l’Europe occidentale qu’elle représente. Une Europe des droits fondamentaux et du respect et de la reconnaissance des minorités, qu’elles soient ethniques, religieuses ou sexuelles. C’est véritablement ce modèle de société, qui provoque une rupture entre les démocraties occidentales et les gouvernements autoritaires, qui sévissent sur le continent.

Témoin de cette rupture, la réaction de Vladimir Poutine après la victoire de la drag queen autrichienne. En effet, la Russie, connue pour ses lois discriminantes contre la promotion de l’homosexualité, a annoncé qu’elle ne souhaitait pas participer à la prochaine édition de l’Eurovision, qui aura lieu en 2015 à Vienne en Autriche. De plus, la communauté LGBT, largement pointée du doigt en Russie et dans plusieurs pays de l’Est de l’Europe, a massivement voté pour Conchita Wurst. Une forme de protestation des téléspectateurs russes contre les mesures qui entravent les libertés de ces minorités, agaçant ainsi le Kremlin.

Face à ce mouvement et à la suite de l’annonce du retrait possible de la Russie du concours de l’Eurovision, Poutine a évoqué la possibilité de relancer Intervision, le concours qui opposait les chanteurs des pays soviétiques dans les années 1970, dont la première réédition pourrait se tenir à Sotchi et accueillir des Etats asiatiques. Un projet qui en reflète un autre, celui de reconstruire une union autour de la Russie, fondée sur les anciennes républiques soviétiques, et cristallisant ainsi l’aire culturelle russe, ou plutôt une aire d’influence russe.

Opposées sur bien d’autres dossiers, y compris sur la question ukrainienne, l’Union européenne et la Russie se retrouvent à nouveau face à face. Cet événement factuel qu’est la victoire de Conchita Wurst a pourtant ravivé et illustré un conflit civilisationnel sur le continent européen : celui qui opposent les démocraties occidentales à ceux qui les critiquent. Les régimes nationalistes et autoritaires qui fleurissent sur le sol européen, en Russie (Poutine), en Turquie (Erdogan) ou en Hongrie (Orban), incarnent les adversaires du modèle démocratique occidentale. A l’instigation de Viktor Orban, ils prédisent la décadence et la mort des démocraties occidentales. Les nouveaux tsars de l’anti-occidentalisme et du nationalisme en Europe profitent finalement de cet événement et d’autres anecdotes pour réaffirmer leur opposition à ce modèle.

Ce conflit civilisationnel, qui pose la question de la civilisation que nous souhaitons pour l’Europe, n’est pas uniquement interétatique, il est plus que jamais intra sociétal, relançant sur la place publique les débats sur des questions sociétales et sur les orientations actuelles de la civilisation européenne. Ce que nous devons en réalité choisir, c’est un modèle de société inclusif ou exclusif. Une question que se pose également l’Eglise catholique, lors d’un synode sur la vision de la famille et de la place des fidèles dans la communauté des chrétiens, présidé ces derniers jours par le pape François.

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Vos commentaires

  • Le 23 octobre 2014 à 21:16, par Bernard Giroud En réponse à : Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

    Que de grands airs de flute pour ce choix de société.

    La véritable liberté, essentielle condition du bonheur, c’est de faire avec les paramètres que la nature nous a donné.

    Ces dons sont "immédiatement" suffisants, nous fait reconnaitre l’humilité des sages. Il faut apprendre à les aimer

    Ainsi nous pouvons mieux appréhender notre véritable condition à son véritable niveau, condition totalement incluse dans « l’horloge de l’Univers » ;

    Sans nul besoin d’en rajouter une couche...

  • Le 26 octobre 2014 à 22:18, par thomas En réponse à : Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

    Un article qui fait froid dans le dos, qui réhabilite les discours colonialistes, de la « mission civilisatrice » de l’Occident à ses ersatz contemporains comme la théorie du choc des civilisations. Sur ce site même, j’ai lu que le patriotisme républicain était étroit, anti-universaliste, xénophobe... Mais que dire alors du nationalisme ouest-européen et de ses thèses suprémacistes ?

  • Le 26 octobre 2014 à 23:56, par Hervé Moritz En réponse à : Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

    Nul discours colonialiste, ni expansionniste, encore moins impérialiste. Cet article prend à prétexte de réflexion la victoire de la drag queen Conchita Wurst à l’Eurovision et la volonté affichée de certains pays de vouloir quitter la compétition à la suite de cette victoire pour aborder un phénomène bien plus général, qui est celui de la rupture civilisationnelle croissante entre l’Union européenne, et son modèle occidental, et certains pays aux régimes autoritaires. Il ne s’agit pas de vouloir imposer un modèle de société à l’européenne. Deux aires semblent s’esquisser sur le continent. C’est un constat. Ces aires entrent en conflit. S’en est un autre. Il n’y a ici que de l’observation, aucun engagement belliciste ou xénophobe.

  • Le 1er novembre 2014 à 15:44, par Alain En réponse à : Conchita Wurst : Une « femme à barbe », symbole d’un conflit civilisationnel européen

    Ce qui me dérange, c’est qu’on en fait une icône. Il ou elle ne mérite pas une telle mise sur le pavoi, c’est un(e) artiiste comme les autres

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