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Coup d’arrêt pour la nouvelle Turquie d’Erdogan

, par Guillaume Lacassin

Ce dimanche 7 juin était sans doute le rendez-vous électoral majeur de la vie politique turque de l’après Gezi Park. Après le triomphe d’Erdoğan lors de la première élection présidentielle au suffrage universel de l’histoire du pays, remportée en septembre 2014 dès le premier tour, on pouvait s’attendre à un doublé, il n’en est rien.

L’AKP, le parti de l’actuel président Erdoğan, ne remporte pas la majorité absolue, ce qui remet en cause les projets de réforme constitutionnelle de son leader à la tête du pays. - The Presidential Press and Information Office - Kremlin.ru

Auteurs

  • Militant aux Jeunes Européens - Strasbourg, étudiant à l’IEP de Strasbourg, il a effectué une année d’Erasmus à la Galatasaray Üniversitesi d’Istanbul.

Tout le mois mai, la campagne aura battu son plein, avec une débauche de moyens et l’omniprésence des slogans et banderoles partout dans le pays. Les trois principaux partis à savoir celui de la Justice et du Développement (AKP) au pouvoir, son principal opposant, le parti républicain du peuple (CHP) kémaliste et celui de l’action nationaliste (MHP) ont rivalisé d’énergie et de mauvais goût pour matraquer les électeurs et contribué à faire de cette élection un tournant majeur.

Le Premier ministre, et président du parti Ahmet Davutoğlu, a mené la campagne officielle de l’AKP, alors qu’Erdoğan, président au-dessus de la mêlée, allait de meetings en réunions publiques sous l’égide de la Fédération de Rize, ville d’origine de son épouse Emine, faisait une campagne à peine dissimulée. La célébration gargantuesque de la conquête de Constantinople du 29 mai dernier participait encore de sa propre mise en scène, ainsi que du revival islamo-ottoman qu’il tente de substituer à l’héritage kémaliste-républicain.

L’AKP perd la majorité absolue, la poussée kurde est historique

Les résultats n’auront donc pas été à la hauteur des moyens engagés et des ambitions des islamo-conservateurs au pouvoir. Ils perdent la majorité absolue, obtenant 41% des suffrages et 46% des sièges soit 258 sur les 550 que compte le Parlement monocaméral turc. Le CHP reste la principale force d’opposition avec un quart des suffrages, les ultra-nationalistes du MHP stagnent autour de 16%.

Mais surtout, le parti démocratique des peuples (HDP), toute nouvelle formation fait son entrée au Parlement, arrachant 12,5% des voix et 78 sièges selon les résultats partiels. Sa percée est sans surprise massive dans le Sud-Est du pays, où les kurdes sont majoritaires. La géographie électorale est donc respectée, le CHP conservant ses bastions dans les quartiers aisés d’Istanbul (Beşiktaş, Beyoğlu, Kadıköy, etc.) et les circonscriptions de la côte égéenne du pays.

L’AKP se retrouve ainsi contrainte à former un gouvernement de coalition, ou à prendre le risque d’un gouvernement minoritaire. Pour le président Erdoğan, ces résultats peuvent surtout être lus comme le rejet de sa politique d’apaisement avec les kurdes, qui se sont détournés de lui et ont voté massivement pour le HDP, revendiqué comme le parti des minorités en regroupant plus d’une trentaine de formations politiques de défense des droits des minorités ethniques, religieuses et encore sexuelles, loin du modèle d’un islam sunnite turc conservateur. Les récents scandales sur les livraisons d’armes à l’EI, de corruption au sein de l’AKP, et dans l’entourage proche voire familial du président entraînant des vagues de répression contre la presse expliquent peut-être encore ce reflux de l’AKP.

Le président Recep Tayyip Erdogan fragilisé ?

Pour autant, le parti de Davutoğlu reste la première force politique du pays, et est désormais particulièrement ancré chez les classes moyennes et populaires, sensibles aux valeurs conservatrices avec en son centre l’islam sunnite et le respect d’un modèle familial traditionnel. Le président Erdoğan continue de jouir d’un important soutien populaire qui se meut peu à peu en un culte de la personnalité. Adulé par ses supporters, il incarne à la perfection l’archétype du bon père de famille, pratiquant rigoureux et orateur captivant. Ces caractéristiques sont essentielles pour une bonne part des citoyens qui continuent de croire au modèle patriarcal et à la force et l’autorité d’un chef incontesté qui propose au pays de recouvrer une place de premier plan dans la région et de faire entendre sa voix dans le monde, en restant lié mais indépendant de tout contrainte politique vis-à-vis de l’Union européenne et en pesant dans le monde arabo-musulman et au Moyen-Orient.

Erdoğan après une période d’ouverture et d’assainissement de la vie politique de 2002 à 2007, multiplie les dérives et déclarations outrancières, et plus encore en imposant une présidentialisation du régime depuis son élection de septembre 2014. Mais là aussi, les résultats de dimanche risquent fort de couper court à tout projet de réforme constitutionnelle, puisque la possibilité de la soumettre à une révision par la voie parlementaire (2/3 du Parlement requis) ou référendaire (moitié du Parlement requise) semble anéantie.

La vie politique turque réserve souvent bien des surprises, dans un climat de tension permanente entre partis, où les lignes de clivage sont mouvantes et les alliances internes instables. Il faut encore garder en tête des échéances plus vastes, à commencer par 2023, centenaire de la République et véritable objectif de Recep Tayyip Erdoğan qui souhaite y célébrer sa nouvelle Turquie et se voit déjà remplacer dans le cœur des Turcs Mustafa Kemal Atatürk, tout en foulant aux pieds les héritages de sa révolution.

Voir en ligne : Photo : CC

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P.-S.

Crédits pour les images dans le texte : © Nicolas Klein

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