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Coup d’Etat en Turquie : et si Erdogan avait tout orchestré ?

, par Maxime Dupont

Dans la nuit du 15 au 16 juillet dernier, la Turquie offrait un spectacle des plus tristes et surprenants avec une tentative de renversement du pouvoir aux mains de son président Recep Tayyip Erdogan. Une fois cette tentative avortée, des questions se posent au moment de la purge que réalise le président.

Les militaires avaient bloqué vendredi soir le pont sur le Bosphore à Istanbul, donnant ainsi le coup d’envoi du coup d’Etat lors d’une nuit chaotique. - Da Silva (CC/YouTube)

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Vendredi soir, une partie de l’armée turque prend d’assaut les villes d’Ankara et d’Istanbul, le pont du Bosphore, les chaînes de télévision et d’autres emplacements stratégiques. Ce contingent affirme avoir renversé le pouvoir et invite tous les Turcs à rentrer rapidement chez eux. Ils affirment détenir en otage le chef des armées, ils annoncent aussi qu’ils vont arrêter le président Erdogan à sa descente d’avion. Les aéroports sont bouclés. Facebook, Twitter, tous les réseaux sont saturés. Les Turcs communiquent entre eux via Whatsapp, essentiellement. Et ils sont prostrés devant leur télévision, attendant de savoir qui sont ces hommes et ce qu’il se passe vraiment dehors, entre coups de feu, bombes, avions de chasses, chars blindés. Ils écoutent le manifeste de ce groupe putschiste, qui leur explique assez clairement leurs motivations : leur ras-le-bol général de voir leur pays, si bien lancé il y a quelques années, laïc, démocratique, égalitaire, moderne, sombrer peu à peu dans un chaos qui ne trouve pas d’explications sinon une seule : Recep Tayyip Erdogan !

Ils rappellent dans ce manifeste les fondements que leur leader Mustafa Kemal Atatürk avait portés il y a un siècle : la laïcité en première ligne, mais aussi le respect des femmes, la liberté d’expression, l’égalité devant la justice. Ils expliquent que depuis quelques temps, sous le régime Erdogan, les fondements de la République bâtie par leur leader Atatürk sont bafoués.

Ils visent en fait, au-delà d’Erdogan seul, tout son parti au pouvoir, l’AKP, ainsi que toute la classe politique islamo-conservatrice. L’armée est par essence plutôt kémaliste, suivant les principes de Mustafa Kemal, avec une vision de la société de plus en plus éloignée de celle d’Erdogan, qui renonce lui à l’héritage d’Atatürk. Cela explique pourquoi une partie de l’armée s’est soulevée.

En réponse à ces annonces et ce putsch, Erdogan, dans un entretien vidéo FaceTime diffusé via le smartphone d’une journaliste à l’antenne, scène assez surréaliste pour nous, dénonce cette tentative de coup d’Etat et appelle ses soutiens à descendre dans la rue pour avorter cette tentative : avec des civils dans chaque rue d’Ankara et d’Istanbul, difficile pour les militaires putschistes de tenter quelque manœuvre que ce soit.

Clap de fin, quelques heures ont suffi à la police pour en terminer avec cet élan de liberté et de lutte contre le virage autoritaire et religieux que prend le pays.

Et depuis vendredi ?

Depuis vendredi, Erdogan mène une vaste opération de nettoyage pour rassoir son pouvoir et reprendre d’une main de fer les reines de son pays. Depuis dimanche, plus de 6 000 arrestations ont eu lieu dans l’armée, 104 putchistes tués, dont certains égorgés en pleine rue, plus de 2 700 juges démis de leurs fonctions, 103 généraux en garde à vue, plus de 9 000 fonctionnaires limogés. Et les chiffres n’en finissent pas. Comme si ça ne suffisait pas : le gouvernement annonce le rétablissement de la peine de mort, abolie il y a 12 ans !

Erdogan continue sa chasse aux sorcières et en profite pour anéantir toute opposition. Sa liste des « putschistes » est sortie du chapeau, ou du fond d’un tiroir, au choix. Pour le site d’information Al-Minotor, pas de doute possible : « La rapidité et l’envergure de l’action de l’exécutif sont remarquables. Cela donne l’impression que le gouvernement et Erdogan s’étaient préparés à une tentative de coup d’Etat. »

Outre le fait de s’y être préparé, on entend dans la bouche de plusieurs spécialistes et plusieurs médias qu’Erdogan a tout orchestré. Et en s’arrêtant sur le nom des personnes arrêtées le doute s’installe encore un peu plus, des figures emblématiques de l’armée : Erdal Ozturk, Adem Huduti, Ozhan Ozbakir. Et surtout, c’est la parfaite occasion pour lui de mettre la main sur son ancien allié, devenu opposant de premier rang, Fethullah Gülen, réfugié aux Etats-Unis depuis 1999. Il a demandé son extradition dès samedi soir au président Obama.

Les résultats de coup d’Etat avorté

Au final, ce coup d’Etat aura fait plus de 200 morts, civils comme putschistes. Et il aura surtout permis à Erdogan de réaffirmer son pouvoir, de casser l’Etat dans l’Etat que représente l’armée en la mettant à mal, et en nommant un nouveau chef d’Etat-major, et de faire arrêter toute son opposition. Cette « victoire » lui permet encore un peu plus de réduire l’héritage kémaliste qui tente tant bien que mal de résister à l’emprise islamique et ottomaniste de sa politique. En rétablissant la peine de mort, il va même pouvoir exécuter ses opposants. Il va pouvoir resserrer la vis sur tous les niveaux de société.

Il va aussi – et c’est peut-être même là le pire – envoyer un message très fort à toute cette jeunesse turque qui le déteste déjà au plus haut point. Tous ces jeunes turcs, avec cet esprit ouvert sur l’Occident, profondément laïcs, n’auront plus le choix que de partir, loin, ou de se battre au risque de finir en prison à vie, voire pire. Le parti islamo-conservateur qui a gagné les dernières législatives n’en ressort que renforcé, les Turcs ne veulent plus de coup d’Etat, plus de cette façon-là.

La position délicate de l’Europe

L’Europe marche sur des œufs dans tout ça. La chef de la diplomatie européenne Federica Mogherini et les ministres des Affaires étrangères de l’Union européenne ont mis en garde lundi la Turquie contre la tentation d’une répression généralisée. Jean-Marc Ayrault, a également prévenu : « Nous devons être vigilants pour que les autorités turques ne mettent pas en place un système politique qui se détourne de la démocratie », rapporte L’Express.

Parce que d’un côté, la Turquie avait demandé une accélération de son processus d’adhésion, elle avait obtenu beaucoup dans les négociations pour la gestion des réfugiés de la guerre en Syrie. C’est un élément essentiel du Proche-Orient, un pays stratégique dans nos relations avec l’Orient et dans notre lutte contre Daesh. Et d’un autre côté, la Turquie est un ami qui se froisse facilement. Ce fut le cas avec l’Allemagne lors du vote parlementaire de la reconnaissance du génocide arménien, ou même, à cause d’une chanson satirique moquant le président Erdogan, qui l’avait mise en colère au point de convoquer l’ambassadeur allemand à Ankara.

L’Europe ne peut cependant pas laisser faire ce qui se passe actuellement. La position doit être ferme. La question de la peine de mort est inacceptable. Il n’est, pour l’heure actuelle, pas question qu’un processus d’adhésion soit poursuivi avec un pays au régime autoritaire, une justice asphyxiée, des droits de l’Homme bafoués, une gestion douteuse des réfugiés et un virage dangereux pris vers l’instauration d’un Etat islamique. Ce n’est pas possible, pauvre Turquie.

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