Défense européenne : l’urgence d’une souveraineté face au néo-impérialisme

Face au désengagement américain et aux tensions en Arctique, l’Union européenne (UE) doit bâtir sa propre défense.

, par Evan Assadourian Pirone

Défense européenne : l'urgence d'une souveraineté face au néo-impérialisme
Le Premier ministre Keir Starmer, le président français Emmanuel Macron, le chancelier allemand Friedrich Merz et le Premier ministre polonais Donald Tusk avec le président ukrainien Volodymyr Zelenskyy lors d’une visite en Ukraine le 10 mai 2025. © Simon Dawson / No 10 Downing Street (Flickr)

“Un jour ou l’autre, il peut se produire (...) des retournements incroyables. Il s’en produit tellement dans l’Histoire ! L’Amérique peut exploser (...) et devenir une menace pour la paix (...). Personne ne peut dire d’avance où se situera le danger” (Charles De Gaulle). Le danger, pour nous Européens, se trouvait à l’Est par la menace russe. Mais, aujourd’hui, le danger grandit à l’Ouest, alors que nos alliés de toujours s’éloignent des principes qui nous rassemblaient. De Gaulle avait initié une première séparation avec l’allié américain en quittant le commandement intégré de l’OTAN en 1966, invoquant un besoin d’indépendance et de souveraineté nationale. Maintenant, il est nécessaire de se défaire de nos liens avec les Américains ; toutefois la conjoncture ne tend pas vers l’isolement des États européens. Au contraire, la thèse de l’Europe de la défense resurgit comme la seule solution pour subsister dans un monde néo-impérialiste.

Le choc d’une guerre commerciale asymétrique

La déclaration implicite de guerre de Trump à l’encontre de l’UE date du 2 avril 2025 à l’annonce de nouvelles tarifications douanières . L’Union ne sera pas la seule visée par cette guerre commerciale. Alors que la Chine s’est montrée franche lors de sa réponse au 47ème Président des États-Unis, Bruxelles a convenu un accord dans lequel l’Union européenne sort perdante. En effet, il contient la stabilisation de la taxe à hauteur de 15% et un engagement de la Commission européenne qui consiste en l’achat de 750 milliards de dollars d’énergie américaine sur trois ans. L’achat échelonné de l’énergie états-unienne demeure vivement critiqué notamment à cause des conditions de réalisation d’un tel deal. En définitive, l’UE sort meurtrie de la bataille commerciale avec Trump.

La fin de l’ordre multilatéral et du droit

L’arrêt des financements américains en Ukraine ainsi que la menace de retrait de l’OTAN par Trump entérinent l’abandon des USA à la coopération militaire internationale. De ce fait, l’administration du 45e président des Etats-Unis entend agir en cavalier seul dans l’intérêt de son pays à l’image de la capture du Chef d’État Nicolas Maduro le 3 janvier 2026, de la guerre des 12 jours en Iran et des bombardements contre l’État Islamique en Syrie et au Nigéria . Toutefois, Trump ne se contente pas d’agir en solitaire mais il le fait en violation du droit international. L’article 2§4 de la Charte des Nations Unies dispose que “les Membres de l’Organisation s’abstiennent, dans leurs relations internationales, de recourir à la menace ou à l’emploi de la force, soit contre l’intégrité territoriale ou l’indépendance politique de tout État, soit de toute autre manière incompatible avec les buts des Nations Unies." Donc l’armée américaine opère en violation du respect du droit d’ingérence sans consultation préalable de l’ONU, dont les États-Unis sont les fondateurs. Bien que la doctrine Monroe cantonne son action au continent américain, la nouvelle doctrine Donroe, issue du néologisme substituant l’initiale de Donald Trump à celle de Monroe, peut vivifier un nouveau type d’impérialisme qui menacerait l’Europe.

Le Groenland : crash-test pour la solidarité

Lors du premier mandat trumpiste, les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis n’avaient pas été prises au sérieux, aujourd’hui la menace est concrète. Le président américain, explicite clairement son intention en écrivant sur son réseau social Truth d’avoir “besoin du Groenland pour des raisons de sécurité nationale”. En réponse à cette déclaration, certains chefs d’État s’engagent à envoyer des troupes dans le cercle polaire arctique alors que d’autres la condamnent uniquement par les mots. Au sein de l’OTAN, une incohérence manifeste se dessine. En effet, selon la lettre de l’article 5 du traité Nord-atlantique, l’attaque d’un des pays membres engage une obligation de défense des autres membres. Cependant le traité de 1949 ne prévoit pas le cas où un État membre attaque un autre. Donc, l’idée de l’effondrement du traité de défense de 1949 est de plus en plus plausible, compte tenu des menaces de retrait des Etats-Unis et de leurs envies d’annexions. Au sein de l’Union européenne, les États membres se montrent solidaires du Danemark néanmoins Bruxelles ne peut coordonner une action en son nom. Ainsi la crise groenlandaise n’occulte pas une grande limite de la communauté des pays européens : son inefficacité dans le domaine de la défense.

De la CED à l’autonomie stratégique

Bien que la CECA ait été créée dans l’optique de créer une collaboration commerciale, Schuman et les penseurs de l’Europe laissent entrevoir l’idée d’une communauté européenne de défense (CED). En 1950, la guerre de Corée commence et la crainte d’une attaque soviétique s’accroît en Europe. Alors que la République fédérale d’Allemagne (RFA) est privée d’une armée, les Etats-Unis impulsent un réarmement de l’Allemagne de l’Ouest. Cette idée désenchante les pays voisins qui refusent de laisser la libre disposition de leur armée au vaincu. Dans l’optique d’atteindre un compromis, Paris envisage le réarmement de la RFA dans les conditions d’un contrôle par un contingent européen encadré par la communauté européenne de défense et l’OTAN. Les discussions débutent en France et c’est René Pleven, Président du Conseil et ancien résistant, qui propose le “Plan Pleven” relatif au réarmement de la RFA sous le commandement unique européen. L’assemblée nationale accepte le plan du Président du Conseil le 26 octobre 1950. Malgré l’approbation du parlement, la majorité change lors des élections de juin 1951. En effet, il en résulte de la victoire du Parti Communiste français et du Rassemblement pour le Peuple, parti gaulliste, au profit de la Troisième Force, une coalition menée par le SFIO, le Parti radical, l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) et le Mouvement républicain populaire (MRP). Le changement de couleur de l’assemblée marque un tournant car les partis vainqueurs s’opposent à la création de la CED. Selon Aron, ces débats houleux se caractérisant par un clivage qui s’intensifie entre souverainiste et cédiste, est perçu comme : “l’affaire Dreyfus de la IVème République".

Enfin, bien que la discussion soit internationale, le basculement de la création de la CED réside dans la décision et l’aval de l’hémicycle français.

En parallèle, le traité de la Communauté Européenne de Défense est signé le 27 mai 1952. Il dispose du réarmement de la RFA en 6 divisions sous le contrôle de l’OTAN qui doit relever d’un ministre européen de la défense responsable devant le Parlement européen. Dans l’hexagone, Pierre Mendès France (PMF) hérite de la présidence du conseil en promettant de résoudre le conflit politique engendré par la CED. Au sein d’une l’Assemblée nationale composée majoritairement de partis hostiles au projet de défense européen, la proposition est rejetée le 30 août 1954 par 319 contre 265 voix. L’échec de la CED est retentissant, et, PMF est vivement critiqué par les unionistes pour ne pas avoir engagé la responsabilité du gouvernement, comme il l’a fait lors du vote pour l’entrée de la France dans l’OTAN. Il faudra attendre les accords de Berlin-plus de 2003 pour voir l’UE compétente au niveau militaire. Celle-ci, avec l’approbation de l’OTAN, peut bénéficier de l’accès aux moyens et au commandement militaires du traité Nord-Atlantique. Néanmoins, cette collaboration s’éloigne du Plan Pleven prévoyant une réelle armée européenne composée de militaires venant de chaque État.

S’émanciper de la tutelle technologique américaine

Face à une possible annexion du Groenland, les nations européennes ont envoyé des troupes dans le cadre d’une mission de l’OTAN nommée “Arctic Endurance”. Il y a des soldats français, norvégiens, anglais, suédois, allemands et danois. Premièrement, on constate que seulement 4 États de l’Union participent sur les 27 possibles. Cela présente une limite conséquente de la solidarité entre les États membres de l’Union. Deuxièmement, les Britanniques prennent part à cette opération alors qu’ils ont quitté l’organisation européenne. Troisièmement, la mission militaire est encadrée par l’OTAN et non pas par Bruxelles qui est reléguée au second rang. Ainsi, la solution retenue est la collaboration entre les armées. Cela n’est pas sans rappeler la coalition des volontaires du sommet de Londres du 2 mars 2025 dans laquelle les États membres se sont engagés à protéger l’Ukraine en cas de cessez-le-feu. A contrario de ce que prévoit la coalition européenne en Ukraine, l’armée américaine serait l’ennemie au Groenland. Cette position, si particulière, des États-Unis devient pernicieuse pour les gouvernements acheteurs d’armes et d’avion américains. En effet, le logiciel américain ODIN, dont sont dépendants les équipements vendus, pourrait servir de levier de contrôle permanent, ce qui donne un avantage sans précédent aux forces armées états-uniennes. En outre, le royaume du Danemark et d’autres pays de l’Union sont des acheteurs récurrents. De fait, 63% des commandes d’armes européennes sont destinées aux USA.

En réponse, Bruxelles annonce un programme et des objectifs inédits en matière de défense à la lumière du plan “ReArm Europe”/ Préparation à l’horizon 2030. À cet égard, Ursula Von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, déclarait le 19 mars dernier : “Nous devons investir dans la défense, renforcer nos capacités et adopter une approche proactive en matière de sécurité”. Pour ce faire, le plan intègre divers instruments :

Premièrement, L’Union lance, le 29 mai 2025, le programme Security Action for Europe (SAFE). Celui-ci consiste en un mécanisme de prêt de 150 milliards d’euros maximum, à la disposition des États membres, pour financer l’achat d’armements européens.

Ensuite, le 8 décembre 2025, le programme européen de l’industrie et de la défense (EDIP) entre en vigueur. Il accorde 1,5 milliards d’euros de subventions aux entreprises du secteur, à la condition de l’utilisation de composants européens, à hauteur de 65% du coût total.

Au prisme de ces instruments d’action, l’UE souhaite stimuler les acquisitions conjointes ainsi que l’appareil industriel des États membres. Enfin, cette politique entérine la volonté de l’Union européenne de se défaire des liens qui la lient à l’armement américain.

En définitive, dans un climat international polarisé, l’UE, 3ème puissance mondiale, doit tirer son épingle du jeu en se durcissant pour préserver ses intérêts. À ce titre, Emmanuel Macron disait à Istres, le 15 janvier, lors du vœux aux armées : “Pour être craint, il faut être puissant” alors l’UE doit se munir de moyens afin de renforcer son hégémonie, et cela au détriment même des alliances historiques devenant perfides.

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