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Défense européenne : soixante ans de retard

, par Flavio Brugnoli, traduit par Théo Barbe

Le centenaire de la Première Guerre mondiale, débutée en 1914, a attiré une grande attention, et pas uniquement celle des historiens. Les parallèles avec la situation actuelle, qui voit se multiplier les crises et les véritables conflits — sur le territoire européen même — sont aussi faciles que rapides. Mais un autre anniversaire, moins conflictuel mais non moins amer pour le continent européen, mérite d’être remémoré : il y a soixante ans, le 30 août 1954, l’Assemblée nationale française décidait de ne pas ratifier le traité instituant la Communauté Européenne de Défense (CED).

L’Eurocorps, un embryon de défense européenne ? - Antonio Ponte

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Née d’une initiative du gouvernement français du Premier ministre René Pleven, inspirée par Jean Monnet, la CED visait essentiellement à insérer dans un cadre européen l’hypothèse d’un réarmement de l’Allemagne, soutenu par les USA face à la menace soviétique. Mais, surtout grâce à l’action clairvoyante de l’Italie, sous la direction du Premier ministre De Gasperi et avec l’influence décisive d’Altiero Spinelli, la CED devint à bien des égards un projet d’armée européenne unifiée insérée dans une Communauté politique européenne. Cette dernière aurait alors absorbé les compétences de la CED et de la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA), née en 1951.

Inutile de revenir sur les raisons du « non » français d’alors. Cependant, il est difficile de ne pas voir les conséquences dévastatrices de ce choix myope et nationaliste. Une timidité, de la part de la France, à imaginer une évolution fédérale du processus d’intégration européenne que nous retrouverons dans d’autres décisions critiques de notre histoire commune à venir. Mais aujourd’hui, l’Union européenne — ou à tout le moins les membres qui ont misé le plus sur le processus d’unification (en commençant par ceux qui partagent la même monnaie) — est appelée à la fois à porter un regard franc sur l’état de sa propre politique étrangère et de défense et à prendre des décisions courageuses.

C’est un fait que la sécurité du continent européen ait été garantie, pendant la guerre froide, par le parapluie américain à travers l’OTAN. Avec la fin de la confrontation bipolaire, après la chute du Mur de Berlin, les failles de l’Europe se sont fait jour tant dans son indécision lors de l’implosion et des guerres de l’ex-Yougoslavie que dans l’après 11-Septembre, avec les divisions sur la guerre en Irak et sur la « guerre contre la terreur ». Le désengagement de l’Europe vis-à-vis des États-Unis, qui se tournent toujours plus vers le Pacifique, impose aujourd’hui aux Européens d’assumer de nouvelles responsabilités d’une autre ampleur.

On ne part pas de zéro. La Politique étrangère et de sécurité commune (PESC), introduite en 1992, et dont la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC) « fait partie intégrante » — comme le dit le Traité de Lisbonne — est parfois caricaturée comme faible et velléitaire. Sont ainsi ignorés les nombreux mérites de cette « comprehensive approach » avec laquelle l’UE a su conjuguer composante militaire et composante civile, dans une pluralité de missions et d’opérations (15 complétées et 18 actuellement en cours) dans des contextes souvent extrêmement délicats.

Cependant, il serait tout autant hors sujet de se complaire d’un cadre qui — comme on l’observe face aux nombreuses crises en cours — voit souvent l’Europe dans l’incapacité de « parler d’une seule voix » et (surtout) d’agir de façon efficace sur la scène internationale. Les orientations stratégiques de l’Union, les moyens pour les mettre en place, mais aussi le cadre institutionnel dans lequel ils sont insérés, sont mis en cause.

Difficile de parler « d’une seule voix » sans une stratégie européenne commune et cohérente. Dans ce sens, le document « Une Europe sûre dans un monde meilleur », qui définissait « une stratégie européenne en matière de sécurité », mis en place par le Haut Représentant d’alors, Javier Solana, et adopté par le Conseil européen en décembre 2003, reste une référence. Un document qui avait la qualité d’identifier les défis et les menaces globales, mais également les objectifs et les démarches requis par l’Europe en conséquence. Une stratégie qui nécessite aujourd’hui une refonte profonde et urgente — preuve en est dès son incipit : « L’Europe n’a jamais été aussi prospère, aussi sûre et aussi libre ».

Quand on parle de « moyens » pour réaliser ses propres stratégies, l’UE doit tirer les conséquences de ses propres capacités dans le domaine militaire. Nous sommes peut-être maîtres du soft power, mais le contexte dans lequel nous vivons ne permet pas de se passer du hard power — à moins de le déléguer à un allié américain toujours plus réticent. Les « coûts de la non-Europe de la défense », avec ses 28 armées nationales, sont amplement documentés, notamment par une étude du CSF et de l’IAI. Des efforts de coordination et de partage (« pooling and sharing ») ont été accomplis. Mais c’est justement la crise économique, avec les risques de coupes « nationales » non coordonnées, qui impose une discontinuité qui soit réelle et qui parte de l’identification des nécessités d’une défense commune (réellement) européenne dans les prochaines décennies.

Évidemment, le volontarisme d’États impuissants prisonniers des « intérêts nationaux » ne suffira pas. Un cadre institutionnel à la hauteur du défi est (également) nécessaire : le Traité de Lisbonne nous l’offre, avec l’instrument de la « coopération structurée permanente » qui peut être instaurée par « les États membres qui remplissent des critères plus élevés de capacités militaires et qui ont souscrit des engagements plus contraignants en la matière en vue des missions les plus exigeantes » (art. 42.6). Un nombre minimum d’adhérents n’est pas nécessaire pour la mettre en place et le Conseil délibère avec une majorité qualifiée (sans possibilité de véto) sur le sujet.

Soixante ans après la faillite de la CED, nous sommes au début d’une nouvelle législature européenne qui s’est ouverte avec le grand tournant de la « parlementarisation » du choix du Président de la Commission européenne. En elle « tout se tient », tout est interdépendant : le renforcement de la zone euro, en la dotant d’un budget important, offre également l’opportunité de construire une « Union de la défense », qui à son tour n’est pas imaginable – comme le comprirent bien De Gasperi et Spinelli – sans une Union politique.

Le gouvernement italien, qui a pris la présidence tournante du Conseil de l’Union européenne, a raison quand il souligne que ces six mois doivent être considérés comme les six premiers mois d’un quinquennat pendant lequel l’Europe devra effectuer des choix décisifs. De même, avec également la nomination du ministre des Affaires étrangères italien Federica Mogherini au poste de Haute Représentante de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité — rôle dont les pouvoirs et les potentialités sont fortement sous-évalués — l’Italie peut récupérer un rôle de protagoniste dans la construction d’une défense européenne crédible et d’une véritable fédération européenne.

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Vos commentaires

  • Le 8 octobre 2014 à 18:29, par Lame En réponse à : Défense européenne : soixante ans de retard

    La CED n’aurait été « européenne » que de nom :
    - Elle se serait comportée en organisation régionale de l’OTAN (art. 2 et 5), une organisation dominé par les USA.
    - Elle se serait dotée un équivalent européen de l’US National Guard (art. 9) mais sous contrôle d’un général américain (art. 18).
    - Découlant de l’aContrairement aux normes des démocratiques occidentales, les décisions du chef d’Etat-major américain auraient été quasiment inattaquables par les autorités civiles européennes (art. 77).
    - A la différence de la Constitution américaine, son traité permettait de limiter arbitrairement les forces militaires restant sous contrôle des Etats membres (art. 9 et 10).
    - Elle aurait été soumise à des normes militaires difficilement révisables que les USA n’imposent ni à leurs forces fédérales, ni aux gardes nationales (art. 68 et 69).

    Le vrai projet de communauté européenne de défense, c’était celui du statut d’Union politique européenne dit Plan Fouchet. La France n’avait pas rejetté la CED par hostilité à une fédération européenne ou une défense européenne : Elle avait proposé les « Articles de la Confédération » qui permettaient d’y arriver (art. 3, 6, 16 et 17).

    Ses partenaires l’ont rejetté au motif que la France aurait essayer d’imposer son leadership. A ce sujet, comparez les pouvoirs attribués aux USA dans le traité CED à ceux attribué à la France dans le Plan Fouchet.

  • Le 8 octobre 2014 à 18:40, par Lame En réponse à : Défense européenne : soixante ans de retard

    Je pense que l’auteur de l’article ne contestera pas l’efficacité de l’organisation militaire des USA. Celle-ci est fondée sur une forme de fédéralisme militaire :
    - Les Etats conservent leurs armées nationales qui sont des ressources en temps de troubles et une garantie supplémentaire contre un éventuel putsch militaire à l’échelon fédéral.
    - L’Etat fédéral est doté de son armée fédérale qui sert, notamment, de catalyseur à la standardisation de l’équipement et au développement de l’interopérabilité.
    - Les Etats coopèrent militairement entre eux et avec l’Etat fédéral par le biais d’une force interétatique, l’US National Guard.

    Le problème de la Défense européenne ne découle donc pas du fait qu’il existe encore des armées nationales mais qu’elles ne soient pas complétées par une armée fédérale européenne sous contrôle européen.

    Avec une approche fédéraliste et européenne de l’intégration, l’Europe de la Défense peut se développer. Avec l’approche centraliste et atlantiste, on vit le résultat. Le mieux qu’on ait réussi à faire, ce sont de minables task forces. Avec l’ECOMOG , la CEDEAO est encore plus loin que l’UE avec son groupement tactique européen .

    Au lieu de remettre sur le tapis l’échec de la CED, demandons-nous plutôt pourquoi nous avons dissous l’Union de l’Europe Occidentale au lieu de la développer ? Souvenons-nous de tout ce que l’UEO a légué à l’UE lors de sa dissolution.

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