Elections en Arménie le 7 juin : entre Moscou et Bruxelles, un scrutin décisif

, par Volkan Ozkanal

Elections en Arménie le 7 juin : entre Moscou et Bruxelles, un scrutin décisif
Visite d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne et de António Costa, président du Conseil européen, en Arménie Commission européenne - Service audiovisuel - Photographe : Dati Bendo

Le 7 juin 2026, les Arméniens sont appelés aux urnes pour renouveler leur Assemblée nationale. Sur le papier, il s’agit d’élections législatives ordinaires. Dans les faits, ce scrutin engage bien davantage. Celui de l’orientation géopolitique du pays, sa relation avec la Russie et l’Union européenne, et le douloureux bilan de la dernière législature marquée par la défaite au Haut-Karabagh.

Un scrutin inédit depuis la chute du Karabagh

Ces législatives seront les premières depuis la prise de contrôle totale du Haut-Karabagh par l’Azerbaïdjan en septembre 2023, qui a conduit à l’exode de la quasi-totalité des Arméniens de souche de cette région. Cet événement traumatique, qu’une grande partie de l’opinion arménienne et de la diaspora assimile à un abandon de la part du gouvernement de Nikol Pachinian, pèse lourd sur la campagne.

Le Premier ministre sortant, en poste depuis la « Révolution de velours » de 2018, brigue un troisième mandat sous la bannière de son parti, « le Contrat civil ». S’il l’emporte, il deviendrait le seul dirigeant de l’Arménie post-soviétique à exercer le pouvoir pendant plus de dix ans. Ce seul fait suffit à polariser une société déjà très divisée.

La ligne de fracture : regarder vers Moscou ou Bruxelles ?

La grande question qui structure ce scrutin est celle de l’orientation internationale du pays. Pachinian a fait le choix assumé de l’Occident. Il a initié un dialogue de libéralisation des visas avec l’UE, fait adopter au parlement une « loi d’adhésion à l’UE » au printemps 2025, et signé un nouvel agenda de partenariat stratégique avec Bruxelles en décembre 2025. L’Arménie a par ailleurs quitté plusieurs structures militaires et économiques liées à Moscou.

Face à lui, l’opposition, notamment le parti « Arménie forte » du milliardaire Samvel Karapetian, joue la carte pro-russe. Son argument est simple, en s’éloignant de Moscou, Pachinian fragilise un pays enclavé, sans accès à la mer, entouré de voisins hostiles ou méfiants (Azerbaïdjan, Turquie). Vladimir Poutine lui-même a mis en garde Erevan, établissant un parallèle entre le projet européen de l’Arménie et celui de l’Ukraine avant l’invasion russe.

Dans ce contexte, l’UE comme la Russie s’impliquent activement. Un sommet UE-Arménie organisé à Erevan début mai 2026, à peine un mois avant le scrutin, a été perçu par certains observateurs comme un signal de soutien à Pachinian.

Des défenseurs de la démocratie, tels que l’Observatoire international pour la démocratie en Arménie (IODA), dénoncent une ingérence étrangère des deux côtés, estimant que les pressions extérieures « volent l’élection aux citoyens arméniens ».

Un paysage politique en recomposition

Le parti au pouvoir, le « Contrat civil », reste la première force selon les sondages. Mais les instituts d’opinion projettent qu’il n’obtiendrait qu’une majorité relative et non plus absolue, contrairement aux élections de 2021 où il avait raflé près de 54 % des voix et 72 sièges sur 107.

Du côté de l’opposition, le paysage s’est reconfiguré autour d’une force nouvelle, celle d’Arménie forte de Samvel Karapetian. Ce milliardaire russo-arménien a dû renoncer à son passeport russe pour pouvoir se présenter, un geste symbolique qui n’a pas convaincu ses détracteurs. Sur le fond, il incarne une opposition aux accents nationalistes et pro-russes, dont le message central est simple. La rupture avec Moscou fragilise un pays enclavé et sans allié de substitution crédible. Les sondages lui prêtent une dynamique ascendante, au détriment de « l’Alliance arménienne » de l’ancien président Robert Kotcharian, qui pourrait ne pas franchir le seuil des 4 % requis pour entrer au parlement.

Un camouflet pour celui qui fut longtemps la principale figure de l’opposition. « Arménie prospère » de Gagik Tsarukian et « Arménie lumineuse » d’Edmon Marukyan figurent aussi parmi les prétendants à une représentation parlementaire, dans un paysage à dix-neuf formations candidates.

Les affaires intérieures au coeur de la campagne

La campagne ne se déroule pas dans un contexte serein. En juin 2025, Pachinian avait annoncé avoir déjoué une tentative de coup d’État, impliquant selon les autorités, plus de mille personnes et prévue pour le 21 septembre, jour de l’indépendance. Samvel Karapetian lui-même avait été arrêté, avant d’être placé en résidence surveillée. L’opposition dénonce une instrumentalisation judiciaire à des fins électorales.

Le Premier ministre en poste indique que « Les agents des forces de l’ordre ont déjoué un sinistre plan à grande échelle du “clergé criminel oligarchique” pour déstabiliser la République d’Arménie et prendre le pouvoir »

Plus grave encore, le gouvernement a engagé une confrontation directe avec l’Église apostolique arménienne. Fondée au IVe siècle, bien avant l’État arménien lui-même, elle est bien plus qu’une institution religieuse. C’est elle est le ciment de l’identité nationale à travers les siècles de domination étrangère. S’y attaquer, c’est toucher à quelque chose de profondément viscéral pour une grande partie de l’électorat. Pachinian a réclamé la démission du catholicos Garegin II, et plusieurs archevêques ont été arrêtés fin 2025 pour diverses accusations. L’Église a condamné ces actions comme illégales et menaçant l’unité nationale. Une ligne rouge franchie pour un électorat qui ne dissocie pas la foi de l’identité.

L’enjeu européen en ligne de mire

Pour Bruxelles, le résultat du 7 juin a une importance stratégique évidente. Une victoire de Pachinian conforterait un partenaire précieux dans une région instable, et ancrerait un peu plus l’Arménie dans l’orbite européenne. Une défaite, ou même une recomposition du parlement défavorable au gouvernement sortant, relancerait l’influence russe dans le Caucase du Sud.

La question d’un rapprochement plus formel avec l’UE, y compris d’un éventuel statut de candidat à terme, reste suspendue aux résultats de ce scrutin. À Bruxelles comme à Erevan, on sait que ces élections pourraient redessiner durablement la géographie politique de la région. Petit pays de trois millions d’habitants, sans ressources naturelles majeures, sans débouché maritime, mais porté par une histoire et une diaspora immense, l’Arménie joue, le 7 juin, une partie d’un avenir qui la dépasse largement.

Vos commentaires
modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom

À lire aussi