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Elections en Espagne, un air de déjà vu au goût amer

, par Olalla Pastor Del Valle

Les Espagnols se sont rendus aux urnes dimanche dernier. Le désaccord des élus pour former un gouvernement après les législatives du 20 décembre 2015 ont débouché sur une impasse constitutionnelle et la convocation d’un nouvel scrutin. Si bien que la fin du bipartisme, dominant depuis la Transition, avait donné aux indignés l’espoir d’une nouvelle ère politique. Mais le quadripartisme entraîne déjà le « ras-le-bol » des citoyens. Le Parti Populaire de Rajoy toujours en tête (137 sièges au Parlement) dépasse largement le reste des formations et c’est le seul à gagner des sièges par rapport au scrutin de décembre dernier. Comment l’expliquer ?

Mariano Rajoy sort renforcé à l’issue de ces nouvelles élections législatives. Cependant, les tractations pour mettre en place un gouvernement demeurent compliquées. - Partido Popular de Cataluña (CC/Wiki)

Auteurs

  • Membre des Jeunes Européens - Strasbourg, rédactrice strasbourgeoise de Café Babel et collaboratrice du magazine El Nuevo Federalista, elle administre les réseaux sociaux du magazine Le Taurillon.

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Rajoy et D’Hont, de bons amis

Le 26 juin, le premier surpris des résultats a été le Premier ministre. A l’issue des élections du 20 décembre, la droite affrontait le pire score de son histoire, même s’il restait le parti le plus plébiscité, la possibilité de former un gouvernement avec 123 sièges sur 350 au Parlement étaient complètement impossible. Rajoy a été le seul point d’accord entre ses adversaires ; le but était d’empêcher un nouveau gouvernement des conservateurs. Face à cela, Rajoy n’a même pas essayé de former gouvernement, et s’est dédié à alerter les Espagnols du risque des populismes et de l’importance de l’unité de l’Espagne comme nation, face aux indépendantismes régionales. Pendant ces 6 mois, de nouveaux scandales ont vu le jour chez les membres du Parti Populaire : l’opération Taula avec la suspension du PP Valence pour corruption et l’incarcération de Alfonso Rus, ex-président du conseil départemental (diputación) pour blanchissement d’argent ; la démission d’Esperanza Aguirre de son poste de présidente du PP de Madrid à cause de l’affaire de corruption Púnica ; la démission du ministre de l’Industrie Jose Manuel Soria suite à la publication des « Panama papers » ; la mise en cause du commissaire européen Arias Cañete avec les sociétés offshore de sa femme ; ou le dernier affaire des écoutes du ministre Fernandez Diaz à Barcelone. Mais cela n’a pas empêché la droite de remonter et même d’améliorer ses résultats.

Cela est dû en grande partie au mode de scrutin proportionnel, la fameuse Méthode de D’Hont qui donne un léger avantage pour les provinces les moins peuplées, et un immense avantage aux deux grands partis, qui sont presque sûrs d’obtenir un siège dans chaque circonscription alors que les plus petits partis ne peuvent espérer être représentés que dans les grandes circonscriptions. Cette méthode bénéfice d’autant plus à la droite lorsque l’abstention est importante ; dimanche dernier, la participation a failli être la plus baisse de l’histoire de la démocratie espagnole, seulement 69% de la population est allée aux urnes.

Le « sorpasso » inattendu par le PSOE

Du côté des socialistes, le 26 juin est la plus grande défaite de leur histoire récente, bien qu’ils demeurent devant Podemos. Mis à part le fait d’avoir perdu 5 sièges au Congrès des députés, ils n’ont gagné dans aucune des Communautés autonomes. Pourtant, le candidat socialiste a été le seul courageux à avoir essayé de former gouvernement lors des comices précédents. L’idée initiale d’une coalition de gauche avec Podemos n’a pas abouti et Pedro Sanchez proposait un gouvernement « de changement » avec le parti du centre-droit Ciudadanos. Ce gouvernement de coalition avait été refusé deux fois par le Congrès en mars 2016 (avec un vote contre de Podemos, du PP et des partis régionalistes) ; et certains présidents de Région rappelaient à Sanchez la dominante « socialiste » du PSOE pour essayer une vraie coalition de gauche. Néanmoins, la « guerre des sièges » entre Sanchez et Iglesias (pendant les négociations, Iglesias avait exigé les postes de vice-président du gouvernement et la moitié des ministères) et la célébration du référendum d’autodétermination en Catalogne ont fait constater les différences irréconciliables des deux formations.

Mais la difficulté de Pedro Sanchez apparaît aussi dans son propre parti, un parti si large et si ancien où il n’est pas toujours soutenu par l’ensemble de ses camarades et où les divisions sont évidentes. Sánchez a été notamment confronté à la présidente de la Communauté d’Andalousie, Susana Díaz. D’autre part, les démissions de Carme Chacón, ancienne ministre de la Défense, et d’Irene Lozano, députée par Madrid, le manque de soutien du reste des « caciques » socialistes ou même les réunions des anciens dirigeants José Luis R. Zapatero et José Bono avec Podemos ont affaibli le poids et l’autorité du candidat madrilène. Díaz avait été même proposée par de nombreux militantes et élus pour la présidence et elle n’a jamais caché ses différences avec le secrétaire général. Mais, la chute du PSOE au Sud de l’Espagne a relativisé le fameux « sorpasso » dont parlaient tous les sondages, cette fois-ci, non pas de Podemos ou du PP, qui a eu la majorité aussi chez Susana Díaz, une victoire insolite car l’Andalousie était le seul « bastion » que la droite n’avait jamais conquis.

« Unis nous pouvons », une alliance empoissonnée ?

Sans doute le grand vaincu du dimanche était Pablo Iglesias. A différence de ses adversaires, la formation violette répondait aux journalistes entre stupéfaction et dégout, tout en assumant la défaite. Podemos avait recadré sa stratégie pour ces nouveaux comices. La nouvelle coalition avec Izquierda Unida (parti historique qui inclut les communistes et les écologistes), Unidos Podemos, donnait selon les sondages la possibilité du sorpasso et l’espoir de pouvoir négocier comme deuxième force du pays un gouvernement de coalition. Mais l’alliance n’a pas convaincu l’électorat (ni de gauche, ni de Podemos) et les sièges obtenus le 20 décembre n’ont qu’à peine changé depuis dimanche. L’addition des deux partis, Podemos avec 69 et IU 2 sièges, n’a pas multiplié les votes. Une gifle pour Iglesias, mais aussi pour l’ensemble de la formation, qui disait ne pas comprendre les résultats ni les causes de ceux-ci. Néanmoins, Iglesias a été aussi fortement critiqué, les exigences présentées au PSOE pour un gouvernement de coalition et le fait de voter contre l’alliance Ciudadanos-PSOE lui ont valu le titre de coupable majeur engendrant ces nouvelles élections.

Ces six derniers mois ont aussi coûté cher à Podemos en tant que nouveau parti. Les constantes références au Venezuela et son lien avec le financement du parti, le manque de soutien pendant la campagne de Manuela Carmena, la maire de Madrid, et Monica Oltra, présidente de Valence, ainsi que la victoire du camp du Brexit au Royaume-Uni ont renforcé sans doute le discours de peur et d’’instabilité promu par les grands partis, s’estimant garants de la stabilité. Un discours qui déconseillait le renouveau, risqué et inexpérimenté face aux formations « de toute la vie ».

Rivera, perdu dans la fruiterie d’Andorre

Le parti de centre Ciudadanos est réapparu (car le parti n’est pas nouveau, il existe depuis 2006) sur la scène politique comme la version « droite libérale » de Podemos. C’était le quatrième concurrent de ce quadripartisme et avait accédé à la possibilité en mars dernier de former un gouvernement avec les socialistes. Si bien que Ciudadanos s’était présenté comme le grand combattant contre la corruption et pour le changement modéré. Il apparaît cependant que ses électeurs n’aient pas apprécié le flirt avec les socialistes et l’alliance a dû faire fuir les électeurs les plus conservateurs. De 40 sièges obtenus il y a 6 mois, Ciudadanos recule à 32 sièges et n’est plus indispensable pour un gouvernement de coalition. De plus, la perte des sièges de deux partis fait de cette alliance PSOE-Ciudadanos une coalition insuffisante et demanderait le soutien des partis régionalistes basques et catalans (ERC, CDC et PNV). Pendant que Rivera attribuait la situation à la méthode de D’Hont, les sondages, qui montraient pendant toute la campagne une fort hausse de la coalition PSOE-Ciudadanos et de Podemos, se sont complètement plantés.

En fait, la loi électorale en Espagne interdit radicalement la diffusion, la publication ou la reproduction des sondages électoraux à partir de cinq jours avant les élections. Pour contourner cette loi, les électeurs pouvaient « consulter » les journaux d’Andorre, qui ne sont pas concernés par cette loi, et qui ont publié de manière périodique une étude des « prix des fruits » pour suivre l’évolution des votes et des sièges. Ainsi, l’orange (Ciudadanos) augmentait son prix 15,2€/Kg, grâce à la chute du prix de l’eau (PP).

Un Congrès encore plus fragmenté et l’urgence d’un gouvernement

Le conservateur Rajoy, comme grand vainqueur des élections, affronte cette législature avec confiance. Même s’il est encore loin de la majorité absolue de 176 sièges, à la différence des dernières élections, le président sortant est déterminé à former un gouvernement et appelle Sánchez à constituer une grande coalition PP-PSOE. Par sa part, Sánchez rêve encore d’une alliance contre le PP, ce qui demanderait plus de partis et donc entraînerait une alliance plus instable, pour s’autoproclamer leader de la gauche espagnole. Iglesias, critiqué de ne pas avoir accepté la proposition de Sánchez il y a 4 mois et donc accusé d’avoir favorisé ainsi la victoire de Rajoy le 26 juin, a vu ses aspirations comme porte-parole de l’opposition s’évanouir.

C’est qui est sûr est que le « tour des négociations » va encore prendre du temps, mais une chose est claire et met d’accord électeurs et partis : éviter à tout prix de nouvelles élections.

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