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Entretien avec Pierre Larrouturou

, par Gaëlle Lecourt

Cet entretien avait été réalisé le 20 mai 2014, avant les élections européennes. Nous n’avons pas, suite à divers problèmes, pu le mettre en ligne auparavant. La rédaction du Taurillon tient à s’excuser pour ce retard et à le publier aujourd’hui par respect du travail réalisé. Cet article reste de plus d’actualité quant aux positions défendues par un nouveau parti politique : Nouvelle Donne.

Auteurs

Les prochaines élections européennes vont avoir un très fort taux d’abstention, qu’est ce que vous, à votre échelle, pouvez dire aux citoyens pour les convaincre d’aller voter ?

On peut comprendre qu’ils soient déçus par les partis politiques traditionnels, qu’ils soient déçus par l’Europe telle qu’elle est devenue depuis quelques années, mais ce n’est pas une raison pour s’abstenir parce que s’ils s’abstiennent ils laissent faire les forces en présence. Il faut voter ! Nous on pense que continuer comme ça n’est pas la solution, tout faire « péter » non plus, et on veut montrer qu’on peut redonner vie au projet européen en partant avec 9 ou 10 pays. Les autres resteront en Europe mais on peut faire une avant-garde, avec une volonté plus forte en matière sociale, en matière démocratique, qui peut aussi changer les politiques en France. S’abstenir semble être la plus mauvaise solution. Ils ont de bonnes raisons d’être en colère, d’être déçus - mon dernier livre s’intitule La Grande Trahison et montre qu’on est nombreux à se sentir trahis - mais au contraire ce n’est vraiment pas une raison pour s’abstenir.

Cette « Zone d’Action » autour de 9 ou 10 pays signifie donc pour vous que l’Europe à 28 n’est plus possible ?

L’Europe à 28 est une réalité ! Mais la vérité c’est qu’elle ne fonctionne pas bien. Les anglais ne veulent pas d’une Europe politique, ni d’une Europe sociale, il faut sans doute faire avec. Churchill dans son discours en 1946 disait qu’il fallait faire les « Etats-Unis d’Europe » et que l’Angleterre soit son meilleur allié, mais à l’extérieur, vu sa culture. Je pense qu’il faut respecter la volonté des anglais de ne pas être dans une union politique, mais ils n’ont pas le droit de nous empêcher d’avancer. Nous on montre qu’on peut avancer à 10 pays : il y a une taxe Tobin qui vient d’être lancée par 10 pays, ça veut dire que contrairement à ce que disent certains, s’il y a la volonté nécessaire, on peut faire bouger les choses.

Vous avez parlé des « Etats-Unis d’Europe », votre vision de l’Europe ce serait plutôt une Europe fédérale ou simplement une union politique intergouvernementale ?

Malheureusement le terme « fédéral » ne veut plus dire grand chose. Les gens qui nous dirigent depuis 30 ans ont usé et perverti tous les mots, et l’Europe « fédérale » peut être interprétée de telle sorte que pour vous c’est un mot positif mais pour d’autres c’est tout à fait négatif. M. Barroso est pour une Europe fédérale mais aussi pour une Europe du dumping social, du dumping fiscal et écologique. Moi je veux les Etats-Unis d’Europe mais avec un traité social, des Etats-Unis qui luttent contre les paradis fiscaux et qui profitent de notre puissance pour mettre 1000 milliards pour le climat - comme on a mis 1000 milliards pour sauver les banques. Donc le mot « fédéral » c’est comme le cholestérol ! Il y a le bon et le mauvais fédéralisme, celui qui nous tire vers le bas et celui qui nous redonne les moyens d’agir. A Nouvelle Donne on est plutôt pour un fédéralisme qui nous donne de nouveaux moyens d’agir.

Votre priorité pour la prochaine mandature du Parlement européen est-ce que c’est la sortie de la crise ? La refonte des fondements institutionnels de l’UE ? Le renforcement de la position de l’Europe dans la mondialisation ?

On se donne un an pour construire une Europe différente. Il faut accélérer les choses. Quand Schumann et Monnet ont parlé pour la première fois d’une union autour du charbon et de l’acier, en trois semaines la CECA était lancée. Même quand Kohl et Mitterrand décident de lancer la monnaie unique, ça fait 30 jours que le mur de Berlin est tombé. Il y a des moments où il faut accélérer alors que ce que fait François Hollande depuis 2 ans c’est une course de lenteur, personne n’a compris ce qu’il voulait pour l’Europe. Quand on nous demande quel candidat à la présidence de la Commission on va soutenir, on répond qu’on soutiendra celui qui se dira « Je démissionne dans un an si je n’ai pas réussi, avec 9 ou 10 pays, à faire un traité de convergence sociale, à mettre 1000 milliards pour sauver le climat, à lutter contre les paradis fiscaux pour sortir de l’austérité ». Le but de Nouvelle Donne n’est pas de faire la moyenne des moyennes des idées existantes, l’histoire de l’Europe montre qu’il y a besoin d’un sursaut pour avancer, avec des idées simples et du courage politique. Faire une union autour du charbon et de l’acier c’était une idée simple, mais il fallait du courage pour la mettre en oeuvre. On est arrivés à le faire et aujourd’hui a-t-on la même ambition en matière sociale, en matière démocratique, en matière de lutte contre le dérèglement climatique ?

Si vous avez des élus au Parlement européen ils ne se situeront donc pas forcément dans un groupe politique en particulier ?

On sera dans un groupe pour pouvoir agir, mais on ne sait pas encore dans lequel car on ne sait pas combien de députés Nouvelle Donne en France. Notre ami Hervé Falciani, tête de liste du parti X en Espagne, on ne sait pas s’il aura 3 ou 5 élus, de même pour d’autres partis proches de nous en Espagne. En Allemagne, en Belgique, en Italie, il y en a qui sont proches de nos idées mais on ne sait pas combien on aura d’élus au total, si on pourra constituer un groupe à nous ou s’il faudra négocier avec un autre groupe. Mais si on négocie ce sera en toute transparence, on se donnera 6 semaines en tenant au courant toutes les semaines les adhérents de Nouvelle Donne, qui voteront en Juillet.

Vous êtes un nouveau parti, situé à gauche, qu’est ce qui au fond vous différencie du Parti Socialiste ou d’Europe Ecologie-Les Verts ?

Le PS sur les questions européennes n’a rien fait depuis 2 ans ! François Hollande avait dit qu’il voulait changer l’Europe, il n’a rien mis sur la table ! Maintenant le PS fait campagne sur l’Europe sociale, mais la dernière fois que François Hollande est allé en Allemagne à Leipzig, il a fait l’éloge des réformes Hartz IV, qui prévoyaient une baisse d’au moins 7% sur les salaires en moyenne. Les socialistes allemands ont fait toute leur campagne pour essayer de se distinguer des années Schröder, mais François Hollande quand il y va, au lieu de parler de l’Europe sociale et du besoin d’union politique, il fait l’éloge de Schröder, c’est à dire le contre-progrès social. De plus, le pacte de responsabilité de Manuel Valls va affaiblir encore notre pays - il y a des choses qui peuvent être utiles pour faire des économies - mais faire 50 milliards de coupe ça va aggraver la crise plutôt qu’autre chose. Je pense que Nouvelle Donne est le seul parti qui montre qu’on peut maîtriser la dette publique et les déficits sans austérité. Par exemple si on finançait la dette publique à 1% - on a mis 1000 milliards pour sauver les banques à 1% - on ferait 20 milliards d’économies. Si on luttait contre les paradis fiscaux comme Obama l’a fait - encore aujourd’hui la banque Crédit Suisse aux Etats-Unis doit payer environ 3 milliards d’amende - ce qui veut dire que même un pays libéral comme les Etats-Unis lutte contre les paradis fiscaux. C’est très concret ; au lieu de baisser les retraites, de bloquer le budget des Universités, du CNRS ou des collectivités locales, Nouvelle Donne montre qu’on peut très bien sortir de l’austérité en agissant au niveau européen.

On est aussi différents d’Europe-Ecologie qui reste assez flou sur les questions européennes. Je n’ai toujours pas compris quelle est leur stratégie pour sortir de la crise et pour changer l’Europe. Sur les questions climatiques on est très heureux de voir que deux très grands climatologues - Jean Jouzel, co-lauréat du prix Nobel de la paix avec le GIEC, et Valérie Masson-Delmotte, médaille d’or du CNRS et élue femme scientifique de l’année - sont dans notre comité de soutien. On montre qu’on peut mettre 1000 milliards sur la table pour sauver le climat : chaque pays aurait un droit de tirage depuis la Banque européenne d’investissement pour financer des travaux d’isolation. Donc même sur les questions de climat on est plus ambitieux et sérieux qu’Europe-Ecologie.

Ce pacte pour le climat serait restreint à la « Zone d’Action » de 9 à 10 pays ?

Notre but c’est de sortir de l’ornière, donc ce qu’il faut c’est qu’avec d’autres pays on puisse avancer - et tant mieux si un an après il y en a trois qui veulent nous rejoindre ! Je pense que de nombreux pays se diront qu’on constitue une avant-garde, que le coeur de l’Europe ce n’est pas de faire payer les budgets par les peuples - avec un impôt sur les bénéfices et une vraie taxe Tobin qui financent le budget. Pour la France, si on est dans ce cercle, cela reviendrait à économiser 1% de son PIB. On peut faire comme Roosevelt quand il arrive au pouvoir, on fait un impôt fédéral - c’est là qu’on montre que le mot « fédéral » est utile - avec un vrai contenu, pas seulement un impôt à 0% ! Toutes ces choses très concrètes, ni le PS, ni Europe Ecologie, ni le Front de Gauche, ne les proposent.

Vous êtes pour l’arrêt des négociations sur le Traité Transatlantique ?

Oui parce qu’on pense que les traités doivent être faits en accord avec les peuples, qu’il faut donc des référendums. Quand François Hollande dit qu’il faut accélérer les négociations avant que les peuples ne comprennent c’est juste scandaleux. On n’a rien contre le fait qu’il y a des négociations avec les Etats-Unis, c’est un peuple ami, mais des négociations qui permettraient à des entreprises d’attaquer des Etats, comme si Procter & Gamble faisait un procès à Angela Merkel en raison de la loi sur le salaire minimum qui lui empêche de faire autant de bénéfices qu’auparavant, et exige que l’Etat allemand lui verse la différence, ce serait incroyable ! Bien sûr qu’il y a besoin des entreprises privées mais il y a des limites, ce n’est pas à elles de dicter leurs lois, c’est aux Etats et aux citoyens de les faire. Pour ces raisons on est hostiles à ce traité, il vaudrait mieux repartir de zéro et arrêter cette négociation. Son opacité est scandaleuse, les députés européens ne sont même pas autorisés à voir les documents !

Quelle est votre vision de l’Union européenne en 2050 ?

Une société d’équilibre et d’égalité, où il y a en même temps de l’innovation et de la convivialité, où on peut être à la fois attaché aux services publics et aux initiatives privées (tels que des créateurs de PME, des artisans...). Rifkin parlait du « rêve européen » et en effet l’Europe est la première puissance économique mondiale, on a tout pour être heureux. Aujourd’hui c’est essentiellement un problème de partage : partage des richesses, partage de l’accès à la culture, du travail, du pouvoir... Nouvelle Donne montre qu’on peut s’en sortir, il n’y a aucune fatalité. Le dernier grand événement au niveau européen c’était la chute du mur de Berlin et c’étaient des citoyens comme vous et moi qui l’ont provoquée. Si on avait attendu que les vieux partis politiques se mettent en mouvement le mur de Berlin serait encore là ! Vaclav Havel dit « chacun de nous peut changer le monde », c’est donc à nous de décider dans quelle société on veut vivre, c’est pour ça qu’on a créé Nouvelle Donne.

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