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Erdogan, Merkel, Böhmermann et la question de liberté d’expression

, par Béatrice Chahine, Hervé Moritz

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Jan Böhmermann, humoriste allemand, fait actuellement l’objet d’une enquête judiciaire pour « lèse-majesté » à la suite d’une demande de Recep Tayyip Erdoğan à Angela Merkel. L’affaire suscite de vives critiques en Europe et soulève la question de la liberté d’expression en Allemagne. Eclairage sur une affaire de satire, qui prend une dimension géopolitique considérable.

Jan Böhmermann, humoriste allemand, est traîné devant les tribunaux selon la volonté du président Recep Tayyip Erdoğan. Son poème satirique ne fut pas au goût de l’autocrate turc. - Jonas Rogowski (CC/Wiki).

Auteurs

  • Rédacteur en chef du Taurillon de 2014 à 2016. Etudiant en master d’histoire et de sciences des religions à l’Université de Strasbourg. Il a étudié une année à l’Université de Leipzig.

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  • Franco-américaine de New York, diplômée d’une licence d’histoire et d’un master d’études européennes et internationales.

L’affaire Böhmermann

Le 31 mars dernier, pendant son émission de fin de soirée « Neo Magazin Royale » diffusée par la ZDF, Jan Böhmermann a lu aux téléspectateurs un poème satirique à connotations sexuelles qui accusait Erdogan de réprimer les minorités, dont les Kurdes et les chrétiens, vivant en Turquie. Un poème satirique qui fait suite à la diffusion d’une d’un clip humoristique sur « Extra 3 », vidéo qui moquait déjà Erdogan et son autoritarisme et qui est à l’origine d’une véritable crise diplomatique. En effet, à la suite de cette vidéo, Erdogan avait fait convoquer l’ambassadeur d’Allemagne à Ankara et signaler son mécontentement à Angela Merkel.

L’affaire de Jan Böhmermann, dont la procédure judiciaire a débuté vendredi 15 avril, va au-delà de cela. La Turquie a cette fois-ci utilisé un mécanisme peu connu de la politique étrangère. Dans le droit allemand, une loi du XIXe siècle qui évoque les crimes de lèse-majesté condamne encore la satire à l’encontre de chefs d’Etat étrangers. Et Angela Merkel s’est pliée aux demandes d’Ankara en autorisant cette procédure à l’encontre de Jan Böhmermann. Un acte très critiqué par la presse allemande, et une démonstration de faiblesse dans la politique étrangère de la chancelière.

Cependant, l’entourage d’Angela Merkel espère casser cette loi « archaïque » par la jurisprudence de cette affaire. Les membres SPD du gouvernement allemand ne sont pas convaincus de cette quasi-raison mais disent que les cours de justice jugeront sans doute en la faveur de Jan Böhmermann, en évoquant la liberté d’expression et la liberté de presse. Le cas est maintenant entre les mains des juristes allemands.

Pourquoi la chancelière cède face à Erdogan ?

Si Angela Merkel cède si facilement aux demandes d’Erdogan, c’est parce que depuis le mois de mars, l’Union européenne est pieds et poings liés face au président turc. Pour comprendre, il faut revenir sur l’accord UE-Turquie.

Les 17 et 18 mars derniers, le Conseil européen se réunissait avec le gouvernement turc pour discuter et adopter un accord qui prévoit de renvoyer les réfugiés arrivant en Grèce sur le sol turc, en échange de l’accueil d’une partie de ces réfugiés par les Etats de l’Union européenne. Cet accord prévoit aussi une contrepartie de 6 milliards d’euros à la Turquie pour lutter contre les passeurs et accueillir les réfugiés. Cet accord a suscité une opposition forte de la part du Parlement européen et de nombreuses ONG. Les parlementaires européens se sont d’ailleurs faits entendre la semaine dernière à la session plénière lors de leurs débats avec Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne, et Donald Tusk, président du Conseil européen, venus spécialement pour expliquer les conclusions de l’accord finalisé il y a un mois.

« Il a les clés de l’Europe et maintenant nous sommes en train de le laisser contrôler tout aspect de notre culture et de notre façon de vivre » a déclaré le député européen Guy Verhofstadt (ALDE) dans l’hémicycle mercredi 13 mars. Ce n’est donc pas assez de mettre de l’argent dans les mains du gouvernement turc, il faut aussi lui laisser le joug de la censure.

Le député européen Gianni Pittella (S&D) a également rappelé que le gouvernement turc est soupçonné voire coupable de museler les opposants et de censurer la presse d’opposition : « La Commission et le Conseil doivent surveiller les violations des droits de l’Homme par la Turquie », a-t-il déclaré. Journalistes et universitaires ont été jetés en prison, dont l’Arménien Hrant Dink, mort mystérieusement avant incinération, la main mise sur le journal d’opposition Zaman est encore dans les esprits, des violences policières sont à déplorer contre des manifestants, et le gouvernement continue les massacres au sein de la minorité kurde dans le Sud-est du pays.

Plus grave encore, il semblerait selon un rapport d’Amnesty International que la Turquie ne respecte pas le droit d’asile en refoulant des réfugiés syriens et en les renvoyant en Syrie. Il ne respecte donc pas la Convention de Genève, qui fait pourtant partie des modalités de l’accord entre l’Union européenne et la Turquie.

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