Face à cette régularisation massive, la Commission européenne ne prévoit pas de conséquences négatives mais reste pour autant prudente. En effet, régulariser ces migrants signifie également leur permettre de circuler librement dans l’ensemble de l’espace Schengen.
Ainsi, le mardi 10 février, les députés européens se sont réunis en plénière à Strasbourg, à l’initiative du Parti populaire européen (PPE), afin de débattre de la situation en Espagne et de ses potentielles répercussions sur les autres États de l’espace Schengen. Une fois de plus, l’expression des désaccords idéologiques du clivage droite/gauche a été virulente. Entre une gauche défendant ardemment les droits des migrants et une droite s’opposant fermement à ces régularisations, les débats ont été particulièrement vifs dans l’hémicycle.
La gauche de l’hémicycle : un soutien total au gouvernement Sánchez
Face à la situation en Espagne, les députés de gauche ont très largement pris le parti du gouvernement espagnol, jugeant la régularisation de ces 500 000 migrants bénéfique tant pour l’Espagne que pour l’Union européenne.
La députée espagnole Iratxe García Pérez, pour le groupe S&D, a ouvert les hostilités : “Mesdames et messieurs du Parti populaire, merci d’avoir proposé ce débat. Nous savons que vous ne l’avez pas fait pour renforcer l’Europe, mais pour intoxiquer et étouffer un gouvernement légitime, dans le but d’empoisonner le débat public avec vos peurs, vos mensonges et votre violence issue du trumpisme.”
Elle prend ensuite la défense du gouvernement Sánchez et rappelle qu’ “En Espagne, des centaines de milliers de personnes vivent déjà parmi nous : elles soignent nos grands-parents, ramassent nos ordures et soutiennent des secteurs entiers de notre économie. Elles font partie de notre société et nous leur nions leurs droits les plus fondamentaux. Les maintenir dans la marginalité, ce n’est pas de la fermeté, c’est de l’hypocrisie. Et les sortir de la clandestinité n’est pas une faiblesse, c’est une question de dignité.” D’un point de vue strictement économique, l’immigration représente, en effet, une plus-value essentielle pour la croissance espagnole. À titre d’exemple, entre 2022 et 2025, l’arrivée de travailleurs étrangers aurait été responsable d’environ 47 % de la croissance économique espagnole, contribuant à près de la moitié de l’augmentation du PIB sur cette période. De la même manière, l’immigration a soutenu le PIB par habitant, en contribuant à hauteur d’environ 0,7 point de croissance annuelle entre 2022 et 2024.
Par ailleurs, l’immigration est également vertueuse d’un point de vue démographique. En effet, le taux de fécondité en Espagne est le deuxième plus faible de l’Union européenne : selon les dernières données d’Eurostat, il s’élevait en 2021 à 1,19 enfant par femme.
Ainsi, sans immigration, l’Espagne pourrait faire face à une diminution de sa population active, et donc à une récession économique, faute de travailleurs disponibles. Grâce aux flux migratoires, le pays évite le déclin démographique et maintient donc la croissance de sa population active. Au 1er janvier 2026, la population espagnole a officiellement atteint 49,57 millions d’habitants, un record historique. Cette croissance démographique est donc entièrement due à l’immigration : sans nouveaux arrivants, la population aurait diminué.
Les déclarations de la députée espagnole apparaissent donc fondées : l’immigration constitue une opportunité pour une Espagne en déclin démographique. Aussi, lorsqu’elle affirme que “l’Espagne et l’Europe ont besoin de l’immigration, car sans migration il n’y a ni retraites, ni système de santé, ni croissance économique”, elle ne fait que mettre en lumière une réalité statistique établie. Le groupe de La Gauche (The Left), également favorable à la cause migratoire, s’est montré bien plus virulent dans ses prises de parole. Une autre députée espagnole, Irene Montero, a attaqué frontalement les députés de droite, les accusant de promouvoir une forme d’esclavagisme moderne.
Elle déclare notamment que “ Vous ne trompez personne, mesdames et messieurs les députés : ni la patrie, ni la nation, ni le Christ qui l’a fondée. Ici, le problème est simple : là où nous voyons des personnes, vous voyez des esclaves ; des gens à écraser, à humilier, à exploiter.”
Les droites très critiques face à ces mesures : l’identité nationale comme argument anti-immigration
Face à la volonté du gouvernement Sánchez de régulariser 500 000 migrants, la droite et l’extrême-droite européennes s’inquiètent de l’avenir de l’espace Schengen.
L’allégorie de la maison est revenue à de nombreuses reprises au cours du débat. Le député espagnol Diego Solier, pour le groupe des Conservateurs et Réformistes européens (CRE), estime essentiel de rappeler sa définition de Schengen. “Schengen, c’est comme une maison commune : vingt-neuf chambres et un même couloir. Si une fenêtre reste ouverte, on n’entre pas seulement dans une chambre ; une fois à l’intérieur, on circule dans toute la maison.”
Cette définition imagée illustre la réalité de Schengen en tant qu’espace de libre circulation, mais elle traduit également une vision sous-jacente de l’immigration portée par la droite : les migrants y sont implicitement assimilés à des intrus. Les aspects positifs de l’immigration sont peu évoqués, voire niés. Il poursuit en affirmant que “Schengen ne peut pas être une récompense pour l’illégalité. Schengen, c’est la liberté, et la liberté exige du contrôle.”
Cette affirmation ouvre alors un débat philosophique fondamental : la liberté est-elle compatible avec un contrôle permanent ? Ce que le député cherche avant tout à exprimer est l’idée d’une liberté à géométrie variable : totale pour les “Européens”, limitée pour les “migrants”. Or, un continent se revendiquant comme celui des droits humains se doit de maintenir des standards égaux, sans discrimination fondée sur l’origine, la religion ou le sexe.
Ainsi, le groupe des conservateurs à demandé à la commission, dans une lettre datée du 3 février, d’évaluer sérieusement les impactes des décisions de Pedro Sanchez sur l’espace Schengen. La droite traditionnelle, représentée par le Parti populaire européen (PPE), s’est elle aussi opposée frontalement aux mesures de régularisation. La députée Dolors Montserrat affirme que le gouvernement Sánchez souhaite “imposer à l’aveugle, sans vérifier l’existence d’antécédents pénaux ou policiers, par la force, par décret, sans approbation ni débat au Parlement national”.
Cependant, selon le communiqué de la Moncloa, “ les bénéficiaires devront justifier d’au moins cinq mois de résidence avant le 31 décembre 2025 et ne pas avoir d’antécédents pénaux”. Le passé judiciaire des demandeurs serait donc bien examiné avant toute régularisation.
Il apparaît ainsi que la peur est une nouvelle fois instrumentalisée par la droite afin de mettre en avant les risques de l’immigration, tout en occultant ses bénéfices. Lorsque la députée affirme que “dans les 48 heures, ces immigrés circuleront librement dans Schengen”, elle omet de rappeler que, sur les quatre dernières années, la croissance espagnole repose largement sur l’immigration, tout comme la hausse du SMIC et de la consommation.
L’immigration constitue l’un des enjeux contemporains majeurs pour l’Union européenne et nécessite un encadrement rigoureux. Toutefois, l’Europe se doit conserver le cap qui a historiquement été le sien : placer les droits humains au cœur de ses décisions.
Il ne faut pas oublier que la Méditerranée est devenue le plus grand cimetière du monde, et que la situation pourrait encore s’aggraver à mesure que le réchauffement climatique et les tensions géopolitiques intensifient les flux migratoires. Il est temps que l’Union européenne prenne cet enjeu à bras-le-corps, car il s’agit avant tout d’une question de droit et de dignité humaine.
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