Espagne v Catalogne : l’engrenage des nationalismes

, par Valéry-Xavier Lentz

Espagne v Catalogne : l'engrenage des nationalismes
Fête nationale de la Catalogne, le 11 septembre, à quelques semaines du référendum © - Assemblea.cat

“Voulez-vous que la Catalogne soit un État indépendant sous la forme d’une république ?”. Telle est la question que le Parlement de Catalogne souhaite poser aux Catalans dans une loi adoptée le 6 septembre dernier. Le gouvernement de Mariano Rajoy entend empêcher cette consultation par tous les moyens dont il dispose. Cette crise est l’aboutissement de plusieurs années de confrontation politique mais aussi de l’affrontement de deux visions nationales concurrentes.

Un statut d’autonomie censuré

La Catalogne a connu, au sein de l’État espagnol, trois statuts d’autonomie, l’un adopté en 1932 lors de la seconde République, le deuxième en 1979, au cours de la transition post-franquiste, et le dernier en 2006. Ce statut, qui tient lieu de constitution au peuple catalan, organise le fonctionnement du pays et encadre son autonomie au sein de l’État espagnol. Une solution satisfaisante avait été trouvée sous le gouvernement du socialiste José Luis Rodríguez Zapatero. Mais le Parti populaire a contesté ce texte auprès du tribunal constitutionnel qui l’a vidé de son sens en censurant plusieurs aspects considérés comme essentiels par beaucoup d’autonomistes catalans. Il a rejetté notamment la notion de « nation catalane », alors même que la Constitution reconnaît elle-même les nationalités. Les conservateurs choisissent de ne retenir que la première partie de l’article 2 qui précise “La Constitution est fondée sur l’unité indissoluble de la nation espagnole, patrie commune et indivisible de tous les Espagnols. Elle reconnaît et garantit le droit à l’autonomie des nationalités et des régions qui la composent et la solidarité entre elles.” [1].

Cette censure est perçue comme une provocation et suscite une manifestation massive sur le thème “Nous sommes une nation, c’est nous qui décidons”. Peu après se fonde l’Assemblée nationale catalane, mouvement qui revendique l’indépendance. Le gouvernement catalan d’Artur Mas tente de négocier une solution à la crise provoquée par le Parti populaire avec Mariano Rajoy devenu président du gouvernement espagnol fin 2011, qui en est issu, mais se heurte à un refus. Face à cette intransigeance, les autonomistes catalans se tournent vers l’indépendantisme, abandonnant tout espoir de voir l’État espagnol se réformer dans un sens satisfaisant. Alors que les partisans de l’indépendance, dans les enquêtes d’opinion, étaient à moins de 16% en 2006, ils dépassaient en 2012 les 44% [2].

Deux récits nationaux concurrents

Au-delà du contexte de la censure du statut de 2006, la crise du moment est due à la confrontation de deux visions de l’État espagnol - et de la place qu’il doit accorder aux différents peuples qui y vivent - qui diffèrent fondamentalement. Nous sommes ici confrontés à deux discours de nature nationaliste qui s’efforcent chacun de s’imposer dans l’opinion - et qui en raison de la fragmentation progressive dans la démocratie espagnole post-franquiste de l’espace public, vont y réussir auprès de segments différents de la population. Dans l’Espagne monolingue - celle où on ne parle que le castillan (la langue que l’on appelle en France l’espagnol) - c’est l’unité consacrée par l’article 2 de la Constitution qui fait office de dogme sacré. Unité fondée notamment sur la langue commune des espagnols. Dès lors, les autonomies des provinces et le respect des langues qui y sont co-officielles n’est qu’une tolérance. L’État espagnol a d’ailleurs prévu dans cette constitution la possibilité de suspendre l’autonomie et un rôle pour l’armée dans le maintien de cette unité.

Une grande partie des polémiques entre Espagne et Catalogne viennent de lectures différentes de l’histoire. Deux livres d’histoire, l’un en castillan, l’autre en catalan, ne vont pas porter la même mémoire historique. Pour les uns l’unité de l’Espagne se fait avec le mariage d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon et la guerre de succession d’Espagne n’est qu’une péripétie dont on retient surtout la perte de Gibraltar, cet affront que l’on veut encore laver aujourd’hui. Chez les autres on retient que les institutions catalanes du moyen-âge ont été conservées jusqu’au 18e siècle. La guerre de succession d’Espagne, la chute de Barcelone le 11 septembre 1714 face aux armées des Bourbons, sont des événements décisifs qui ont pour conséquence les décrets de Nueva Planta qui mettent fin à ces institutions. C’est cette date du 11 septembre qui constitue aujourd’hui la fête nationale catalane et qui voit se dérouler chaque année, depuis la censure de 2010, des manifestations massives en faveur de l’indépendance de la Catalogne. En 2013 notamment, un happening a vu la constitution de “la Voie catalane”, chaîne humaine du nord au sud du pays, inspirée par une manifestation similaire en faveur de l’indépendance dans les pays baltes en 1989. Le nationalisme catalan se veut souriant et libérateur face à un nationalisme espagnol qu’il assimile à la droite de la droite et à l’autoritarisme. Il affirme que la création d’un État est désormais le seul moyen de permettre au peuple catalan de vivre son particularisme de manière sereine là où l’appartenance à l’État espagnol constitue une épée de Damoclès angoissante. Notons toutefois que tous les unionistes et tous les indépendantistes ne s’inscrivent pas dans une démarche nationaliste. Parmi les premiers on compte notamment des fédéralistes, partisans d’une Espagne fédérale, chez les seconds, certains refusent ce qualificatif tout en confirmant le souhait d’indépendance [3].

Le rêve déçu d’un fédéralisme espagnol

Pour les fédéralistes européens que sont souvent les lecteurs du Taurillon, la solution évidente à un tel engrenage des nationalismes devrait être une forme de fédéralisme espagnol. L’Espagne, État multi-national et constitué en fédération serait certainement une situation plus susceptible d’apporter satisfaction que l’État espagnol actuel. Toutefois cette approche impliquerait d’assumer que l’Espagne est une “nation de nations” et non pas une nation espagnole unitaire comme l’affirment les nationalistes espagnols et la constitution actuelle. Beaucoup de commentateurs français croient aujourd’hui que l’État espagnol connaît déjà une forme de fédéralisme en raison de l’étendue assez vaste des compétences accordées aux communautés autonomes notamment en comparaison d’autres collectivités régionales en Europe et a fortiori en France. C’est là très mal connaître le fédéralisme qui se caractérise certes, entre autres, par une organisation décentralisée des compétences étatiques mais aussi par le statut d’État des composantes de la fédération c’est à dire un véritable partage de souveraineté, les entités fédérées participant en tant que telle aux révisions constitutionnelles fédérales voire au processus législatif.

L’Espagne a connu des théoriciens du fédéralisme. C’est notamment le cas au 19e siècle avec Francisco Pi i Margall [4] l’un des défenseurs du projet de constitution fédérale de l’Espagne de 1873, au cours de la brève et agitée première république espagnole. Pourtant cette approche n’a jamais abouti et les élites qui dirigent l’État espagnol comme l’État français restent imprégnées d’une culture politique centraliste et unitariste qui ne laisse pas de place à une approche institutionnelle fédérale. Si un véritable fédéralisme espagnol a parfois été une revendication ou une alternative possible pour des autonomistes catalans, cette idée est peu défendue, ou mal défendue, dans les partis politiques nationaux espagnols, et si le Parti socialiste catalan (PSC) s’en fait le chantre, le soutien du PSOE à une telle idée est plus timoré. Les conditions de révision de la Constitution espagnole impliquant une large majorité [5] l’hypothèse d’une évolution à terme vers le fédéralisme semble relever de l’impossibilité dès lors qu’une formation comme le Parti populaire y est farouchement opposée. Notons aussi que le fédéralisme multinational n’est pas une panacée et que notamment dans le cas d’un fédéralisme asymétrique des difficultés peuvent subsister. [6].

Face à la remise en cause de l’autonomie telle qu’ils l’espéraient avec la censure de 2006, le refus de tout dialogue pour trouver une solution suite à cette censure de la part du gouvernement conservateur espagnol, et l’absence d’alternative crédible, confirmée par les dernières élections espagnoles, c’est le combat pour l’indépendance qui s’est imposé pour de nombreux Catalans comme un moyen, à défaut de réussir, de provoquer une réaction et d’attirer l’attention sur leurs attentes.

Le refus du fédéralisme européen ajoute la crise à la crise

Le refus par les gouvernements des États européens de faire progresser l’Europe vers le fédéralisme rend la perspective d’une indépendance d’un territoire issu d’un des États membres particulièrement plus préoccupante pour les citoyens concernés que si l’Europe était véritablement unie. En effet, au sein d’une fédération, où les citoyens partagent une citoyenneté commune, la scission d’un État membre n’entraîne pas de conséquence dramatique pour les particuliers dès lors qu’ils restent citoyens de la fédération et conservent les mêmes droits qu’ils résident dans un État ou dans un autre. Mais parce que la citoyenneté européenne est liée à la nationalité d’un État membre et n’est pas un droit acquis individuellement d’une part et d’autre part parce que l’intégration européenne inachevée ne garantit pas aux Européens de vivre où ils le souhaitent en Europe, l’accession au statut de nouvel État par un territoire européen reste un enjeu majeur pour les personnes qui y vivent. C’est pourquoi on peut s’étonner de l’indifférence que la crise actuelle en Catalogne suscite dans les autres États membres et au niveau des institutions de l’Union européenne alors même que les droits et libertés des citoyens de Catalogne sont bafoués par le gouvernement nationaliste espagnol de Mariano Rajoy, lequel porte atteinte au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, aux principes démocratiques et de plus en plus à la liberté d’expression et de réunion, dans le contexte de sa lutte contre l’autodétermination. Face à l’obsession des nationalistes de part et d’autre pour un récit historique détourné, l’essentiel est de se préoccuper d’abord de ce que les habitants de la Catalogne souhaitent aujourd’hui pour leur avenir, et comment ce pays peut s’insérer dans l’espace ibérique et en Europe.

Notes

[3cf. Xavier Diez, Anatomia d’una ruptura. Espanya, Catalunya, 1975-2014. Ed. El Jonc, 2015

[4Jorge Cagiao y Conde. Tres maneras de entender el federalismo. Pi y Margall, Salmerón y Almirall. La teoría de la federación en la España del siglo xix, Madrid : Biblioteca Nueva, 2014, 253 pp.

[5Une majorité des 3/5e est requise avec la possibilité d’exiger référendum pour la ratification. Cf. Constitution du 27 décembre 1978 - Titre X.

[6Cf. Jorge Cagiao y Conde & Alfredo Gomez-Muller (dir.) Le multiculturalisme et la reconfiguration de l’unité et de la diversité dans les démocraties contemporaines. P.I.E. Peter Lang. 2014.

Vos commentaires

  • Le 22 septembre à 15:26, par Bruno En réponse à : Espagne v Catalogne : l’engrenage des nationalismes

    Il me semble que les décrets de Nueva Planta sont antérieurs à la prise de Barcelone (au moins pour Valence et Aragon). Cette conquête d’une ville de son royaume, par Philippe d’Anjou (Felipe V) tient beaucoup plus d’un acte classique d’Ancien Régime (Louis XIII à la Rochelle ou Henri IV avant lui) qu’au printemps des peuples de 1848. L’utilisation (El Born à Barcelone) de ces faits, par la Generalitat (alors CiU) est une course des autonomistes en direction des indépendantistes, des modérés vers les extrémistes, qui, comme toujours, profite plus aux extrêmes en les légitimant. Comme, en face, nous avons des gens qui ont été form(at)és par la vision franquiste, tout aussi manipulatrice, la situation va au delà d’un simple dialogue de sourds. Concernant l’Europe, la France n’acceptera jamais qu’un état indépendant puisse s’appeler « Catalogne » à sa frontière. le PdCat a eu tort d’aller aussi faire campagne en Roussillon (P-O, 66) en disant que les gens qui le souhaiteraient pourraient demander la nationalité catalane, lors du précédent « référendum » (non reconnu). L’irrédentisme est un risque inhérent au nationalisme que la République Française ne prendra pas (ni avec la Flandre et le Pays Basque)

  • Le 23 septembre à 12:21, par Valéry-Xavier Lentz En réponse à : Espagne v Catalogne : l’engrenage des nationalismes

    Le quatrième décret de Nueva Planta qui concerne la Catalogne et ses institutions est postérieur à la chute de la ville.

    La mise en avant de ce conflit - d’abord une litte entre Hasbourg et Bourbons où la Catalogne a choisi le camp des perdants et a été abandonnée par ses alliés européens - relève naturellement du travail de construction de la mémoire historique nationale qui présente un caractère tout aussi artificiel que celui de la construction de la mémoire espagnole ou française. Les ruines del Born sont réelles et le récit de leur origine aussi. C’est l’interprétation des événements dans l’espace public actuel qui est biaisé. Tout comme est biaisé les justification par les nationalistes espagnols sur une base "historique" du caractère essentiel de l’appartenance de la Catalogne à l’État espagnol.

    L’instrumentalisation politique de l’histoire est l’une des caractéristiques de l’idéologie nationale. Dans sa conférence “Qu’est-ce qu’une nation ?”, Ernest Renan affirme : L’oubli, et je dirai même l’erreur historique, sont un facteur essentiel de la création d’une nation car l’unité se fait toujours brutalement. Pour que tous les citoyens d’une nation aient quelque chose en commun il faut qu’ils aient oublié bien des choses de leurs origines.

    "Concernant l’Europe, la France n’acceptera jamais qu’un état indépendant puisse s’appeler « Catalogne » à sa frontière. " : si la Catalogne est indépendante alors la diplomatie française qui ne prends en compte que les État et se moque des peuples et des régions évoluera. Mais c’est un autre débat. Voir là dessus mon article Catalogne, Écosse : pour que l’Union européenne intègre les nouveaux États. Sur l’irrédentisme seuls les fous furieux de la CUP en sont adeptes, ça n’a aucun caractère sérieux et c’est absent du débat public en Catalogne à part la préoccupation du respect des droits linguistiques - essentiellement pour dméontrer la mauvaise volonté des espagnolistes.

  • Le 23 septembre à 14:49, par bruno En réponse à : Espagne v Catalogne : l’engrenage des nationalismes

    Nous sommes d’accord sur l’essentiel. Les nuances sont juste nécessaires. Ce n’est pas « la Catalogne » mais les élites surtout barcelonaises qui ont choisi le mauvais cheval en 1700-1714. C’est là que se glisse l’instrumentalisation politique d’une Catalogne entière qui aurait lutté contre le centralisateur congénital français, telle une « Nation ». Tous les nationalismes biaisent l’Histoire, l’Espagnol lorsqu’il prend comme argument d’être la plus vieille « Nation » d’Europe confond ce mot avec « Etat » ; ce n’est évidemment pas neutre. Pour les extrémistes de la CUP, jusqu’ici, je dirais qu’ils ont été légitimés par Junts pel si. CiU a couru derrière ERC en espérant lui piquer des voix, comme Sarko a couru derrière Le Pen. A l’arrivée, le discours extrême est légitimé et la population préfère l’original à la copie. Il est évident qu’une indépendance qui n’apporterait aucun mieux être social nécessiterait de trouver un cheval de bataille, un facteur explicatif extérieur de l’échec. Le nationalisme ne se remet jamais en cause, l’échec est dû aux autres, qui vous empêchent de vous épanouir. C’est là que l’irrédentisme survient.

  • Le 25 septembre à 09:55, par Bernard Giroud En réponse à : Espagne v Catalogne : l’engrenage des nationalismes

    Tu dérailles Valery. Grosse bafouille pour tenter de nous expliquer que cette partie du nord de l’Espagne fait comme nombre de régions, dont un certain nombre de ceux qu’on appelle« les élites » fourvoient leurs concitoyens par leur égoïsme. Deux raisons principales pour parler de cet égoïsme à courte vue : 1/ Leur égo personnel et sa satisfaction de petit chef de clan féodal. 2/ Le refus de vouloir être solidaire, payer, diminuer son niveau de vie, d’une partie riche de l’Espagne pour les autres parties, en particulier ces « fainéants » du sud, discours qui fait partie des généralités.

    Transposons cette analyse au niveau des difficultés de notre construction européenne, et l’on va voir qu’il est urgent de trouver dans notre représentation démocratique des concitoyens de valeur qui aient un peu plus le sens de ce qui dure bien plus qu’eux-mêmes.

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