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Et si les néo-libéraux aux manettes se trompaient ?

, par Nathan Delbrassine

Dans ce billet d’opinion, notre rédacteur met en doute les surenchères néo-libérales des dirigeants européens, dont celle de Jean-François Copé, candidat à la primaire de la droite pour l’élection présidentielle. Une Europe qui garantit le modèle de l’Etat providence lui paraît essentielle.

Jean-François Copé, comme plusieurs candidats à la primaire des Républicains en France, plaide pour un prétendu néolibéralisme décomplexé. - UMP (CC/Flickr)

Auteurs

  • Etudiant en droit à l’Université libre de Bruxelles, membre des Jeunes Européens.

« On tenait la valeur de ces « valeurs » pour donnée, réelle, au-dessus de tout soupçon ; et c’est sans le moindre doute et la moindre hésitation que l’on a, jusqu’à présent, attribuée à l’homme « bon » une valeur supérieure à celle du « méchant », supérieure au sens du progrès, de l’utilité, de la prospérité pour ce qui regarde le développement de l’homme en général (…). Et si le contraire était vrai ? »

Voici une phrase bien compliquée de Nietzsche qui peut se résumer par : « Et si nous étions trompés ? ». Nous nous sommes posé la question à l’écoute de Jean-François Copé lors de son passage sur le plateau de l’émission On n’est pas couché, le 28 mai 2016. En effet, celui-ci, invité dans le cadre de la publication de son livre Le sursaut français, rappelle aux téléspectateurs qui l’ignoraient encore que le coup d’envoi de la campagne pour le primaire des Républicains était donné. Nous n’aurions donc pas pu passer à côté de la question sociale et économique qui est au cœur de son programme de réforme et de la vague contestation qui touche actuellement l’Hexagone. Il a pour projet de lancer en grand chantier de réforme dans le domaine économique. Comme tout libéral qui se respecte, il ne s’agit évidemment pas de projets qui réconcilieraient les tenant de « Nuit debout » avec les institutions de la Cinquième République.

Jean-François Copé entend poursuivre son action dans le prolongement de la très controversée « loi travail ». Néanmoins, conscient de la colère qui gronde, celui-ci à l’intelligence de faire passer ses réformes par des ordonnances, ce qui implique une délégation de pouvoir du législatif au profit de l’exécutif. Il en est même tellement conscient, qu’il prévoit de procéder à la mise en place de ces ordonnances aux mois de juillet-août. Si de telles astuces législatives étaient déjà bien connues, c’est la première fois qu’un homme politique ose annoncer publiquement qu’il aura recours à de pareilles méthodes.

Cet article n’a pas pour objet d’aborder la question contestable, mais néanmoins licite que pose l’usage de l’ordonnance ni de conclure que les Républicains, et particulièrement Jean-François Copé, démontrent une fois encore qu’ils n’ont pas compris ou n’ont pas voulu comprendre les tenants et les aboutissants de la colère qui monte sous leurs fenêtres.

En effet, le candidat de droite poursuit le raisonnement et annonce qu’il s’est rendu aux manifestations contre la « loi travail » et qu’il se disait qu’au moment où il déambulait entre les gaz lacrymogènes, les Japonais, eux, travaillaient. Voici donc le projet de campagne de Jean-François Copé : faire de la France le Japon du XXIe siècle. Et pourquoi pas la Chine ?

Hélas, cette renaissance de l’Etat libéral est dans l’air sur le continent européen depuis quelque temps déjà. On peut s’interroger sur les fondements mêmes de la doctrine de l’économie mondialisée qui consiste à dire que nous devons travailler, car c’est un honneur et bien-être. Nous ne remettons nullement en question le bien-être du patron regardant patrilinéairement l’effroyable efficacité des rouages de son entreprise. Toutefois, je doute que les « employés » chinois ou japonais puissent en dire autant. De plus, nous pouvons, à juste titre, nous interroger sur la légitimité de ces politiques ultralibérales alors que le Fonds monétaire international, lui-même, commence à émettre des réserves vis-à-vis de celles-ci. [1]

Et si nous nous trompions depuis le début ? Et si, comme Nietzsche, nous étions nous aussi, aujourd’hui, confrontés à l’effondrement d’un mythe ? D’un autre ciment de la morale occidentale ? Si la chute du communisme a montré les limites de celui-ci et a permis à certains de prétendre, à la perfection ou à l’universalité du capitalisme, les crises économiques de 2008, 2010 et leur enlisement, nous montre les limites du système capitaliste et réaffirme son vrai visage.

Vous pourriez penser que nous nous égarons, que nous avons tort de comparer la philosophie de ce penseur du soupçon à la situation contemporaine. Pourtant, Jean-François Copé et ses homologues européens eux-mêmes poursuivent cette logique déconstructiviste. En effet, ceux-ci ne savent plus en quelle langue marteler qu’il faut faire des économies, car notre système est impayable, qu’une vie avec moins de travail serait une vie triste et qu’il n’y a pas de place pour ceux qui trainent des pieds, sans aucune distinction. Ces hommes et ces femmes politiques européens appliquent donc à la lettre le concept nietzschéen de « l’homme fort » qui consiste pour l’homme à se défaire de ses barrières et à laisser ses pulsions s’exprimer afin que le plus fort s’impose. Cette attitude aboutie à la mise en œuvre de réformes fortement ancrées à droite cherchant à s’affranchir des règles de protection sociale et conduisant à une surenchère des politiques de dumping social afin de se voir octroyé le privilège, qu’une entreprise, dans sa grande bonté d’âme veuille bien s’installer dans leurs contrées paradisiaques du libéralisme débridé. Nos politiques européennes poursuivent donc bien une dynamique déconstructiviste.

Toutefois, si l’avenir social et économique de notre continent semble compromis, il n’est pas dépourvu de portes de sortie. Effet, l’Etat social est en crise. Celle-ci s’exprime par l’intermédiaire de deux problématiques. D’une part, son efficacité dans une économie mondialisée et d’autre part son financement. Il ne s’agit pas ici de tomber dans l’habituel, stérile et stéréotypé conflit gauche-droite. En effet, résoudre le problème d’efficacité de nos systèmes de protection sociale ne signifie pas les réduire à néant par une course au dumping social. Il ne s’agit pas non plus de se draper des frontières nationales par des politiques de nationalisations à tout vent. Pour résoudre le problème de l’efficacité de notre système, les tenants des gauches européennes doivent se rendre compte qu’ils ne jouent pas contre l’Europe.

Celles-ci doivent réaliser que, si elles croient vraiment à ce qu’elles disent, seule une politique communautaire pourra garantir nos acquis sociaux. Si les politiques de gauche cèdent à la tendance croissante du nationalisme primaire et à de vieux réflexes de gauchistes sclérosés, comme l’a si justement démontré Alexandre Marin dans les colonnes du Taurillon, alors ceux-ci mèneront les intérêts de ceux qu’ils prétendent défendre à l’échafaud. En effet, lutter contre la mondialisation ne peut pas passer par une démultiplication des législations nationales qui ne feraient que grossir le catalogue des offres de délocalisations. La solution réside essentiellement dans la création d’un salaire minimum, une caisse de solidarité et un code du travail européen.

En ce qui concerne le financement de nos systèmes de protection sociale, nombre de ces « prédicateurs libéralistes » nous serinent les oreilles avec leur traditionnelle devise : « c’est impayable ». C’est vrai. Dans l’état actuel des choses, certains mécanismes de solidarité collective se trouvent en grande difficulté financière. Toutefois, il est amusant de relever que si les petites et moyennes entreprises et les particuliers peuvent se sentir asphyxiés par le coût de ces mécanismes collectifs, nombres de grandes fortunes et de multinationales concentrent les plus importantes ressources financières, mais elles évitent l’impôt légalement comme a pu nous montrer le scandale de l’affaire des « Panama Papers », laissé, politiquement, quasiment lettre morte. Elle illustre aussi et l’impunité dont les fraudeurs jouissent.

Ceci n’est pas sans rappeler le contexte des quelques temps précédents 1789. L’ironie de ces ardant défenseurs de la libre entreprise réside dans leurs réticences toujours plus fortes à lutter contre l’évasion fiscale. En effet, lorsque certains reconnaissent un problème de financement et proposent de faire participer les détenteurs de la véritable richesse, étonnamment, ceux-ci se cabrent et refusent. Dès lors, Mesdames et Messieurs les doctrinaires, ne dites plus que notre système est impayable, mais que vous ne voulez pas le financer. Quant aux gauchistes nationalistes, n’oubliez pas qu’il y a bien longtemps vous aviez compris qu’il fallait vous unir pour obtenir plus de droits et d’équité.

Enfin, je ne voudrais pas être français en 2017. Je ne voudrais pas avoir à choisir entre 50 nuances d’ultralibéralisme absurde et dénué de toute réflexion.

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Notes

[1« Néolibéralisme : le FMI fait son mea culpa, à quand celui des élites françaises ? », in Le Figaro, 1 juin 2016.

Vos commentaires

  • Le 18 juin à 15:48, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Et si les néo-libéraux aux manettes se trompaient ?

    A l’heure où les sensibilités idéologiques sont à fleur de peau en Europe, comme aux Etats-Unis, ce discours ne surprend pas. Mais l’Europe retrouvera-t-elle son souffle en renouant avec les idéologies qui l’ont conduite aux 20 000 victimes civiles et militaires, tuées, disparues et mutilées par jour de 1914 à 1918 ? Faut-il toujours, aujourd’hui, privilégier l’affrontement doctrinal pour rencontrer le bien commun ? En Belgique, c’est, en Wallonie, le Parti des Travailleurs du tribun HEDEBAUW désormais à la mode des thermostats que sont devenus les sondages et, en Flandre, le retour en force des partis nationalistes à la sauce du XIXe siècle (N-VA et Vlaams Belang). En quoi et comment cet affrontement est-il porteur d’un mieux - être pour tous ? Transposé à l’Europe, cet affrontement n’est pas davantage, n’en déplaise aux nostalgiques du Grand Soir, porteur de lendemains qui chantent. En Grèce, la lucidité ( tant de dysfonctionnements de l’Administration, même fiscale, dans un état qui a appartenu aux PAPANDREOU ! a commandé à VAROUFAKIS de se retirer...D’aucuns, en Europe, rêveraient-ils encore d’insurrections populaires dont le coût est exorbitant comme l’a été celui de 1789 ? Un mot encore, en tant que belge : je n’ai pas à me projeter dans un improbable statut de citoyen en France en 2017. La misère de mon pays me suffit, qui m’interdit de faire des leçons aux autres, même à fleurets mouchetés !

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