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Fables douloureuses

, par Baptiste Cogitore , Claire Audhuy

Ugo Pierri regarde ses dessins. Devant lui, trois œuvres. Des aquarelles. La première représente un camp qui fume, dans les tons rouges. C’est un four crématoire en pleine activité. La deuxième montre trois déportés, dans les tons gris. Ils sont proches, semblent avoir froid. La troisième aquarelle est un homme qui cherche à se libérer de l’emprise d’une oppression mais il est écrasé par la violence et la tragédie. Il pousse un cri sourd et est prisonnier dans un triangle. Ugo Pierri ne dit rien de ses œuvres. Il ponctue et s’explique. Entretien chez lui, à Trieste.

Claire Audhuy : Trieste vous semble-t-elle une ville propice aux artistes ?

Ugo Pierri  : La ville de Trieste semble ouverte mais en réalité elle est noire. C’est ici que Mussolini a promulgué les lois raciales, en septembre 1938, et depuis, la ville reste marquée. Mais il n’y a aucune place où l’art n’est pas propice ; c’est l’artiste qui fait l’art et non pas le lieu. Trieste est une ville qui regorge de créateurs et c’est primordial car je pense que l’importance d’une ville est déterminée par le marché de l’art. Une ville sans artiste serait une ville sans âme.

Claire Audhuy : Quelle relation entretenez-vous avec cette histoire de Seconde Guerre mondiale ? Pourquoi la peindre ?

Ugo Pierri : C’est impossible de ne pas être lié à une histoire si terrible. Seules les personnes sans cœur peuvent faire comme si rien ne s’était passé. Trieste est la seule ville en Italie où il y a un camp pourvu d’un four crématoire ; cela nous donne une certaine responsabilité…

Claire Audhuy : Votre famille a-t-elle été touchée par la guerre ?

Ugo Pierri : Ma famille n’a pas été touchée ; nous étions des magistrats qui voyageaient. J’ai perdu ma mère à deux ans et mon père à quatre ans ; je n’ai donc pas pu échanger avec eux au sujet de leurs souvenirs de ce terrible conflit mondial.

Claire Audhuy : Quel type de responsabilité l’histoire de Trieste confère-t-elle ?

Ugo Pierri : Trieste est une ville du nord, une ville noire, qui était occupée par les Allemands, ce qui explique la présence de ce camp particulier. Mais pour moi, encore aujourd’hui, la ville est « fasciste ». Le comportement des gens aujourd’hui me permet de dire que la ville est « fasciste » même si ce terme est trop dur et trop simple à la fois. Je dirais que la mentalité ici ne réside pas dans l’ouverture aux autres plutôt dans la négation de l’autre. En fait, il y a encore aujourd’hui une haine et une rancoeur face aux populations slaves. Déjà dans le passé plus lointain, les Italiens ne voulaient pas des Slaves qui étaient des Barbares, et qui devaient être éliminés. Cette histoire de négation de l’autre est plus ancienne que ce que l’on croit.

Claire Audhuy : Pourquoi passer par la peinture ?

Ugo Pierri : Je sais peindre depuis toujours donc pour moi c’est un moyen pour lutter contre les réalités douloureuses. C’est aussi une manière de discuter publiquement des « nazismes » (c’est-à-dire contre tous les pouvoirs qui sont violents). Je suis officiellement « de gauche » mais je reste en dehors de toute politique et je suis contre tout régime qui utilise la violence contre son peuple.

Claire Audhuy : Pourquoi utiliser des fables, des allégories, et non une vision plus « réaliste » dans vos œuvres ?

Ugo Pierri : C’est un moyen pour m’échapper de la souffrance ; décrire la réalité serait trop douloureux pour moi. Mais en représentant ainsi les faits, par des fables, je peux m’échapper de la violence réelle.

Claire Audhuy : Pourquoi représenter beaucoup de lieux de mémoire dans vos œuvres ?

Ugo Pierri : Je représente les lieux de souffrance pour informer les nouvelles générations dans l’espoir que ça ne se répète pas. Mais plus qu’un espoir, c’est un rêve, car l’homme est méchant et féroce. La technique avance mais l’homme reste toujours aussi belliqueux. Il y a un manque total de justice dans notre monde, malgré les conflits violents du passé et les exactions actuelles. Je ne veux pas être un prophète ; à travers l’art, je m’exprime mais je ne fais pas cela avec la prétention d’enseigner aux autres. Peut-être que je me trompe de voie, mais c’est ma vision.

Claire Audhuy : Oui mais les lieux sont vides et bientôt il n’y aura plus de témoins. Est-ce que représenter des lieux vides peut aider à transmettre ?

Ugo Pierri : J’ai beaucoup confiance en l’école et je crois qu’il y aura toujours quelqu’un qui va expliquer objectivement ce qu’il s’est passé dans les camps. L’école est une transmission de mémoire historique et non commémorative. Je crois que parfois les romans sont mieux que l’histoire écrite ; les artistes parviennent à mieux parler des événements que les historiens.

Claire Audhuy : Vous renseignez-vous beaucoup avant de faire vos oeuvres ?

Ugo Pierri : Je ne me renseigne pas pour une certaine œuvre ; bien sûr je lis des livres et je regarde des documentaires vidéos sur la Seconde Guerre mondiale et la déportation. Mais ce que je représente, je le pense ; ça n’est pas quelque chose que j’ai entendu ou que j’ai lu. C’est ma tête qui travaille toute seule. Ca n’est pas de la philosophie mais des choses qui s’expriment par la couleur. Je ne mets pas de titre à mes œuvres… sauf pour une exposition, auquel cas je mets un seul titre, général, à l’exposition. Parfois les visiteurs voient des éléments auxquels je n’avais pas pensé initialement et c’est tant mieux. Avec un titre, cela bloquerait l’imagination des visiteurs. C’est une forme d’égoïsme de ma part mais je ne peux pas vous livrer mon interprétation. Au fond, nous sommes tous les fils de la même humanité ; il faut donc donner sa contribution à ce que cette lutte fraternelle ne se poursuive pas. Même si je n’ai pas grand espoir pour l’humanité, je peins.

Entretien traduit de l’italien par Paolo Canavese.

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P.-S.

Ce reportage est réalisé dans le cadre du partenariat entre le Bullitour : http://www.bullitour.eu/ et le Taurillon.

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