Femmes, âgées, immigrées en Europe : déconstruire le mythe du “bien vieillir”

, par Zélie Toinon

Femmes, âgées, immigrées en Europe : déconstruire le mythe du “bien vieillir”

2026 marque pour l’UE le début d’une période de déclin démographique structurel : d’ici 2070, la proportion de personnes de plus de 80 ans devrait doubler. Face à cela, Bruxelles multiplie documents et stratégies de soins sur fond de préoccupations économiques et de revalorisation sur le marché du travail. Mais vieillesse et dignité ne riment que très peu ensemble dans un contexte où les inégalités structurelles impactent directement leur santé . Dès lors, vieillir en tant que femme immigrée vient faire voler en éclats ce mythe du “bien vieillir”.

État des lieux : déclin démographique et réponse politique en décalage

L’Europe vieillit, et face à ce défi, l’Union européenne tente de réagir et déploie, depuis ces dernières années, un vaste arsenal de mesures politiques. À ce titre, il est possible de citer le Livre vert sur le vieillissement, publié en 2021 par la Commission, dont l’objectif principal est de lancer un débat public sur les défis et les opportunités d’une population vieillissante. La Stratégie européenne en matière de soin de 2022, elle, vise à garantir des services accessibles et abordables pour tous. Ces documents sont complétés par des initiatives comme le Pacte pour les compétences visant à former et coordonner les professionnels de santé à longue durée, ou encore la boîte à outils sur la démographie qui a pour but de guider les politiques démographiques des États membres.

Si certains documents tels que le Livre vert abordent les inégalités et l’âgisme, les principales préoccupations concernent l’emploi, la formation et la gestion de cet impact démographique sur les finances publiques et la productivité européenne. Derrière ces mots, un objectif : transformer ce défi en une opportunité, voire en « dividende démographique », en valorisant le capital humain et le capital travail des seniors. Le défi réside dans la philosophie même de ces politiques, ancrées dans le concept de « vieillissement actif » (Active Ageing). Cette approche tend en réalité à devenir une injonction normative du néolibéralisme : il faut vieillir en restant productif, autonome et en bonne santé. Un modèle qui valorise ceux qui ont les moyens, financiers et physiques, de rester actifs tout en stigmatisant ceux dont les corps sont usés par le travail, le handicap ou la précarité. Ce modèle ignore donc les nombreuses inégalités structurelles à l’origine de temporalités et de modalités de vieillissement bien différentes : profession, genre et capital économique.

Vieillir femme et immigrée : une vulnérabilité spécifique à la croisée de multiples inégalités systémiques

Vieillir ne se conjugue pas de la même manière au masculin et au féminin. Si les statistiques se plaisent à vanter la longévité des femmes, ces dernières ne vieillissent pas mieux. Elles passent au contraire une grande partie de ces années supplémentaires avec des déficiences cognitives ou physiques. Un phénomène directement lié aux nombreuses inégalités qui ponctuent la vie des femmes dans nos sociétés actuelles. La précarité économique les affecte davantage que les hommes ; elles occupent la majorité des professions précaires et à temps partiel. En outre, les femmes assument majoritairement le rôle d’aidantes informelles, ce qui impacte leur santé physique et psychologique et peut leur imposer une interruption de carrière pénalisante pour leur retraite et fin de vie. Ces rôles ne sont ni reconnus, ni valorisés dans les stratégies du soin. Sur le plan cognitif, Alzheimer Europe alerte sur une démence qui touche majoritairement les femmes, un écart qui risque de se creuser avec une estimation à plus de 9 millions de femmes qui souffriront de cette démence pour 5 millions d’hommes en 2050.

Face à cette réalité, les politiques européennes actuelles ne sont pas suffisamment genrées. Les enjeux liés à l’isolement, la violence et la vulnérabilité économique post-carrière restent largement au second plan par rapport aux objectifs d’emploi et de productivité. La femme âgée est vue comme un capital travail et non comme un sujet de droit confronté à des vulnérabilités spécifiques, ce qui perpétue l’invisibilisation des problématiques féminines du grand âge.

Le deuxième élément à prendre en compte est le phénomène appelé « weathering ». Réalité confirmée par de nombreux médecins et sociologues, la santé des immigrés décline beaucoup plus vite que celle des natifs. Concrètement, le « weathering » est la conséquence biologique, la traduction physique du stress chronique lié à la discrimination, au racisme systémique et à l’exclusion sociale. C’est cette exposition cumulée à des phénomènes stressants qui accélère la détérioration physique des groupes marginalisés.

Ainsi, dans l’angle mort de la gérontologie, les femmes âgées immigrées sont entièrement invisibles, parfois même oubliées des recensements et surtout largement délaissées par les politiques publiques sur le vieillissement. Ces femmes sont en général bien plus exposées à des conditions de travail pénibles, aux barrières linguistiques et culturelles dans l’accès aux soins, ainsi qu’à un isolement social accru. De ce fait, leur espérance de vie en bonne santé est drastiquement réduite par rapport à leurs homologues natives, rendant le « vieillissement actif » prôné par l’UE à la fois illusoire et cruel. Leur sort doit pourtant demeurer un enjeu central de cette réflexion autour du « bien vieillir » en Europe. Pour briser ce cycle de précarité et garantir une intégration réussie, une refonte des politiques publiques s’impose autour d’une approche holistique, telle que conseillée par le rapport FEMAGE il y a des années de cela.

S’il est nécessaire de stopper le « gaspillage » des compétences en instaurant des mécanismes équitables et efficaces de reconnaissance des diplômes étrangers, tout en soutenant l’accès au plein emploi via des programmes qualifiants incluant cours de langue et soutien à la garde d’enfants, il est impératif de réfléchir au-delà de l’insertion professionnelle puisque garantir une vieillesse digne aux femmes âgées, immigrées passe avant tout par une restructuration structurelle. Sans une action qui cible aussi le racisme, la misogynie et toutes formes de violences systémiques, il sera vain de parler de « bien vieillir ».

Déconstruire les imaginaires normatifs

Le « bien vieillir » en Europe est aujourd’hui un marqueur de privilèges, imprégné par le patriarcat, le racisme, l’eugénisme et l’âgisme, ce dernier étant identifié par le Comité économique et social européen comme un obstacle majeur à une société inclusive. Ces systèmes d’oppression affectent de manière disproportionnée les femmes, notamment celles issues de l’immigration, qui sont doublement ou triplement marginalisées dans l’accès aux ressources et aux soins nécessaires pour un vieillissement digne.

Comme le démontre la sociologue Rebecca L. Jones, nos imaginaires restent « colonisés » par des idéaux néolibéraux, par un modèle dominant du succès qui implique de rester jeune, mince et active : l’indépendance est valorisée à tout prix, tandis que le besoin de soins est perçu comme un échec. Cette conception particulière de la vieillesse n’est ainsi pas compatible avec la réalité vécue par les femmes européennes. Il est donc important de décoloniser notre vision du grand âge pour y intégrer la fragilité et l’interdépendance comme des composantes naturelles de l’existence.

Dès lors, afin que le vieillissement ne soit plus un luxe, l’Europe doit faire plus que financer des maisons de retraite ou promouvoir la carrière des plus âgés. Ses politiques et stratégies se doivent d’inclure des perspectives intersectionnelles afin de ne laisser aucune minorité de côté. L’UE doit s’attaquer aux racines les plus profondes de l’usure sociale : garantir que le statut de migrant, le genre ou la classe ne soit plus une condamnation à une vieillesse prématurée et dégradée. Cela implique de passer d’une logique capitaliste à une logique axée sur la dignité et les droits fondamentaux, reconnaissant la valeur sociale de chaque vie, indépendamment de sa productivité.

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