Un inquiétant retour en arrière ? La durabilité et le succès du projet européen seront définis par un équilibre prudent, mais non moins ferme, entre ses valeurs fondamentales, le pragmatisme, la promotion de la compétitivité mondiale et une voix internationale unifiée et proactive. Tel est le discours moteur qui résonne aussi bien dans les couloirs des institutions de l’Union européenne que dans les cabinets des États membres. Si la théorie est bien étudiée, sa mise en œuvre pratique demeure loin d’être concrétisée.
Un inquiétant retour en arrière ?
La durabilité et le succès du projet européen seront définis par un équilibre prudent, mais non moins ferme, entre ses valeurs fondamentales, le pragmatisme, la promotion de la compétitivité mondiale et une voix internationale unifiée et proactive. Tel est le discours moteur qui résonne aussi bien dans les couloirs des institutions de l’Union européenne que dans les cabinets des États membres. Si la théorie est bien étudiée, sa mise en œuvre pratique demeure loin d’être concrétisée. Dans un agenda international qui, plus que jamais, interconnecte des domaines d’action traditionnellement traités de manière plus ou moins indépendante les uns des autres, le commerce a brusquement refait surface comme instrument de politique étrangère, revitalisé par le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche.
Après des décennies de prédominance d’un ordre international fondé sur des règles et ancré dans le libre-échange, l’usage généralisé des restrictions commerciales à des fins de sécurité évoque des périodes sombres, pour l’ensemble de la communauté internationale. Dans la première moitié du XXe siècle, à la suite de la Grande Dépression de 1929, les pays se sont tournés vers le protectionnisme, un virage qui a permis aux tensions sous-jacentes de refaire surface dans un contexte de consolidation du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne.
La spirale rapide qui peut découler de telles circonstances est inscrite dans tous les livres d’histoire, ce qui devrait garantir que la perspective d’une confrontation généralisée impliquant de multiples acteurs ne figure pas parmi les priorités des dirigeants mondiaux.
Autonomie stratégique : contestée, mais nécessaire
D’un côté, la volatilité de la politique étrangère et de sécurité de l’administration Trump a produit un schéma de plus en plus imprévisible. Les dirigeants européens se sont rapidement retrouvés confrontés à une discrimination commerciale déséquilibrée, puisque l’accord-cadre États-Unis–UE conclu en août 2025 supprime les droits de douane européens sur les biens américains tout en maintenant un tarif américain de base de 15 % sur la plupart des produits européens. Le commerce international, et en particulier les importations énergétiques, a ensuite subi un choc majeur à la suite de la fermeture partielle du détroit d’Ormuz.
Pris dans un exercice d’équilibrisme entre autonomie stratégique et prudence géopolitique, les institutions européennes et les dirigeants des États membres ont lancé une dynamique en faveur de l’autonomie stratégique de l’UE. La présidente de la Commission, Ursula von der Leyen, a déclaré que « le changement sismique que nous traversons aujourd’hui est une opportunité, en réalité une nécessité, de construire une nouvelle forme d’indépendance européenne ». Cette nécessité est multiforme et implique d’œuvrer à la construction d’un rôle politico-économique autosuffisant. Si bâtir l’autonomie peut sembler un défi plus difficile dans un contexte de crise énergétique internationale, choisir la solution de facilité en s’appuyant simplement sur de nouvelles dépendances constitue une impasse. Cela vaut pour la dépendance européenne en matière de défense vis-à-vis des États-Unis, comme pour sa dépendance énergétique aux importations de combustibles fossiles.
Le risque de cette tendance est difficile à ignorer : une dépendance accrue aux États-Unis donne à l’administration américaine un levier de négociation lui permettant de faire pression sur l’UE. Par exemple, les États-Unis pourraient menacer de restreindre leurs exportations de GNL vers l’Europe si l’UE refusait de céder sur un dossier donné. Alors que les États-Unis adoptent une approche de plus en plus transactionnelle de la guerre en Ukraine, cette vulnérabilité stratégique doit être traitée de toute urgence, tant pour la consolidation économique de l’UE que pour sa crédibilité en tant qu’acteur extérieur.
Si un consensus plus large s’est formé autour de l’importance cruciale de l’autonomie européenne, la voie permettant d’y parvenir reste floue. Le président Macron a figuré parmi les promoteurs les plus actifs d’une réduction de la dépendance à l’égard de Washington, tandis qu’en février 2026, Viktor Orbán, alors Premier ministre hongrois, avait salué les relations entre les États-Unis et la Hongrie comme ayant atteint un niveau d’alignement record.
De l’autre côté de l’Atlantique, le discours du secrétaire d’État américain Marco Rubio à la Conférence de Munich sur la sécurité de 2026 a fait écho à un message similaire de défense du lien entre les États-Unis et l’Europe, en invoquant leur connexion « civilisationnelle », tout en critiquant les politiques intérieures européennes et en proposant une coopération selon les termes américains. Voilà la vision actuelle des relations internationales portée par les États-Unis : fondée sur la force et la convenance, alternant entre approches unilatérales et bilatérales, affranchie des contraintes internationales et guidée par l’intérêt propre. En somme, la Maison-Blanche a mis en avant un modèle de diplomatie dans lequel les « deals », plutôt que les accords internationaux juridiquement contraignants, constituent l’outil principal.
Comment mobiliser le pouvoir réglementaire dans un monde réaliste ?
Il va sans dire que, pour un projet politique dépendant du dialogue et de l’engagement, et renforcé par des institutions supranationales et le droit international, cette question est d’une importance vitale. Comment l’UE peut-elle préserver au mieux des relations stables avec son partenaire historique, malgré les bouleversements internes de leadership aux États-Unis, tout en demeurant fidèle à ses fondements essentiels ?
Ce qui apparaît comme particulièrement crucial est la réaffirmation de la puissance réglementaire de l’UE et de son statut de puissance commerciale internationale. Si elle est correctement mobilisée, la législation européenne peut maximiser ce qu’Anu Bradford a appelé en 2019 l’« effet Bruxelles ». En tant que plus grand bloc commercial au monde, le marché intérieur de l’UE représentait environ 17 % des exportations mondiales de biens et de services en 2024. Parallèlement, la taille du PIB de l’UE (environ 18 000 milliards d’euros en 2026, selon la Commission européenne) et sa population de 450 millions de consommateurs rendent l’adaptation aux exigences européennes en matière de produits et de services nécessaire pour les entreprises internationales souhaitant accéder au marché unique.
Le potentiel d’un tel levier a été illustré par les tensions entre l’UE et les entreprises technologiques américaines au sujet des sanctions imposées au titre du règlement sur les marchés numériques, le Digital Markets Act (DMA), et du règlement sur les services numériques, le Digital Services Act (DSA). Ces textes ont provoqué des tensions internationales et économiques non négligeables, mais témoignent également de leur portée considérable.
Raviver le pragmatisme de principe, avec un accent sur la sécurité économique Mobiliser le commerce et la régulation devrait, pour ces raisons, constituer le point de départ du développement d’un rôle central pour l’UE. Ce rôle devra nécessairement être complété par une compréhension pragmatique des évolutions mondiales, sans que cela ne se fasse au détriment des valeurs européennes. C’est pourquoi la notion de « pragmatisme de principe », formulée par le Conseil européen en juin 2016, demeure un concept de référence pour guider l’équilibre entre engagements normatifs et réalisme géopolitique. Une telle approche doit être associée à une stratégie économique intelligente, notamment en matière de dépendances énergétiques : l’importance croissante du gaz norvégien acheminé par gazoduc pourrait représenter une solution viable, bien que transitoire, préférable au fait de devenir vulnérable à la coercition d’acteurs internationaux.
Dans un contexte marqué par les critiques relatives à la détérioration de l’image internationale de l’UE, celle-ci s’en est le mieux sortie dans les domaines d’action où les traités prévoient un mécanisme décisionnel collectif capable de soutenir le processus politique. Si le renoncement à la souveraineté nationale demeure un sujet sensible sur le plan intérieur, un système élargi fondé sur la majorité permet d’éviter les blocages provoqués par les réserves individuelles. Un compromis en ce sens peut être soutenu par l’intégration différenciée, même si l’inclusivité et l’égalité entre EM doivent rester les objectifs de long terme.
Un engagement unifié à poursuivre une trajectoire de réforme intense du processus décisionnel européen est dans l’intérêt de la compétitivité économique de l’UE. Une telle évolution garantirait que la complexité bureaucratique et réglementaire tant critiquée de l’Union serve sa durabilité dans un monde en rapide mutation.

Suivre les commentaires :
|
