Hongrie : Péter Magyar provoquerait-il le premier changement de pouvoir depuis 15 ans ?

, par Benedikt Stöckl, Traduit par Cassandre Brière

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Hongrie : Péter Magyar provoquerait-il le premier changement de pouvoir depuis 15 ans ?
Péter Magyar pourrait être à l’origine du premier changement de gouvernement en Hongrie depuis 2010 Photo : Wikimedia Commons / Révész Gábor / Copyright

Après 15 ans au pouvoir, Viktor Orban, le premier ministre hongrois est de loin le chef de gouvernement ayant exercé le plus longtemps au sein de l’UE. Depuis sa réélection en 2010, il a petit à petit remodelé en sa faveur et vidé de sa substance la démocratie hongroise, alors que l’opposition en raison de querelles internes n’était pas en état de lui tenir tête. Au moins jusqu’à aujourd’hui : Avec Péter Magyar et son parti TISZA (Respect et liberté), qui est depuis des semaines en tête des sondages pour les prochaines élections législatives, il y a pour la première fois depuis longtemps à nouveau une force politique qui pourrait dépasser le parti Fidesz d’Orban. Mais qui est Magyar au juste ? Que soutient-il ? Et avant tout : Où en sont ses chances de renverser Orban.

Sous l’égide du premier ministre Viktor Orban, la Hongrie est devenue « l’enfant terrible » de l’UE. À cause des nombreuses entorses à l’encontre du principe d’état de droit, le blocage du soutien à l’Ukraine ou le détournement de fonds européens – avec son style politique l’homme de 61 ans ne s’est pas fait d’amis à Bruxelles. Depuis qu’il a obtenu en 2010 une victoire écrasante avec son parti de droite conservatrice Fidesz aux élections législatives hongroises, qui lui a donné une majorité à deux tiers et avec cela lui a offert la possibilité de changer la constitution, Orban a complètement révolutionné le système politique du pays. Son parti a adopté une constitution totalement neuve, qui a réformé le droit de vote au profit, a exercé des pressions sur les médias libres et indépendants et a restreint les droits des minorités comme la communauté LGBT et les réfugiés.

Pendant ce temps, l’opposition hongroise n’a pas réussi à représenter une menace, même vaguement dangereuse pour le parti d’Orban. Les sociaux-démocrates hongrois (Magyar Szocialista Part, MSZP), qui ont gouverné de 2002 à 2010, ont perdu le soutien de la population à la suite de l’échec de leur politique ultralibérale et un scandale majeur impliquant le premier ministre Ferenc Gyurcsány, qui avait admis avoir menti aux électeurs. Avec la mise sous pression des médias indépendants, il est devenu de plus en plus difficile pour les partis d’opposition de porter leurs points-de-vue au grand public.

Le regroupement des forces dans l’alliance d’opposition Egységben Magyarországért (EM, fr. : Ensemble pour la Hongrie) pour les élections législatives de 2022, dans laquelle étaient représentés des partis de tout le spectre idéologique, du parti d’extrême-droite Jobbik au parti écologiste LMP n’a pas pu stopper l’élan d’Orbán. Au lieu de cela, le parti Fidesz a obtenu le meilleur résultat pour un seul parti depuis 1990 avec 54,13% des voix et remporté pour la quatrième fois de suite une majorité à deux tiers au Parlement.

La montée de Magyar

D’autant plus surprenant, lorsque le jeune Parti TISZA, sous la direction de Péter Magyar, a obtenu 29,6% des suffrages lors des élections européennes de 2024. Magyar avait lors de la campagne émis de vives critiques à l’égard de l’état économique du pays et de la détérioration de l’état de droit sous Fidesz. « Une époque touche à sa fin. Aujourd’hui l’avenir est amorcé. Merci pour votre aide » a déclaré Magyar devant ses partisans rassemblés, après l’annonce des résultats.

L’ascension de Magyar en tant que concurrent le plus prometteur d’Orbán s’est faite aussi soudainement qu’elle était inattendue. Membre de longue date du parti Fidesz, il avait auparavant occupé des postes politiques relativement insignifiants au sein du ministère hongrois des Affaires étrangères et de la représentation permanente de la Hongrie à Bruxelles, et était considéré comme un fidèle partisan d’Orbán.

Mais les événements ont ensuite pris une tournure dramatique : début février 2024, la présidente hongroise Katalin Novák et la ministre de la Justice Judit Varga (l’ex-femme de Magyar) ont démissionné après qu’il a été révélé qu’elles avaient gracié un homme qui lorsqu’il était directeur adjoint d’un foyer pour enfants, avait tenté de dissimuler des abus sexuels sur des enfants en forçant les victimes à retirer leurs témoignages.

Suite à ce scandale, Magyar a quitté le parti Fidesz et organisé des manifestations contre le gouvernement à Budapest qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes partageant les mêmes idées. L’homme de 44 ans accuse Fidesz de corruption et d’abus de pouvoirs et a dénoncé le népotisme chronique qui sévit dans le pays. Il a également annoncé sa participation aux élections européennes afin de porter « le premier coup de grâce » au système Orbán.

Pour se faire, Magyar devait d’abord trouver un nouveau parti. Les délais d’enregistrement d’un nouveau parti pour les élections étaient largement dépassés, c’est pourquoi l’ancien membre de Fidesz a finalement rejoint TISZA, un petit parti qui dépérissait dans l’obscurité, en avril. Fondé en 2020 par les propriétaires d’une station de radio locale en tant que parti de centre-droit, TISZA a renoncé à participer aux élections législatives de 2022 faute de ressources financières et a par conséquent disparu de la scène politique à ce moment-là. Ce n’est que lorsque Magyar a rejoint le parti deux mois seulement avant les élections européennes qu’un nouvel élan a été insufflé ; il a été immédiatement élu vice-président puis président du parti.

Haut dans les sondages et lacunes sur le fond

Après son score honorable aux élections européennes, Magyar a déjà les yeux rivés vers son prochain objectif : les élections législatives hongroises de l’année prochaine, où Viktor Orbán brigue un sixième mandat. Cependant, ces élections pourraient bien réserver une mauvaise surprise à Orbán et à ses partisans : depuis décembre, le parti TISZA a relégué le Fidesz à la deuxième place des sondages nationaux, l’écart entre les deux partis atteignant 7 points de pourcentage (43,5 % contre 36,5 %) en avril 2025.

Pendant que Magyar parcourt le pays à la rencontre des électeurs mécontents, Orbán semble gagner du terrain. Il a récemment durci le ton, qualifiant ses adversaires politiques de « parasites », et a interdit les marches des fiertés, espérant ainsi mobiliser son électorat. Par ailleurs, les personnalités ayant rejoint TISZA sont ouvertement harcelées et dénoncées par les institutions de l’État.

Que Magyar inspire de la crainte à Orbán est indéniable. Cependant, on sait encore relativement peu de choses sur la manière dont cet avocat de formation entend s’attaquer concrètement aux problèmes du pays. Jusqu’à présent, la popularité de son mouvement repose sur sa promesse d’éradiquer la corruption et les abus de pouvoir de Fidesz. Magyar a déjà esquissé certains de ses projets : la Hongrie doit rester fermement ancrée dans l’UE et l’OTAN, les fonds gelés par l’UE doivent être débloqués grâce à la lutte contre la corruption, et le pays doit adhérer à la Cour de justice de l’Union européenne.

Un retournement à 180° de la politique hongroise n’est toutefois pas à prévoir. Magyar prône une relation « pragmatique » avec la Russie, dont la Hongrie est particulièrement dépendante dans le secteur énergétique en raison de la construction de la centrale nucléaire de Paks, et refuse toute livraison d’armes à l’Ukraine. Ce natif de Budapest reste également réservé sur les questions de protection de l’environnement, de migration et d’élargissement de l’UE. Son parti a récemment mené une enquête auprès des électeurs potentiels, les invitant à exprimer leur opinion sur plusieurs sujets politiques importants.

Potentiels obstacles

Malgré son ascension fulgurante en tête des sondages, le parti TISZA fait face à plusieurs interrogations et obstacles potentiels susceptibles de compromettre sa victoire. Son manque d’expérience gouvernementale et le nombre limité de ses membres soulèvent notamment la question de savoir qui dirigerait un gouvernement sous son égide. Si certains de ses membres, forts d’une expérience ministérielle et institutionnelle, comme l’ancien conseiller économique Zoltán Tarr et l’avocate Dóra David, l’ont déjà rejoint, avec seulement 25 membres (en octobre 2024), la mise en place de structures partisanes et la désignation de candidats ne seront pas une mince affaire pour Magyar.

La domination (toujours) du Fidesz et son contrôle sur une grande partie des médias constituent également un défi pour Magyar. Depuis le succès surprise de son parti aux élections européennes, l’appareil médiatique d’Orbán s’acharne sur cette étoile montante : accusations de violence conjugale, de chantage et de mauvaise gestion financière durant son mandat à la tête de l’Organisation hongroise des prêts étudiants, les médias hongrois, fidèles au Fidesz, n’ont rien négligé pour discréditer ce jeune homme politique. Bien que ces campagnes n’aient pas encore produit l’effet escompté sur l’image publique de son adversaire, ce n’est peut-être qu’une question de temps avant que ce matraquage de propagande incessant ne porte ses fruits pour le dirigeant autoritaire.

De plus, à un an des élections, il est difficile de prédire si le climat actuel dans le pays se maintiendra. À titre de comparaison, un an avant les dernières élections législatives, l’alliance d’opposition EM devançait de peu le Fidesz dans les sondages avant de subir une défaite historique, en partie due à l’instrumentalisation habile par Orbán de la guerre en Ukraine et à une forte augmentation des cotisations sociales peu avant le scrutin. Par conséquent, on ne peut exclure qu’Orbán recoure une fois de plus à des manœuvres douteuses et utilise sa majorité des deux tiers pour gagner des voix grâce à des promesses électorales et à la propagande. Une récente réforme électorale, qui a vu Budapest, la capitale généralement critique envers le gouvernement, perdre deux circonscriptions tandis que le comté de Pest, bastion du Fidesz, en a gagné deux, démontre qu’Orbán met déjà tout en œuvre pour éviter la défaite.

Conclusion

L’ascension fulgurante de Péter Magyar et de son parti TISZA représente sans doute la tentative la plus significative depuis plus de dix ans de briser le monopole politique de Viktor Orbán. Si le Fidesz peut encore s’appuyer sur un réseau solide d’institutions fidèles, de médias contrôlés et de lois électorales sur mesure, TISZA mise sur le désir de changement, de transparence et d’État de droit qui anime de nombreux Hongrois. Mais, il reste à voir si la colère suscitée par le gouvernement sera suffisante pour le faire tomber. On ignore encore si Magyar parviendra à forger une force gouvernementale crédible à partir du mouvement de protestation, ou s’il succombera lui aussi aux inégalités politiques qu’Orbán a façonnées à son avantage depuis 2010.

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