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Ida et le cinéma européen

, par Morgane Quemener

Le film Ida a reçu à la mi-décembre le Prix Lux décerné chaque année par le Parlement européen. Le 22 février, c’est le prestigieux Oscar du meilleur film étranger que ce film polonais a décroché. Quelles volontés politiques derrière le Prix Lux, une fête du « cinéma européen », où le Parlement joue les maîtres de cérémonie ? Peut-on véritablement parler de cinéma européen ?

En décembre 2014, devant le Parlement européen, Paweł Pawlikowski a reçu le prix Lux pour son film Ida, histoire d’une jeune fille en quête d’identité sur fond d’un lourd passé européen, qui a remporté la semaine dernière l’Oscar du meilleur film étranger. - European Parliament

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Bref panorama de la politique culturelle de l’Union européenne

Le prix Lux est une initiative indépendante du Parlement européen, qui a néanmoins servi d’exemple à l’élaboration d’autres initiatives, comme le plan « Europe créative » qui fait ses premiers pas avec un budget de 1, 46 milliards d’euros pour la période 2014-2020 afin de promouvoir différents volets du secteur culturel européen parmi lesquels le cinéma. Il faut remonter au traité de Maastricht de 1992, à l’occasion duquel la communauté se voit conférer des compétences dans le domaine de la culture, pour comprendre les motivations de la politique culturelle européenne. Assez logiquement, on y rencontre des objectifs de promotion de la création européenne, dans la tradition de l’ « exception culturelle », traduite dans le langage de l’Union européenne par « diversité culturelle ».

Ainsi, les institutions, dans la limite de leurs moyens, et sans empiéter sur les compétences des Etats membres ou de leurs collectivités, se donnent alors pour missions : le soutien des échanges culturels non commerciaux, le travail à un meilleur accès du citoyen européen à la culture – bien public aux vertus innombrables – et l’épanouissement de ce secteur afin qu’il crée des emplois. Dernier objectif annoncé : la promotion d’un sentiment d’appartenance à la communauté européenne. Aussi peut-on dire que le prix Lux est assurément représentatif de la politique européenne vis-à-vis du cinéma : il ne cherche pas seulement à protéger et enrichir la formidable diversité et créativité du cinéma européen ; il y voit aussi l’occasion de projeter le récit d’une identité culturelle commune, à l’heure où la légitimité de l’intégration européenne est âprement questionnée. Le prix Lux est ainsi le rendez-vous européen du cinéma, autant qu’il se veut le rendez-vous du présumé « cinéma européen ».

Une action ciblée qui promeut le cinéma de l’Union européenne

Mis en place depuis 2007, ce prix permet au lauréat de bénéficier non pas de rétributions financières mais de la prise en charge de sa traduction dans les 24 langues de l’Union européenne, favorisant ainsi sa diffusion et son succès commercial. Le prix Lux aide aussi à la promotion des trois films finalistes en assurant leur projection dans cinquante grandes villes européennes. Mis à part dans certains pays où le film vainqueur est trop peu médiatisé (500 000 entrées pour Ida en France et seulement 100 000 en Pologne, son propre pays), c’est une action bien pensée et concluante. Le film Ida en compétition dans la catégorie du meilleur film étranger aux Oscars a également remporté la mise.

Par ailleurs, un des trois réalisateurs finalistes, le Slovène Rok Biček (The Class Ennemy) explique par exemple que la Slovénie produit quatre à six films par an, avec un budget total de 4 millions d’euros. Aussi la nomination de son film est un coup de projecteur prometteur sur le cinéma national.

Un « cinéma européen » : quels dénominateurs communs ?

A mieux regarder la sélection des films au cours des huit éditions du Prix Lux, le jury privilégie sans exception des petites productions, dont les thèmes sont sociaux, et la démarche réaliste. Peut-on pour autant considérer que tous les films réalisés en Europe correspondent à ces critères ? Sont-ils suffisants pour parler d’un cinéma européen ?

En réalisant un aperçu des trois films sélectionnés, difficile de trouver une parenté évidente : The Class Enemy est un film slovène qui aborde de thème de la rébellion à l’âge de l’adolescence. Dans une classe de lycée en Slovénie, les élèves tiennent leur professeur rigoriste pour responsable du suicide de leur camarade. L’autre film nominé est français : Bande de filles de Céline Sciamma, montre comment Marieme et ses trois amies de 16 ans – dont l’existence en banlieue parisienne est marquée par le manque de repères familiaux, l’échec scolaire, le sexisme ordinaire – se réinventent en filles affranchies. L’intrigue d’Ida quant à elle, se situe en 1962 en Pologne, où une jeune nonne, orpheline élevée par les sœurs, est sur le point de faire ses vœux pour entrer dans les ordres. Elle décide avant cela d’élucider le mystère de la disparition de ses parents juifs sous l’occupation nazie. Elle mène l’enquête au côté de sa tante, juge désabusée qui a mérité aux premières heures de l’ère communiste le surnom de Wanda « la rouge ». Cette toute première plongée dans le monde séculier sera une mise à l’épreuve de ses certitudes. On est surtout marqué par la recherche esthétique. Le contexte polonais des années 1960 et la référence aux persécutions de juifs ne font office que de contexte ; ils tiennent une place secondaire, tandis que l’initiation de cette jeune nonne à la vie, ses doutes et expériences sont le véritable moteur du film. En noir et blanc, c’est bien cette jeune fille aux pupilles brillantes, mystérieuse et taciturne qui est le sujet de ces « scènes photographiques ». Le résultat très esthétique revient pour beaucoup aux directeurs de la photographie Ryszard Lenczewski et Lukasz Zal, qui sont parvenus à faire de chaque plan fixe une invitation à la contemplation.

Un cinéma européen défini par antagonisme au cinéma hollywoodien ?

En réalité, c’est souvent par opposition au cinéma hollywoodien « de production » que l’on définit le cinéma européen « de création ». Le premier s’est imposé en tant qu’industrie puissante depuis le début du XXe siècle. Mettant l’accent sur les moyens de production et le succès commercial, le cinéma hollywoodien passe pour très standardisé dans ses genres et traits stylistiques ; plus au service du divertissement que de l’avant-garde. Or c’est oublier que le cinéma d’auteur existe également aux Etats-Unis, notamment à travers le cinéma indépendant.

De plus, le parapluie du cinéma d’auteur qui regrouperait toute la diversité cinématographique européenne est de plus en plus contestable. Certes les pays européens permettent au cinéma de se détourner des fins productivistes en fonctionnant par subventions publiques. Cependant, le cinéma est affaire de syncrétisme, et l’influence américaine sur le cinéma européen est très perceptible.

Le cinéma, un enjeu politique

En mettant en place des programmes de promotion d’une identité cinématographique européenne, les institutions ont certes une volonté de préservation de l’amateurisme et de l’expérimentation représentés par les cinéastes européens, d’ailleurs appréciés comme sources d’inspiration outre-atlantique. Elles tentent aussi de projeter le mythe du cinéma européen, pourtant si hétérogène. L’acception de l’adjectif « européen » est d’ailleurs assez ambiguë, puisque si cinéma européen il y a, il ne se borne pas aux frontières de l’Union européenne.

Du reste, le concept de « cinéma européen » recouvre, plutôt qu’une réelle identité cinématographique, une certaine approche de la création artistique, et surtout une nécessité politique de protection d’un cinéma fragile mais fantastique laboratoire d’idées nouvelles. Cette mission est une aubaine pour l’Union européenne en terme de visibilité et de création d’un mythe accompagnant positivement la dynamique de l’intégration : celui d’une culture commune.

Voir en ligne : Photo : CC

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