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« Il faut faire les Européens »

, par Omar Bellicini, traduit par Cyrille Amand

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Quoi qu’on en dise, la tempête ne s’est pas apaisée. Malgré les réformes structurelles accomplies (ou promises) par de nombreux gouvernements, malgré les achats de titres par la BCE sous la houlette de Mario Draghi, la pression des marchés financiers représente toujours une épée de Damoclès suspendue au-dessus des perspectives de maints budgets nationaux. Comment en sortir ?

L’éducation, le maître mot pour créer un sentiment d’appartenance européen ?

Des voix influentes se sont élevées pour demander une transition depuis les interventions d’urgence actuelles vers une stratégie bien définie ; vers une idée du futur. En tout état de cause, cela ne fait pas ressortir les traits d’un « projet » qui soit communautaire et apporte une solution viable au déclin annoncé du modèle social européen.

Au contraire, les sceptiques abondent. Parmi eux, en premier lieu, les groupes libéraux-conservateurs d’Europe centrale et septentrionale, fatigués de soutenir des États perçus (souvent à raison) comme parasites et clientélistes. Tout aussi douteux, dans les pays moins compétitifs du Sud du continent, sont les partisans d’un retour à la monnaie nationale, perçue comme plus fonctionnelle vis-à-vis du développement d’économies aux exigences différentes. Les uns et les autres semblent oublier que le marché commun et les fonds structurels ont été des opportunités indispensables de croissance (surtout pour les premiers), et que l’adoption de l’euro a été une garantie de stabilité et de meilleure gestion des devises (surtout pour les seconds).

Comme si cela ne suffisait pas, il semblerait que l’on ne soit pas conscient du fait que l’abandon des frontières et l’introduction successive de l’euro dans la plupart des pays de l’Union européenne répondent à une stratégie qui va bien au-delà des avantages économiques à court terme. Il s’agissait, même pour ses partisans les plus modérés, de garantir un avenir sur la scène internationale aux peuples européens toujours plus marginalisés par la montée d’une concurrence mondiale difficile à affronter individuellement. En somme, l’objectif était - et est toujours - l’unification politique, à mettre en œuvre à travers un processus d’intégration par petites étapes, selon la doctrine de Schuman. Une unification politique sans laquelle les synergies économiques ne pourraient fonctionner.

Dès lors, pourquoi l’Europe politique n’est-elle pas au centre des débats publics ? Pour les raisons pour lesquelles une grande partie de l’électorat allemand se dit en défaveur de la solidarité envers les pays moins performants ; pour les mêmes raisons pour lesquelles, en Italie, des partis comme la Ligue du Nord et des forces politiques comme le Mouvement 5 Étoiles sont davantage en mesure d’attiser les flammes de l’euroscepticisme. La conscience d’une identité européenne fait défaut chez une majeure partie de la population. N’en déplaise à certains, je défie quiconque de nier le fait que bien peu en Europe se sentent européens. Parmi eux, une infime partie se sent européenne avant de se sentir allemande, française, italienne ou espagnole.

Or, il s’avère impossible de bâtir une maison commune sur de telles fondations. Ceci est le péché originel des classes dirigeantes du Vieux continent : avoir cru être en mesure de procéder à la fusion progressive de la politique en usant presque exclusivement d’instruments économiques, tout au plus juridiques. A l’inverse, un processus fédérateur requiert avant toute chose un sentiment d’appartenance, la reconnaissance de racines historiques communes ; l’élimination essentielle des barrières culturelles restantes.

Comment le mettre en œuvre ? Les approches possibles sont multiples. Avant tout, il est fondamental d’assurer aux jeunes générations une connaissance parfaite de l’anglais qui, qu’on le veuille ou non, est la langue véhiculaire du monde contemporain. Il ne peut y avoir de communauté politique cohérente sans communauté linguistique ; il est donc indispensable d’atteindre cet objectif. Les programmes scolaires actuels sont, de toute évidence, insuffisants. Il conviendrait ainsi d’approcher ces enjeux de façon plus radicale conduisant à aborder toutes les matières, depuis le premier cycle, à la fois dans la langue nationale et en anglais, créant un bilinguisme de fait.

Mais cela ne suffit pas. Il est aussi nécessaire d’harmoniser les programmes scolaires de telle sorte que l’approche éducative, dans le respect du pluralisme, soit la même dans tous les coins d’Europe. En outre, il serait pertinent de renforcer la mobilité des étudiants dans le territoire de l’Union, en rendant obligatoire - au moins au niveau universitaire - des séjours dans des universités d’autres pays. Des universités qui devraient se doter, naturellement, de structures d’accueil pour ces jeunes qui n’auraient pas accès à des solutions indépendantes de logement. De même, il serait souhaitable d’introduire dans les manuels scolaires un cours d’éducation civique européenne qui mettrait en lumière aux enfants le pourquoi et la beauté d’un nouveau contexte d’unité.

Il faudrait, en définitive, un net changement de perspective. La sauvegarde de l’intégrité économique européenne nécessite sans aucun doute la mise en place de fonds de sauvetage pour les États ou, mieux encore, l’émission (souhaitée) d’euro-obligations. Mais la vraie relance du projet européen réclame des desseins plus ambitieux. Elle exige une coordination politique dont les fondements reposeraient sur la promotion d’un marché commun des idées, sur le renforcement de la libre circulation des expériences culturelles, sur la création d’un vrai sentiment citoyen. Pour paraphraser une phrase célèbre du poète italien D’Azeglio, nous pourrions dire : Nous avons fait l’Europe, maintenant il faut faire les Européens.

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