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Jeune syrien : génération exil

, par Alexandre Lémonon

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La question de l’immigration vers l’Europe revient à intervalles réguliers sur le devant de la scène. Lors des dernières élections notamment, on a pu évoquer une Europe passoire ou, au contraire, une Europe à ouvrir. Au delà des politiques globales, le Taurillon vous propose aujourd’hui une vision humaine de ce que peut être la vie d’un émigrant.

Auteurs

Quelques mots pour te présenter :

J’ai 24 ans (*) et je vis au Liban depuis 3 années. Je suis Syrien réfugié et avant d’arriver ici, j’ai parcouru plusieurs pays voisins et plusieurs situations. Aujourd’hui je travaille comme beaucoup de compatriotes pour vivre. Avec beaucoup de chance, je réussis à faire ma vie et à m’intégrer comme je peux avec l’aide de Libanais qui ont su me tendre la main. Une vraie famille de substitution : un immense soutien pour moi. A 16 ans et demi après être arrivé à Damas par bus et quitté mon village familial, je suis parti pour la Turquie (Istanbul), puis l’Égypte (Le Caire), la Jordanie (Amman et Aqaba) et enfin le Liban. Dormir dans la rue, trouver des solutions d’urgence et vivre en itinérance, c’est le résumé de mon parcours.

Les raisons de ta présence sont les mêmes que la plupart des réfugiés syriens ?

Non, je n’ai pas fui la situation politique et la guerre civile. J’ai quitté la Syrie bien avant. Chaque réfugié à une situation vraiment particulière. Ce sont des questions religieuses qui ont fait que j’ai du fuir ma famille et la persécution de ces derniers. Avec eux, ma propre opinion et liberté de conscience n’était pas respectée. Je devais suivre leurs volontés sans avoir un avis à donner. A 16 ans et demi, j’ai quitté mon pays, mes repères, ma famille et mon adolescence.

Si tu avais en quelques mots à définir ce qu’est pour toi la Syrie, le Liban et l’Europe, que dirais-tu ?

Quelques mots, impossible… Déjà, la Syrie pour moi, je n’ai plus aucune envie d’y retourner. Pas vraiment de mots à donner… Aucun désir et ma vie n’est pas là bas. Ce que je vois à la télévision, ce que j’entends d’autres Syriens et le contexte actuel me laisse pessimiste sur l’avenir de ma terre natale. Je n’ai rien à y faire là-bas !

Pour le Liban, je suis en statu quo, je découvre rapidement que ce n’est pas mon pays.

Pour quelles raisons ?

Le rejet de certains libanais, le racisme profond ancré dans les mœurs qui fait du Syrien un moins que rien, le personnage n°1 des mauvaises blagues accusé d’être le perturbateur, la cause de l’instabilité libanaise. Il m’est difficile d’entendre des mots parfois violents contre nous et de voir que la solidarité s’arrête trop souvent à des paroles. Je sais aussi qu’au Liban l’avenir est incertain.

Pour le moment j’ai du travail qui m’est précieux mais l’on me paye moins qu’un Libanais. Mes papiers suffisent à marquer cette différence dans mon salaire quotidien. J’ai les mêmes compétences, je parle la même langue et je travaille comme les autres mais cela ne suffit pas pour toucher la même rémunération qu’un Libanais. Je ressens le mépris de certains collègues et je suis obligé d’occuper 3 emplois pour réussir à vivre convenablement et d’avoir mon chez-moi.

Le soir, je ne sors pas, il y a des enlèvements et c’est prendre beaucoup trop de risques, le Hezbollah (les alliés libanais de Bachar El Assad) menace les réfugiés syriens car – forcément – contre l’avis de Bachar pour des raisons suspectes. Tu as aussi pu voir qu’il y a de partout des barrages routiers de l’armée libanaise et du Hezbollah. Circuler devient un calvaire et même si j’ai des papiers et que ma situation est régularisée, je m’inquiète lorsqu’on m’arrête et que l’on me pose des questions sur mes origines, les raisons de ma présence sur le territoire et ma destination. Rien n’est facile, il faut s’y faire et je fais comme je peux !

Et l’Europe ?

L’Europe, s’il y a un mot qui me vient tout de suite, ce n’est pas un pays, une capitale ou un monument, c’est la liberté. Celle d’Européens libre de penser, de manifester, de vivre leurs religions, leurs identités et d’avoir la démocratie. C’est aussi la sécurité, celle que je et d’autres ici cherchent. On me parle d’élections en Syrie, mais qui ose dire que cela s’appelle de la démocratie, quand un dirigeant comme Bachar persécute, tue des Syriens et impose ses propres volontés par les armes, où est-elle ?

Je comprends les centaines de milliers de Syriens qui se trouvent ici autour de moi et quand j’entends parler de liberté de circulation en Europe et d’élections européennes, je vois l’immense fossé et le privilège des Européens. Des peuples voisins qui s’entendent pour faire des choses ensemble en paix et avec de la solidarité. Arriver à réaliser ça au Proche-Orient, c’est pas pour demain…

Après tant de parcours et de frontières franchies, l’Europe est une destination pour toi ?

C’est déjà un lieu ou je pourrais me sentir en sécurité. L’Europe pour moi n’est pas un Eldorado et si j’y vais, ça sera avec des papiers et une situation régulière. Je n’ai pas de passeport et je sais que ça bloque beaucoup de démarches. J’aimerais d’abord que les personnes qui lisent ce témoignage comprennent la situation que l’on peut vivre quand on est jeune et que l’on est Syrien en 2014. Pouvoir reprendre mes études et avoir de meilleures qualifications, pouvoir mieux parler anglais et réaliser de vrais projets professionnels. Le droit de rêver !

Comprendre aussi que pour moi et d’autres retourner en Syrie n’est plus envisageable. J’en marque les cicatrices, des cicatrices physiques. Une balle de fusil que j’ai reçue sur mon épaule par mon grand-père. Parmi les Syriens, je me sens comme privilégié alors imagine-toi la situation personnelle de chacun et celle d’enfants dans les camps de fortune beaucoup plus jeunes qui ne comprennent pas ce qui se passe autour d’eux. En 8 ans, j’ai pris en maturité, mais je n’ai pas les mêmes repères que beaucoup de jeunes de mon âge dans le monde.

Un message à faire passer aux Jeunes européens ?

Oui, ce que vous faites et défendez est une belle cause, une juste cause. Celle de me donner la chance de parler et d’écouter mon récit. Des associations locales m’ont aussi aidé durant mes trajets d’un pays à l’autre. De lutter contre l’intégrisme, les nationalismes et le racisme, moi qui le vit chaque jour, je trouve ça remarquable. Merci les Jeunes européens !

(*) Identité dissimulée par sécurité

Interview traduit de l’arabe

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