Depuis les premières élections européennes au suffrage universel en 1979, la participation électorale dans l’Union européenne est passée de près de 62% à seulement 50% environ en 2024. C’est près d’un électeur européen sur deux qui ne se rend plus aux urnes. Le décrochage démocratique est profondément marqué entre 1979 et 2014 : en trente-cinq ans, la participation chute de près de 20 points de pourcentage, atteignant son record le plus bas en 2014 avec plus de 56% d’abstention.

Le phénomène n’est cependant pas uniforme selon les pays. Certains États comme la Belgique ou le Luxembourg maintiennent des taux de participation supérieurs à 85 %, où le vote est obligatoire. À l’inverse, plusieurs pays d’Europe centrale enregistrent des taux d’abstention supérieurs à 60 %, révélant une forte distance entre les citoyens et les institutions européennes. Le sociologue français Patrick Michel explique cette situation dans son ouvrage Europe centrale, la mélancolie du réel, dans lequel il estime que l’UE est vue par les nouveaux États membres, tels que la Roumanie et la Bulgarie en 2007, « davantage comme un espace économique de prospérité que comme un projet politique ». Ajoutons à cela que Bruxelles et Strasbourg sont géographiquement éloignées des pays situés à l’est de l’Europe.

Le Parlement européen pourtant au cœur du fonctionnement de la démocratie européenne

Dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, le politologue Bernard Manin présente la démocratie représentative comme lien de confiance entre élus et citoyens. Mais, lorsque les citoyens pensent ne plus être entendus, l’abstention progresse.

Face à ce système représentatif en apparence sans faille, on relate une abstention massive qui interroge la légitimité démocratique des institutions européennes et leur communication. Le Parlement européen est pourtant la seule institution de l’Union directement élue par les citoyens des États-membres et participe à l’élaboration des lois, du budget européen et à la désignation des membres de la Commission européenne. Les eurodéputés sont élus au suffrage universel direct. Leur mandat est de cinq ans et les décisions politiques sont soumises à la discussion en co-législation avec le Conseil de l’UE.

Les difficultés pour les institutions de l’Union européenne à capter l’attention de tous les citoyens européens résident également dans une mauvaise connaissance de leurs compétences. Les principaux dirigeants européens ne font pas le poids dans la communication sur les réseaux sociaux par rapport aux candidats nationaux. L’enjeu des élections du Parlement est important quand on sait que l’UE possède des compétences exclusives (des législations ne pouvant être adoptées qu’au niveau de l’UE). Elles sont définies par l’article 3 du traité sur le fonctionnement de l’UE, on retrouve parmi elles : l’union douanière, l’établissement des règles de concurrence pour le marché intérieur, la politique monétaire, la conservation des ressources biologiques de la mer ou encore la politique commerciale commune.

L’abstention comme révélateur de la crise du lien représentatif

Cette abstention ne traduit donc pas seulement une désaffection électorale, mais une remise en cause du lien de représentation lui-même. Dans le glossaire du site officiel de l’Union européenne, on retrouve la notion de “déficit démocratique”, utilisée pour désigner un cas de figure dans lequel les institutions européennes et leur procédure de prise de décision souffrent d’un manque de démocratie et de responsabilité. Cela se traduit par un manque d’accessibilité ou d’un manque de représentation du citoyen au sein des institutions, estimant que leur vote influence peu les décisions. C’est ce que semble montrer la professionnalisation de la politique européenne, attestant que beaucoup d’électeurs ont le sentiment d’être éloignés des responsables politiques européens.

Cette mise en cause globale du système s’accompagne parallèlement d’une montée du vote protestataire à travers des partis populistes et eurosceptiques, particulièrement à l’extrême droite. Ces groupes politiques européens d’extrême droite (ECR, PfE, ESN), qui agrègent plusieurs partis nationaux venant par exemple de France, d’Allemagne, d’Italie ou encore d’Autriche, représentent environ 180 sièges sur 720 soit un quart des sièges totaux au Parlement européen. Cette évolution traduit une défiance croissante des citoyens envers les partis traditionnels, pour une réforme plus profonde de l’Europe au nom de la souveraineté nationale comme le revendique le groupe “L’Europe des nations souveraines” (ESN) par exemple.

Des programmes d’intégration pour contrer l’abstention

Pour tenter de lutter contre l’abstention en renforçant la participation citoyenne, l’Union européenne lance une campagne de mobilisation Use your vote ("Utilisez votre voix”) destinée à la sensibilisation des jeunes électeurs sur l’importance du vote européen à travers des actions sur les réseaux sociaux ou des événements publics. En réponse, cela a pu contribuer en partie à une hausse de la participation entre 2019 et 2024.

En plus, les citoyens européens n’hésitent pas à recourir à l’Initiative Citoyenne Européenne permettant à un million de citoyens de proposer une loi à la Commission, qui a déjà répondu politiquement sur des sujets comme la protection de l’environnement. Seulement, sa visibilité est restée limitée tout comme l’objectif de la Conférence sur l’avenir de l’Europe entre 2021 et 2022, intégrant près de 40 000 citoyens dans des débats directs portant sur des domaines divers et variés tels que l’économie, la culture, l’éducation, l’environnement ou encore la démocratie européenne avec à la clé des projets de réformes concrets et pris en compte comme la réduction des émissions de CO2 pour les voitures et camionnettes neuves ou encore l’égalité des rémunérations entre les femmes et les hommes pour un même travail. La participation se concentre sur des citoyens déjà politisés, traduisant des difficultés pour ces mesures à toucher les populations abstentionnistes.

Alors que l’Union européenne cherche à renforcer la participation citoyenne, elle doit préparer ses futurs élargissements. L’ouverture de la procédure d’adhésion à l’Union européenne de l’Ukraine relance la question de la légitimité démocratique des institutions européennes. Celles-ci pouvant être perçues comme un outil servant l’intérêt d’un pays plus que le signe d’une appartenance à une Communauté européenne.

Avec ce nouveau projet d’adhésion, une question centrale demeure d’année en année : comment reconstruire un lien de confiance durable entre les citoyens et les institutions européennes qui ne cessent d’accueillir de nouveaux pays ?