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L’incertain futur de Gibraltar : le rocher des irréductibles pro-Européens

, par Guillaume Beaud

Gibraltar, est une péninsule stratégique de seulement 7 kilomètres carrés. C’est aussi le seul territoire d’outre-mer britannique à faire partie de l’Union Européenne, bien qu’il bénéficie d’un statut spécialisé. Le 23 juin, sur ses 32 000 habitants, 95,9% ont voté pour le maintien du Royaume-Uni dans l’Union. Aujourd’hui, l’angoisse d’un « hard Brexit » est dans tous les esprits. L’angoisse d’un désastre économique dont le voisin espagnol compte bien profiter, 312 ans après la perte du rocher.

CC Flickr / aa440

Auteurs

  • Etudiant en études européennes à King’s College London et en année d’échange à Sciences Po

L’incertitude d’un statu quo

« Cela a été une véritable douche froide (…) On ne voulait même pas l’imaginer et voilà, il va falloir composer avec ce cauchemar ! ». A l’annonce du résultat du Brexit, cette réaction résume parfaitement l’état d’esprit post-référendum. Les Gibraltariens (c’est leur nom !) ont voté unanimement et en masse pour rester membres de l’Union européenne. C’est dire le niveau de dépendance de Gibraltar vis-à-vis de l’Union et surtout de son marché unique. Quitter le marché unique (ne serait-ce que temporairement) ajouterait à l’enclavement géographique, un enclavement économique désastreux pour une économie en pleine croissance (10,3% en 2015), avec un PIB par habitant des plus élevés au monde. De 1969 à 1985 déjà, sous Franco, Madrid avait décidé de fermer sa frontière avec Gibraltar, menant le Royaume-Uni à créer un véritable pont aérien pour ravitailler, coûte que coûte, son territoire et ses entreprises en pleine expansion.

De plus, la réalité économique du territoire a évolué depuis les années 80 : à l’époque, il s’agissait d’une économie de soutien à la défense britannique, générant alors 60% du PIB de Gibraltar, contre seulement 6% actuellement. Aujourd’hui, elle s’appuie sur un fort secteur tertiaire – le tourisme, la finance et l’industrie du jeu en ligne – nécessitant d’importantes régulations internationales. Ses matières premières proviennent quasi-exclusivement de l’Union européenne. Autrement dit, son économie n’a rien d’enclavée : elle dépend de la libre-circulation des personnes, capitaux et services, qui conditionne sa prospérité.

Alors que Theresa May a annoncé vouloir déclencher l’article 50 du Traité sur l’Union européenne (TUE) d’ici la fin du mois de mars 2017, le risque de quitter le marché unique – ajouté à la chute du cours de la livre – fait planer l’incertitude et la peur quant au futur économique.

Le « scenario Groenland »

Malgré tout, le ministre en chef de Gibraltar Fabian Picardo affirme à la BBC qu’il existe toujours « différentes formules pour rester dans l’UE ». Il prônait dans un premier temps un second référendum, option ultime et désespérée qui en dit long sur l’incompréhension de Gibraltar, dont seulement 823 habitants ont souhaité quitter l’Union. Or, c’est un autre scenario qui est envisagé – et envisageable – appelé le « scénario Groenland ». Comme son nom l’indique, cette solution fait écho à la sortie du Groenland de l’Union européenne en 1985, le Danemark étant alors resté membre de l’Union. En théorie, le Royaume-Uni pourrait donc quitter l’Union Européenne, tandis que Gibraltar, l’Ecosse, voire l’Irlande du Nord pourraient techniquement rester membres, inversant la logique du Danemark et du Groenland.

Nicola Sturgeon, chef du Parti national écossais (SNP), s’affirme à la tête de cette revendication, souhaitant un destin similaire pour l’Ecosse (rappelons que l’Ecosse a rejeté la sortie du Royaume-Uni à 62%). Alors que la Commission ne semble pas s’opposer à des négociations quant à un tel scénario (ou du moins pas pour l’instant), on se demande tout de même si l’Espagne n’utilisera pas son droit de véto pour une telle procédure.

Une souveraineté partagée avec l’Espagne ?

Si l’on admet que Gibraltar a tout intérêt à maintenir sa place dans l’Union européenne, on peut facilement se demander : pourquoi ne pas accepter l’éternelle et historique offre espagnole d’un partage de souveraineté ? C’est en tout cas la volonté (coriace) de José Manuel Garcia-Margallo, ministre des affaires étrangères espagnol depuis 2011, cherchant dès le matin du 24 juin à démontrer en quoi une souveraineté partagée serait « bonne pour tout le monde ». La question vaut le coup d’être posée : Gibraltar resterait de facto dans l’Union, et les Gibraltariens, bénéficiant de la double nationalité, resteraient citoyens européens.

Malgré les apparences, l’avis des populations locales est clair, et le fut toujours. En 1967 eut lieu un premier référendum sur le partage de souveraineté de Gibraltar. Le résultat fut sans appel : 99,64% votèrent « non ». Seuls 44 sur les 25700 habitants à l’époque se laissèrent séduire par le pari espagnol. Peut-on tenter d’expliquer ces résultats par un refus de l’autoritarisme de Franco à la fin des années 1960 ? En aucun cas. En 2002 est tenu un nouveau référendum sur la souveraineté, souhaité cette fois-ci par le nouveau ministre des affaires étrangères britannique, Jack Straw. Les résultats sont clairs : 98,48% s’y opposent. Depuis la fin de la guerre de sécession espagnole en 1713 et le Traité d’Utrecht amputant l’Espagne de Gibraltar en faveur des Britanniques, le refus de souveraineté espagnole est au cœur de la construction identitaire de Gibraltar. Le 10 septembre, date du premier référendum de 1967, est d’ailleurs désormais célébré comme fête nationale.

Mais alors, pourquoi un tel acharnement du ministre espagnol, allant jusqu’à affirmer que « En trois cents ans, la plus belle opportunité nous est offerte de proclamer notre souveraineté sur Gibraltar. Nous comptons bien la mettre à profit » ? Outre sa position géostratégique et son appartenance à la péninsule ibérique, Gibraltar apparaît en effet comme un oasis économique, d’ailleurs accusé par l’Espagne d’être un paradis fiscal, de part son faible taux d’imposition sur les sociétés (il y a en effet 18 000 entreprises pour quelques 32 000 habitants). Une prospérité qui agace d’autant plus que l’on frôle le plein-emploi, 2,5% de chômage contre un taux qui avoisine les 35% en Andalousie voisine.

Ce scénario espagnol peut sembler improbable, Fabian Picardo ayant officiellement rejeté la proposition de souveraineté partagée, mais ne restera pas sans conséquence. Il est fort probable que Madrid poursuive sa logique agressive pour tenter d’obtenir le contrôle de la péninsule. Les incursions espagnoles en eaux territoriales britanniques à proximité du Rocher se multiplient, faisant craindre le risque d’incidents diplomatico-militaires. L’Espagne pourrait aussi tenter d’isoler Gibraltar de l’Europe, en durcissant sévèrement le contrôle à la frontière, un moyen de pression déjà utilisé par Madrid lors de précédentes périodes de tensions. « Sans l’Union européenne, la frontière peut devenir un mur » précise un rapport parlementaire britannique. Le contrôle aux frontières n’étant modéré que par l’Union européenne, le Brexit laisse planer l’incertitude. Néanmoins, faire de la frontière un tel goulot d’étranglement aurait aussi un fort impact sur les communautés espagnoles de par l’interdépendance économique entre Gibraltar et les villes espagnoles voisines : près de 12 000 espagnols passent chaque jour la frontière pour travailler à Gibraltar, dont leur pouvoir d’achat dépend directement.

Gibraltar : entre dépendance et indépendance.

Ces évènements et enjeux mettent en relief le paradoxe de Gibraltar : une forte dépendance tant envers le Royaume-Uni, que de l’Espagne et de l’Union Européenne, couplé d’une forte volonté souverainiste caractérisant une identité forte. Depuis 2006, Gibraltar est doté d’un parlement et ne dépend de la couronne britannique que pour des questions de défense et de diplomatie. Gibraltar a aussi récemment affirmé sa volonté de participer aux Jeux Olympiques sous leur propre drapeau. Néanmoins, ce territoire ne peut pas survivre sans les autres. L’avenir montrera si Gibraltar demeurera un irréductible rocher britannique ou européen. Les paris sont ouverts.

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