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L’Union européenne doit relever le défi ukrainien

, par Florian Brunner

Alors que la tension internationale est retombée autour de l’Ukraine, les accords de cessez-le-feu ne sont pourtant toujours pas respectés. Les Occidentaux ont obtenu des avancées, mais la crise ukrainienne est loin d’être achevée. Nous devons, sans attendre, relancer le processus diplomatique, tout en impulsant l’organisation d’une Défense européenne solide, comme Jean-Claude Juncker l’a signalée. Ne cédons pas à la tentation de la ligne Maginot et reprenons l’initiative, afin d’atteindre nos objectifs de paix et de prospérité pour l’avenir de l’Ukraine et de ses voisins.

Alors que Lénine surplombe encore l’industrielle et polluée Marioupol, ville portuaire de l’est de l’Ukraine, les soldats ukrainiens tiennent la ville face aux offensives des forces séparatistes, et ce malgré le cessez-le-feu, dernier bastion de résistance important entre la Russie et la Crimée récemment annexée. - Andreas Kontokanis

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De l’Ukraine à la Moldavie : l’offensive anti-européenne de Poutine

Le jeu sournois de Poutine se poursuit. Le cessez-le-feu en Ukraine n’est pas solide et des violations sont régulièrement rapportées. Les combats, s’ils ont énormément diminué en intensité, continuent sporadiquement dans plusieurs points de la région, et notamment autour de Marioupol, dernière grande ville de l’est ukrainien sous contrôle du gouvernement de Kiev. Les responsables des diplomaties européennes n’ont obtenu aucune avancée décisive. Qu’est-ce qui empêcherait les séparatistes pro-russes de lancer une nouvelle offensive ? Rien et l’hypothèse n’est pas écartée. En effet, il reste probable que les forces pro-russes se lancent au printemps, à l’assaut de Marioupol. La prise de cette ville ouvrirait la voie vers la Crimée et permettrait également à la Russie de mieux établir son emprise sur la Moldavie, pays se situant entre l’Ukraine et la Roumanie.

Les autorités moldaves ont signé en 2014, un accord d’association avec l’Union européenne. La réponse russe ne s’est pas fait attendre : embargo sur tous les produits alimentaires moldaves. L’économie du pays, largement agricole, est directement frappée. La Moldavie est exsangue, touchée par de graves crises financières et politiques. En outre, la Russie contrôle, d’une manière ou d’une autre, près des deux tiers des chaînes de télévision du pays. Toutes martèlent un même message anti-européen. Quant à certains oligarques locaux, qui n’ont pas intérêt à une vaste opération anti-corruption, ils gardent le regard tourné vers Moscou. En mars 2014, Moscou mène une entreprise de déstabilisation de la Moldavie, survenant après l’annexion de la Crimée, par l’intermédiaire de l’Etat fantôme de la Transnistrie. La Transnistrie, un non Etat qui se situe entre l’Ukraine et la Moldavie, est complètement inféodée à Moscou. Depuis « l’indépendance » de cette région séparatiste moldave dans les années 1990, l’enseignement s’y fait en russe et en cyrillique (tandis que la Moldavie, roumanophone, utilise l’alphabet latin), et on y enseigne le culte de la grande Russie. Pour les stratèges russes, il reste très tentant de prendre Marioupol et de rallier les territoires de Crimée et de Transnistrie, afin de former un corridor qui créerait une zone de forte déstabilisation en Europe.

L’Union européenne doit reprendre l’initiative

La France et l’Allemagne ont conduit une opération difficile et nécessaire, aboutissant aux accords de Minsk II, en février 2015, afin de stabiliser la situation en Ukraine. La pression internationale est retombée, notamment après la conférence de Paris du 24 février 2015, où le ministre des Affaires étrangères français, Laurent Fabius, a fini par menacer directement la Russie. La Russie s’exposera notamment à de nouvelles sanctions européennes, si la ville ukrainienne de Marioupol est attaquée par les séparatistes pro-russes, en violation de l’accord de cessez-le-feu. Cette affirmation de l’autorité européenne a conduit à un respect plus prononcé du cessez-le-feu, même si cela reste encore très insatisfaisant. Il faut poursuivre l’organisation de rencontres réunissant les ministres des Affaires étrangères de France, d’Allemagne, de Russie et d’Ukraine, pour examiner le processus de mise en œuvre des accords de paix de Minsk. Tout peut encore se produire. Poutine ayant l’habitude de souffler le chaud et le froid. Le conflit ukrainien n’est que la succession d’offensives frontales et de périodes de pause, âprement négociées.

Cette stratégie d’avancée par à-coups est très profitable à la Russie, qui saisit toutes les opportunités et progresse par étape. Le texte adopté par le Parlement ukrainien, le 17 mars dernier, peut donner un nouveau prétexte à Poutine pour se lancer vers Marioupol. En effet, les accords de Minsk II prévoient un processus politique aboutissant à une autonomie importante pour le Donbass, puis la tenue d’élections locales conformes à la loi ukrainienne et contrôlées par l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). Or le texte voté par le Parlement ukrainien établit un mouvement inverse : la dévolution d’une autonomie significative – par exemple en matière de police – aux zones tenues par les séparatistes, dont l’entrée en vigueur est conditionnée à l’organisation d’élections locales et au retrait des « groupes armés illégaux » de la région. Cette inversion du calendrier complique encore un processus très délicat à mettre en œuvre, d’autant plus que Kiev demande un respect du pluralisme politique lors des élections locales. Minsk II n’est pas populaire à Kiev qui souhaite retrouver au plus vite le respect de son intégrité territoriale et le contrôle de sa frontière avec la Russie, dans la zone du conflit. Comme le Quai d’Orsay le souligne, les libertés prises par Kiev avec le texte de Minsk sont minimes et la demande du retrait des groupes armés est cohérente pour que les élections locales se déroulent selon des standards démocratiques. Alors que Moscou met en garde Kiev et que les Occidentaux s’exaspèrent, il apparait de plus en plus clairement que la situation de statut-quo entretenue jusqu’ici, n’est pas adéquate. Cette période transitoire doit aboutir à un arrêt définitif des combats.

L’Union européenne est dans l’obligation de reprendre l’initiative afin d’empêcher toute reprise du conflit. L’équilibre des forces en Ukraine est une nécessité, afin de freiner définitivement les appétits impérialistes de la Russie. Comme le demande Kiev, il faut un renforcement de l’armée ukrainienne en investissant dans les matériels ainsi que la formation, et les Européens doivent réfléchir à l’intervention d’une force de stabilisation, sous commandement européen. Il s’agit d’établir des forces d’interposition entre l’armée ukrainienne et les séparatistes pro-russes. Une opération dans le cadre de l’ONU, comme le souhaite Kiev est une option qui peut être tentée, mais compte tenu de son caractère aléatoire, l’option d’un encadrement clairement européen est une possibilité jouable et consensuelle. Une fois les forces occidentales disposées sur le terrain, nous pourrons entamer un véritable plan de retrait des séparatistes pro-russes, dans le cadre d’un processus de mutation politique aboutissant à un régime fédéral, intégrant toutes les identités. La réforme de l’Etat ukrainien doit devenir une priorité, et le dispositif électoral pourra encore être ajusté. Dans ce contexte, la proposition de Jean-Claude Juncker de constituer une armée européenne apparait comme très opportune.

L’armée européenne, la proposition intelligente de Jean-Claude Juncker

Jean-Claude Juncker, président de la Commission européenne a affirmé le mois dernier, son souhait de voir une armée européenne commune se constituer. Une Europe dotée d’une force d’intervention serait l’entité idéale pour mener des opérations de stabilisation, dans des zones ébranlées. Nous avons besoin de forces de stabilisation en Ukraine, comme au Moyen-Orient. Cette force européenne permettrait également de structurer une réelle politique étrangère et de sécurité.

Nous savons en Europe, ce que nous devons faire dans les zones sensibles, nous en faisons des heures de discours, mais nous n’avons pas les moyens d’entreprendre une action forte et significative, alors que nous avons la légitimité pour le faire. Une armée européenne est un mode d’action indispensable, pour permettre à l’Europe d’affirmer ses valeurs dans le monde. L’équilibre mondial a besoin d’une Défense européenne forte et crédible.

Suivons la proposition de Jean-Claude Juncker, ouvrons le débat et établissons les étapes nécessaires pour aboutir à la constitution de cette armée. Retrouvons l’initiative sur cette question vitale de la Défense et enclenchons une dynamique européenne. L’Union européenne est attendue comme une force de protection et de stabilisation. Les promesses ont assez duré, mettons-nous en capacité d’agir, car ce n’est que par l’action que nous pourrons avoir un impact décisif sur les événements majeurs actuels.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 5 avril 2015 à 00:42, par Guillaume Bucherer En réponse à : L’Union européenne doit relever le défi ukrainien

    Merci pour cet article sur lequel je vous suis à 100%.

  • Le 5 avril 2015 à 18:55, par Alexandre Marin En réponse à : L’Union européenne doit relever le défi ukrainien

    « Merci pour cet article sur lequel je vous suis à 100%. »

    Idem !

    Pour ce qui est de l’armée européenne, je suis consterné par certains discours français qui se plaignent que ce sera la France qui participera seule à assurer la défense européenne, que l’armée européenne sera essentiellement composée de Français, financée par la France, etc, sous prétexte que les Britanniques ne voudraient pas y participer, et que la France a l’une des armées les plus développées d’Europe, une des rares à avoir des portes-avions. En effet, quand on constate que le fameux Charles de Gaulle ne peut pas rester plus de deux mois en mission sans être obligé de rentrer pour être réparé, on peine à imaginer ce que doivent être les autres armées. Le budget militaire français, bien que deuxième budget de l’Etat, est en baisse constante. Difficile dans ce contexte, de se moderniser, et de faire le poids face aux autres puissances qui disposent d’un vrai budget, comme les Etats-Unis.

    Une armée européenne permettrait à la France de s’affranchir de dépenses inefficaces pour investir dans d’autres secteurs de l’économie nationale. Mais pour une armée européenne, il faut que l’Union dispose d’un budget adéquat, qui lui permettrait de financer une recherche et une industrie de l’armement européennes, et de construire des portes-avions, des drones, et un équipement militaire qui ne seraient plus français ou allemands, mais européens. Ce ne serait donc pas la France qui assurerait la défense européenne, mais l’Union elle-même. Alors certes, une telle armée ne se ferait pas en un jour et, au début, les experts militaires seraient essentiellement Français, car la France est plus avancée dans de nombreux domaines. Mais ce serait l’Union dans son ensemble qui prendrait en charge la création de cette armée, qui est indispensable pour l’indépendance politique et diplomatique de l’Europe dans le monde, indépendance qu’aucun pays ne peut assumer seul.

  • Le 6 avril 2015 à 20:20, par Bernard Giroud En réponse à : L’Union européenne doit relever le défi ukrainien

    « Les promesses ont assez duré, mettons-nous en capacité d’agir, car ce n’est que par l’action que nous pourrons avoir un impact décisif sur les événements majeurs actuels. »

    Poutine tente d’imposer par la terreur atomique, par son arsenal médiocre, mais suffisamment nuisible son autorité sur une zone qui lui a échappé.

    Cependant, il n’a pas d’autres solutions que de se faire à l’idée qu’un peuple préférera toujours décider lui-même de son propre devenir, c’est à dire par la démocratie, la majorité des citoyens de ce pays.

    Son esprit ne lui permet pas d’imaginer la puissance irréversible, scintillante à jamais dans les esprits, qu’a ce gout de la liberté de penser, de parler et d’agir, apanage d’une vraie démocratie, l’apanage de ce qu’il ne connait pas.

    Les Ukrainiens ne reviendront pas en arrière, il suffit de leur donner les moyens de se défendre, contre un ours un peu primitif, mais malgré tout, pas complètement idiot.

    Ainsi, ils sauront très bien le faire eux-mêmes, sachant qu’un homme libre qui défend sa liberté, de façon courageuse et intelligente a toujours le dessus, à terme.

    Ne nous laissons pas impressionner par la massue atomique qui signifie la disparition de la Russie et de Poutine lui-même ;

    Comme je lai déjà dis, même s’il est un peu primitif, il n’est pas complètement idiot, en ayant eu de plus, l’expérience de l’Afghanistan.

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