La Biélorussie et l’UE : une relation plus que tumultueuse

Mini-série « La Biélorussie, l’autre cœur de l’Europe » : épisode 2

, par Théo Boucart

La Biélorussie et l'UE : une relation plus que tumultueuse
Le Président biélorusse Alexandre Loukachenko, le Président russe Vladimir Poutine, la Chancelière allemande Angela Merkel, le Président français François Hollande et le Président ukrainien Petro Poroshenko lors d’une réunion à Minsk du « Format Normandie » en février 2015. CC - Wikimedia Commons

Depuis le 1er mai 2004, la Biélorussie partage une frontière avec l’Union Européenne (par l’intermédiaire de la Pologne, la Lituanie et la Lettonie). Cette nouvelle donne géopolitique force l’UE à construire une relation stable avec son voisin oriental malgré une défiance réciproque empêchant de réelles avancées. Les récentes crispations entre Alexandre Loukachenko et Vladimir Poutine vont-elles permettre un rapprochement du pays vers l’Ouest ?

La politique identitaire balto-européenne inspirée du modèle de transition dans les pays baltes (en particulier en Lituanie) menée par les nationalistes biélorusses au pouvoir de 1991 à 1994 n’eut pas le soutien populaire espéré en raison de la détérioration de la situation économique et du manque de volonté de réformer. Les divisions entre les conservateurs et les nationalistes décrédibilisèrent en outre la politique du gouvernement, ce qui permit finalement l’émergence d’Alexandre Loukachenko et sa prise de pouvoir en 1994. Celui-ci tenta avec succès d’allier discours panslaviste et nécessité d’une union économique avec la Russie pour assurer l’héritage légal de la RSS de Biélorussie et permettre une dérive autoritaire, bâillonnant l’opposition et la société civile.

Cette évolution vers un régime autoritaire ne pouvait que compromettre la relation naissante avec l’Union Européenne, d’autant plus que celle-ci venait de mettre au point ses « Critères de Copenhague » pour l’adhésion des pays d’Europe centrale, des Balkans orientaux et des pays baltes. L’UE commençait aussi à développer des accords de partenariat avec les pays qui n’adhéreraient pas à l’Union, en ignorant largement la Biélorussie. Quelle est la nature de cette politique de voisinage et quel y est le rôle de la Biélorussie ?

Genèse de la politique européenne de voisinage

Après l’effondrement du bloc communiste et ses conséquences en Europe centrale et orientale, l’UE dut s’assurer de la transition vers la démocratie et l’économie de marché dans ces pays. Alors que les États souhaitant adhérer à l’Union durent appliquer l’acquis communautaire, les autres restés à l’écart du processus d’adhésion purent signer des accords de partenariat et de coopération (APC) dans les domaines économiques, commerciaux et politiques. A la faveur du grand élargissement à l’Est le 1er mai 2004, l’UE dut repenser la politique de voisinage, étant maintenant en contact avec des pays assez instables, comme l’Ukraine (à l’époque en plein troubles pré-révolution orange) ou la Moldavie (le pays le plus pauvre d’Europe). La Politique Européenne de Voisinage (PEV) fut donc conçue en 2001 et formulée par la Commission européenne en 2003. Ce cadre de relations s’ajouta aux accords de partenariats déjà existants et renforça les instruments financiers (le TACIS fut ainsi remplacé par l’IEVP, l’instrument européen de voisinage et de partenariat). L’UE favorise en outre une coopération « personnalisée » avec les 16 États concernés par la PEV. Ainsi en 2009 fut lancé le Partenariat Oriental sous l’impulsion du Ministre polonais des Affaires Étrangères Radosław Sikorski.

L’isolement relatif de la Biélorussie sur la scène européenne

Et la Biélorussie dans tout ça ? Les relations avec la Communauté Européenne remontent à l’époque de l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en avril 1986 dont les retombées radioactives ont largement contaminé le territoire de la RSS de Biélorussie. Grâce à la politique d’ouverture de Gorbatchev, de nombreuses ONG occidentales (surtout allemandes) purent se rendre sur le territoire pour aider les populations. Néanmoins, de nombreux projets furent abandonnés lorsque le pays devint plus hostile à l’Europe occidentale. [1]

Un accord de partenariat et de coopération fut certes signé en 1995 mais il ne fut jamais ratifié à cause de la détérioration des relations bilatérales. [2] Pendant très longtemps, la Biélorussie fut donc presque totalement exclue des organisations européennes (c’est le seul pays européen non membre du Conseil de l’Europe) et c’est seulement en 2009 qu’elle fut intégrée à la PEV dans le cadre du Partenariat Oriental. Les relations restent tout de même très limitées en raison des différences de vues très importantes concernant la démocratie et les droits de l’Homme. Les objectifs et les intérêts communs sont par conséquent très peu nombreux et la défiance réciproque (comme entre l’UE et la Russie) persiste.

L’isolement diplomatique du pays reste néanmoins très relatif en raison des relations extrêmement étroites avec la Russie. Le pays d’Alexandre Loukachenko est membre de l’Organisation du Traité de Sécurité Collective (OTSC), de l’Union Économique Eurasiatique et surtout de l’Union Russie-Biélorussie, que d’aucuns voient comme une tentative de Moscou d’annexer purement et simplement la Biélorussie. [3]

La Biélorussie est-elle en train de se rapprocher de l’Union européenne ?

Malgré les liens très forts entre les États russe et biélorusse, il semble que ce dernier cherche à se rapprocher de l’Union Européenne pour affirmer son indépendance vis-à-vis de Moscou.

Tout d’abord, la nouvelle politique irrédentiste de Moscou (avec en point d’orgue l’annexion unilatérale de la Crimée en mars 2014) fait peur à Minsk qui tenta durant toute la crise ukrainienne de jouer le rôle de médiateur entre l’Ukraine et la Russie (au travers du forum de Minsk) et ainsi de montrer à la communauté internationale (mais surtout à Vladimir Poutine) que la Biélorussie n’était pas une province russe. Avant la crise ukrainienne, les relations entre les deux pays s’étaient déjà tendues quand Moscou fit comprendre à Minsk que le gaz serait maintenant vendu aux prix du marché et que les tarifs préférentiels ne pouvaient pas durer éternellement et ne devaient en aucun cas freiner le développement économique de la Russie. De plus, Alexandre Loukachenko voulait une relation équilibrée dans le cadre de l’Union Russie-Biélorussie et demandait notamment que le siège de cette organisation soit situé à Minsk, ce qui est peu crédible vu le poids géopolitique des deux pays. Les points de friction se sont multipliés entre les deux gouvernements ces dix dernières années.

Dès lors, Alexandre Loukachenko n’a d’autre choix que d’adoucir sa rhétorique anti-Occident. Le premier pas dans cette direction est l’intégration de la Biélorussie dans le Partenariat Oriental aux côtés de l’Ukraine et de la Moldavie, deux pays nettement plus europhiles. Les relations commerciales se développent et le commerce avec l’UE représente près du quart du commerce total biélorusse. Le pays étant très dépendant de la Russie en particulier sur le plan énergétique, l’UE représente un partenaire commercial devenu incontournable. En 2016, l’Union a levé les sanctions économiques à l’encontre de la Biélorussie sauf pour le commerce des armes, récompensant ainsi la politique de rapprochement d’Alexandre Loukachenko. La situation démocratique ainsi que celle des droits de l’Homme restent tout de même très problématique selon Bruxelles. [4]

Les objectifs de la PEV doivent être revus

Les relations entre l’UE et la Biélorussie sont à la fois trop superficielles et trop récentes pour d’ores et déjà en tirer un bilan. La Politique Européenne de Voisinage souffre en outre d’un défaut majeur : son objectif principal est la coopération avec les États voisins de l’UE au Sud et à l’Est mais sans aucune perspective d’adhésion, même à long terme. Or des pays comme l’Ukraine, la Moldavie ou même la Géorgie rêvent d’intégrer un jour l’UE. L’exigence de réformes dans ces pays de la part de Bruxelles sans une contrepartie à la hauteur des espérances peut s’avérer contre-productive. [5] La Biélorussie ne prévoit pas de devenir candidate à l’UE pour le moment mais cela pourrait-il changer dans les prochaines années à mesure que le Partenariat Oriental prend forme et que l’influence de la Russie se fait progressivement plus pressante ?

Notes

[1Tatiana Kasperski : La catastrophe de Tchernobyl : une entrée singulière pour la coopération entre l’Union Européenne et la Biélorussie in Élargissement et politique européenne de voisinage (Bruylant 2008)

[2Delegation of the European Union to Belarus https://eeas.europa.eu/delegations/belarus_en

[3Institut européen Est-Ouest (ENS de Lyon) : La Biélorussie – entre russification et européanisation http://institut-est-ouest.ens-lyon.fr/spip.php?article349

[5Le cas de la Moldavie est éclairant (Sophie Guttierez : Spécificités moldaves de la PEV – sécurité et économie)

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