La douce illusion d’une Europe de la défense

, par Théo Boucart

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La douce illusion d'une Europe de la défense
Federica Mogherini, Haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères. CC - EU2017EE Estonian Presidency

Depuis l’échec de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954, la CEE puis l’UE n’ont jamais réussi à créer une véritable « Europe de la défense » malgré la création de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD) en 2003. L’instabilité mondiale croissante pousse les États membres à agir pour renforcer la coopération dans ce domaine. Malgré cela, nous sommes encore très loin d’une politique commune de défense.

Lundi 13 novembre, les ministres de la défense de 23 pays membres se sont engagés à créer une coopération structurée permanente (CSP, utilisée aussi sous l’acronyme anglais PESCO) au niveau européen, jetant ainsi les (modestes) bases d’une future armée européenne. Ces engagements juridiquement contraignants concernant près de 20 domaines devraient être confirmés lors d’un Conseil européen en décembre.

La coopération devrait surtout se porter sur l’industrie de l’armement ainsi que sur le renforcement d’opérations extérieures communes. Les États membres se sont également engagés à augmenter régulièrement leur budget de la défense vers la barre fatidique de 2% du PIB. La structure même de ce budget devra aussi converger : 20% des dépenses devront être allouées à l’investissement et 2% à la recherche. La coopération européenne permettra de réaliser d’importantes économies d’échelles et de combler une partie de l’écart abyssal nous séparant de l’armée américaine. Les pays européens dépensent en effet deux fois moins que les États-Unis dans le domaine de la défense mais pour seulement 15% d’efficacité en comparaison.

Les avancées en matière de défense européenne sont extrêmement lentes

Cette décision des ministres européens de la défense est incontestablement une bonne chose, non pas pour l’ambition ou les moyens alloués au projet, mais pour l’avancée elle-même. En effet, la sécurité et la défense sont un des parents pauvres de la coopération européenne depuis plus de 60 ans. L’échec de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954 a été vécu comme un traumatisme et a freiné pendant plusieurs décennies l’intégration politique de la CEE. Ainsi, la prise de conscience des pays européens de leurs carences en matière défensive et surtout leur volonté d’y remédier constitue en soi un progrès intéressant.

Néanmoins, le rythme général de l’intégration défensive est très lent. Avant lundi dernier, il faut remonter à 2004 pour voir la création des groupements tactiques de l’UE (qui n’ont jamais été utilisés) et au Traité de Nice en 2000 pour la création de la politique européenne de sécurité et de défense (PESD). Entre-temps, la situation dans les régions voisines de l’UE s’est fortement dégradée (guerres en Géorgie et en Ukraine, menaces irrédentistes russes, crises des réfugiés à la suite du développement de « l’État » islamique) mais malgré tout cela, les États membres n’éprouvent toujours pas le besoin de créer une véritable armée européenne.

La CSP devra compléter les actions de l’OTAN

Il faut aussi regarder à l’Ouest pour voir pourquoi l’UE veut avancer dans la défense commune. La décision du Royaume-Uni de quitter l’Union ainsi que l’élection de Donald Trump aux États-Unis - lui qui ne cache pas son hostilité envers une protection américaine trop importante pour les pays européens - ont changé la donne. Ainsi ces deux évènements ont servi de petit électrochoc et ont poussé les gouvernements européens à s’entendre sur l’idée d’une coopération renforcée dans la défense. Le départ du Royaume-Uni, hostile à une telle idée pendant des décennies, a aussi servi au déblocage de la situation. Ainsi, sur les 27 pays « sûrs » de rester dans l’UE, seuls le Danemark, l’Irlande, Malte et le Portugal n’ont pas encore décidé de rejoindre l’initiative. D’autres pays comme la Pologne ont accepté de participer mais refusent catégoriquement toute substitution de la CSP à l’OTAN (Organisation du Traité de l’Atlantique Nord). Si la coopération renforcée devrait seulement compléter l’alliance, la question de la dépendance militaire européenne par rapport aux États-Unis se pose. L’UE devra à terme pouvoir défendre seul ses propres intérêts et ainsi développer une capacité militaire autonome au niveau continental pour être réellement efficace.

La défense, ce domaine régalien, cœur de la souveraineté des États membres

Mais cette substitution à l’OTAN n’est certainement pas l’obstacle le plus important. En effet, la règle de l’unanimité entre les 23 Etats s’appliquera pour lancer des projets concrets. Or il est tout bonnement impossible d’avancer dans l’intégration lorsqu’un pays – aussi petit soit-il – a le pouvoir de s’opposer à 22 autres pays et d’ainsi bloquer l’ensemble du processus. De plus, la défense est intimement liée à la politique étrangère, elle aussi soumise à la règle de l’unanimité. Les États européens suivent actuellement des politiques étrangères trop divergentes (surtout en ce qui concerne la Russie de Vladimir Poutine) pour adopter à l’unanimité une stratégie commune en matière de défense.

Certains observateurs pointent également le trop grand nombre d’États impliqués dans cette CSP. Avant la réunion des ministres de la défense, deux visions s’affrontaient : la vision française portée par la ministre des Armées, Florence Parly, impliquait une coopération restreinte mais plus ambitieuse que la vision allemande de son homologue Ursula von der Leyen, qui voulait être la plus inclusive possible. Cette dernière version a finalement été retenue mais on peut se demander si une coopération plus intégratrice ouverte à une dizaine de membres aurait été plus efficace dans un premier temps et appelée dans un second temps à s’élargir aux États le désirant (un peu comme pour la zone euro).

Dernier bémol : il n’y a aucune proposition concrète visant à créer une sorte « d’Airbus de la défense ». Les États européens auront toujours le droit de se faire concurrence et de soutenir leurs champions militaires nationaux dans l’obtention de contrats. Une entreprise européenne dans un domaine aussi stratégique est pourtant nécessaire pour l’intégration croissante des différentes armées de l’Union. Créer un embryon de défense commune au niveau européen implique bien plus que des déclarations d’intention de la part de ministres. La perspective d’une armée européenne, malgré les résultats de la réunion de lundi, semble encore bien lointaine.

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