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La guerre des mots : Comment peser dans le débat public européen ?

Réveiller les consciences europhiles

, par Anna Hubert

« Il est urgent d’ouvrir les yeux ! », « les gens doivent se réveiller ! », autant de phrases répétées à l’envi comme s’il suffisait de réveiller nos concitoyens pour qu’ils comprennent le monde qui les entoure et adhèrent aux « bonnes » idées. Peser dans le débat public européen est un art complexe. La récente réédition et traduction de La guerre des mots par le linguiste G. Lakoff peut nous aider à penser et à dépasser les failles d’une communication « pro-Europe ».

Les mots sont des armes qu’il faut savoir manier dans le débat public. - melanie cook (CC/Flickr).

Auteurs

  • Etudiante à Sciences Po Rennes, passionnée par le projet d’intégration européenne et les enjeux de communication politique.

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Pour ceux qui croient en l’Europe, l’euroscepticisme est sibyllin, irrationnel. Une part croissante de la population de l’Union semble sourde aux chiffres et aux faits historiques sensés accréditer l’idée selon laquelle l’Europe est une solution d’avenir à approfondir. Alors, qu’est-ce qui empêche un « grand réveil » ?

Pour comprendre ce qui se passe en termes de rapport de force dans le débat public européen, il peut être utile de revenir aux travaux du linguiste et spécialiste des sciences cognitives, George Lakoff. Expert américain en matière de cadrage du discours politique, il travaille également comme consultant auprès de dirigeants politiques. Son analyse des discours des républicains a bouleversée la façon de faire de la politique et a permis aux démocrates, depuis 2008, d’adopter leur propre système de métaphores conceptuelles pour avoir de nouveau prise sur les termes du débat public. Suivant cet exemple, les partisans d’une union toujours plus étroite entre les peuples doivent s’interroger sur les failles du mode de communication de leurs idées.

Refuser les termes de l’adversaire

Nous savons, grâce aux sciences cognitives, que 98% de l’activité de notre cerveau se situe au-deçà de notre niveau de conscience. Ainsi, nous ignorons ce qui détermine nos convictions morales, sociales et politiques les plus profondes qui sont pourtant aux fondements de nos actions. Les structures mentales largement inconscientes qui façonnent notre façon de voir le monde sont ce que Lakoff appelle des « cadres ». Ce seraient sur ces cadres qu’il faut jouer pour assurer une meilleure adhésion au message pro-Europe.

Trop souvent, ce sont les cadres eurosceptiques qui sont utilisés dans le débat public pour débattre au sujet de l’Europe. Ils sont même repris– involontairement – par les europhiles. Ainsi se référer à « Bruxelles », c’est faire le jeu des anti-Europe en reprenant l’idée d’une Europe impersonnelle dirigée depuis l’étranger. Evoquer « le déficit démocratique », même pour le réfuter ou pour expliquer les mesures pour le combler, c’est encore reprendre le vocabulaire et donc les cadres des europhobes. « Non seulement le fait de réfuter un cadre l’active mais plus il est activé plus il se renforce » rappelle l’expert américain. Ainsi, utiliser le langage et les cadres des eurosceptiques dans un débat revient à activer ces derniers et à les renforcer auprès de ceux qui écoutent.

Reconstruire des cadres européistes

Il faut donc construire les cadres de pensée qui soutiennent les valeurs morales européistes [1]. Or, le problème est bien souvent que ces cadres préétablis n’existent pas. C’est ainsi que, faute d’alternatives, des journaux ne pouvant être taxés d’euroscepticisme tels Le Monde, utilisent presque exclusivement le terme « Bruxelles », connoté péjorativement, pour désigner la gouvernance européenne.

On pourrait par exemple, opposer à « la machine bruxelloise », le symbole de « l’agora » renvoyant à la démocratie athénienne et au lieu où siégeaient la majorité des institutions politiques. Derrière ce vocabulaire, le cadre d’une Europe démocratique comme lieu de dialogue et de rencontre pourrait être construit et promu dans l’espace public. Rappelons que le processus de construction de cadres s’inscrit dans la durée, par la répétition des débats publics et qu’il ne saurait en aucun cas se résumer à la production de slogans et autres « éléments de langages ». Il s’agit d’accéder à nos convictions inconscientes et de les répéter jusqu’à ce qu’elles intègrent le discours communément admis.

Ce dernier point est d’importance quand on sait que les journalistes eux-mêmes sont formés pour employer le langage le plus couramment employé dans le débat public. Se référant aux Etats-Unis, Lakoff explique : « Ce n’est pas un hasard si les conservateurs l’emportent dans les domaines où ils savent structurer les problèmes. Ils ont une avance de quarante à cinquante ans, et deux milliards de dollars investis dans des groupes de réflexions ». Comme les progressistes en Amérique, les europhiles se sentent pris d’assaut par leurs adversaires et toute leur réflexion est accaparée par l’élaboration d’une défense immédiate au détriment d’une structuration de cadres moraux de grande ampleur.

Intégrer les faits aux valeurs morales

Dernière leçon du professeur Lakoff : répéter sans cesse des chiffres « évocateurs », des faits « éloquents » ne sert à rien si ces informations ne sont pas présentées en fonction de leur portée morale. Evoquer les bénéfices d’une Europe unie à l’OMC ou les performances commerciales extérieures de l’Union ne convaincra pas les sceptiques. Les individus ne peuvent comprendre que ce que leurs cadres cérébraux leur permettent de comprendre. Si les faits ne s’insèrent pas dans des cadres, soit ils ne seront pas pris en compte soit ils seront dénigrés.

Face à la montée des discours eurosceptiques voici donc quelques enseignements de George Lakoff pour peser dans le débat public européen :
- être proactif et non réactif, renoncer aux positions défensives.
- pratiquer le cadrage tous les jours, sur tous les sujets et non se contenter de dire ce en quoi on croit.
- réfléchir en termes d’objectifs moraux de grande ampleur plutôt que de se cantonner à des programmes isolés et à des discours de technocrates.

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Notes

[1Pris au sens de Jules Romains pour désigner une propension en faveur du fédéralisme européen, de la construction et de l’intégration européenne.

Vos commentaires

  • Le 26 avril à 17:54, par Apostat En réponse à : La guerre des mots : Comment peser dans le débat public européen ?

    Bonjour,

    article intéressant sur le fond qu’il aborde (et qui fait écho à ma récente lecture du LTI de Klemperer) et qui soulève un certain nombre de questions tout à fait passionnantes sur le débat autour de l’Union européenne.

    Là où vous vous trompez à mon sens c’est que votre postulat de départ est erroné : l’idée selon laquelle les cadres hostiles au fédéralisme européen auraient triomphé dans nos sociétés ce qui est une perception portée davantage par votre sensibilité mise à mal que par la réalité de la langue.

    En effet, si certains exemples sont réels (« Bruxelles ») ils renvoient à une habitude bien ancienne qui n’est rien d’autre que la vieille métonymie, largement utilisée dans la vie courante. D’autant qu’elle ne porte ici aucune connotation péjorative (sauf à être anti-belge.)

    De même vous vous mélangez un peu les pinceaux sur d’autres exemples : ainsi le « déficit démocratique », non seulement renvoie à des faits (les différentes consultations populaires contournées, l’absence d’élection, légèrement corrigée, de la commission européenne ou encore l’indépendance de la banque centrale) mais est même partagé par des gens favorables au fédéralisme (notamment sur ce site) : la différence ne tient pas sur le constat mais sur les solutions : plus ou moins d’intégration.

    En revanche vous oubliez un peu vite vos propres cadres, qui en réalité, dominent largement : ainsi de « Europe », qui vise par un amalgame (assez honteux il faut le dire) à assimiler un espace géographique, donc neutre, à choix d’organisation politique en visant ainsi à en faire une réalité objective, évidente et donc non contestable dans son orientation même. Et que dire de « europhobe » ! Je rejette cette union européenne et donc suis affublé d’un nom qui vise non pas à qualifier réellement mon orientation politique (vous croyez vraiment que je veux attaquer l’Allemagne ?) mais à assimiler cette orientation, d’abord à l’évidence (« Europe » cf. au dessus) associé à la peur/rejet, qui amène une confusion terrible : je rappelle que la peur est l’outil de la survie, donc stimulant et nécessaire : ainsi on délégitime tout doute ou crainte sur un projet politique, ne laisse dès lors dans le débat (inexistant) qu’une option, la votre (cf toutes les sorties scandaleuses d’Attali, au choix). Je suis..unionsceptique.

    En somme, même si le propos est légitime, il est quand même étonnant de voir ceux qui écrase le débat de leur rhétorique se plaindre à ce sujet.

    Cordialement

  • Le 28 avril à 13:40, par Valéry En réponse à : La guerre des mots : Comment peser dans le débat public européen ?

    Merci pour cet excellent article qui recoupe celui de Fabien paru le même jour : La guerre des mots et l’Europe.

    Son propos est essentiel car c’est pas ce biais que les fascistes ont obtenus progressivement en France l’hégémonie culturelle (cf. le § « gramscisme de droite » dans cet http://www.slate.fr/story/92165/combat-culturelarticle).

    Les militants fédéralistes européens doivent impérativement en prendre connaissance et le diffuser dans leurs rangs, et réfléchir à la manière dont ils formulent leur message.

  • Le 28 avril à 13:47, par Valéry En réponse à : La guerre des mots : Comment peser dans le débat public européen ?

    Notons que l’auteur de l’article cède elle même au piège des nationalistes en les désignant sous le terme d’eurosceptiques. Le scepticisme « Qui a tendance à mettre en doute les croyances et les vérités couramment admises » est en soi plutôt une bonne chose quand il est pertinent. Il fait partie de la démarche scientifique et fonde le progrès intellectuel. En s’auto-désignant sous ce vocable plutôt modéré les nationalistes, partisans d’une idéologie prônant la division du genre human en tribues, l’inféodation de l’individu à une communauté et à l’État qui l’incarne et appelant à se méfier de l’étranger, avancent masqués. Tout usage du terme pour les désigner contribue à faire apparaître leur discours comme inoffensif.

    Les fédéralistes européens pourraient tout autant prétendre à ce titre puisqu’ils dénoncent, inlassablement depuis les premiers traités européens, la mise à l’écart des citoyens dans le processus de construction européenne mis en place par les gouvernements.

  • Le 28 avril à 13:55, par Valéry En réponse à : La guerre des mots : Comment peser dans le débat public européen ?

    En ce qui concerne le terme « déficit démocratique » il est apparu pour la première fois dans le manifeste des Jeunes Européens Fédéralistes - les éditeurs de ce site - en 1977, sous la plume du président européen de l’organisation Richard Corbett, qui devint ensuite député européen. Cf. The first use of the term “democratic deficit”.

    C’est donc plutôt un titre de gloire pour les fédéralistes européens qu’il se soit imposé dans le débat public. De fait nous continuons aujourd’hui de dénoncer ce déficit démocratique dans chacune de nos prises de position car cette dénonciation est au cœur de notre engagement. Le diagnostic est partagé par exemple par Jürgen Habermas qui dénonce comme nous l’Europe intergouvernementale post-démocratique construite par les gouvernements des 28. Seuls les membres de l’establishment qui détiennent le pouvoir national estiment démocratique un système où des exécutifs nationaux se muent en législateurs dès qu’ils siègent ensemble dans la discrétion que l’indifférence des médias les fait bénéficier - indifférence dont ils sont eux même les auteurs.

    Le problème n’est pas ici le diagnostique mais la réponse à apporter. N’ayons pas peur de donner la nôtre : un gouvernement fédéral européen issu d’un processus démocratique.

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