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« La plus grave crise humanitaire depuis la Seconde Guerre mondiale »

, par La Rédaction du Taurillon

Les ministres de l’Intérieur européens se réunissent aujourd’hui en sommet extraordinaire pour discuter les propositions de la Commission européenne et du Parlement européen à propos de la crise des réfugiés. Geneviève Jacques, présidente de la Cimade, fait appel à la solidarité des Européens.

Geneviève Jacques, présidente de La Cimade, association œcuménique créée en 1939 pour venir en aide aux migrants, aux réfugiés et aux demandeurs d’asile.

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Des centaines de milliers de migrants s’échouent sur les côtes européennes depuis le début de l’année. Quel regard portez-vous sur cette crise humanitaire en Méditerranée et à l’Est de l’Europe ? A quelle situation votre association doit-elle faire face ? Et quelles sont ses actions ?

Le premier regard porte sur les visages exténués de ces hommes, de ces femmes, de ces familles entières qui ont eu le courage d’affronter tous les risques pour sauver leurs vies, pour tenter de trouver une place en Europe où ils puissent vivre, tout simplement. Qu’ils fuient la violence de la guerre, de la répression ou de la misère, ils portent en eux une volonté, une rage de vivre qui forcent notre admiration. On nous parle de « flux migratoires », mais nous voulons voir d’abord des destins singuliers et souvent tragiques de personnes qui ont un nom, une histoire, un rêve de vie digne, comme chacun d’entre nous.

La deuxième réaction est d’indignation devant le déni de réalité et d’humanité dont font preuve jusqu’à présent les gouvernements européens. Déni de réalité, en refusant de reconnaître que ces exodes vont durer aussi longtemps que les causes structurelles qui les provoquent et que ce ne sont pas des murs et des clôtures de barbelés ou de matériel électronique qui pourront les arrêter. Déni d’humanité, en se montrant incapables d’apporter des conditions d’accueil qui respectent la dignité humaine. La plus grave crise humanitaire que doit affronter l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale est le résultat, bien sur, de l’aggravation des situations de violences et de chaos à ses portes, mais aussi de l’absence de réponse politique et humanitaire à la hauteur des enjeux.

La France n’est pas, de loin, le pays qui accueille le plus ! Durant les six premiers mois, elle a enregistré seulement 30 000 premières demandes d’asile (dont 6000 enfants mineurs). Dans le même temps l’Allemagne en a reçu 4 fois plus et se prépare à en accueillir 800 000 en 2015.

A Calais, à Paris ou à Vintimille nous réclamons en urgence un traitement digne des personnes contraintes à l’errance. Dans d’autres régions, comme à Nantes, nos équipes se mobilisent pour le respect des droits à la protection des mineurs non accompagnés. Plus largement, nous appelons à la mise en œuvre d’une politique migratoire qui accorde une priorité à l’accueil et à l’accompagnement en associant tous les acteurs : pouvoirs publics, collectivités locales et secteur associatif. Face à une situation exceptionnelle, et qui va durer, il faut des moyens et une mobilisation exceptionnelle, de l’Etat comme de la société civile. C’est le défi d’aujourd’hui qui demande du courage politique et de l’engagement autour des valeurs de solidarité et de fraternité.

L’agence Frontex, et l’opération « Triton » qui a remplacé l’opération italienne « Mare Nostrum » en 2014 et qui doit garantir la sécurité des frontières de l’Union européenne, font l’objet de critiques de la part des ONG et de représentants de la société civile. Vous associez-vous à ces critiques ?

La critique fondamentale, à laquelle nous nous associons, porte sur la priorité financière et politique mise par l’Europe à des opérations de répression et de dissuasion pour verrouiller les frontières extérieures de l’Europe. Le constat de l’échec de ces politiques est une évidence reconnue par tous : non seulement les entrées en Europe n’ont jamais été aussi importantes, mais le coût humain, moral et financier est scandaleux. Le sauvetage de vies en mer est indispensable, mais Frontex n’est pas prévu pour ça puisque son rôle est de « surveiller » les frontières et non pas de « veiller sur » les êtres humains qui les franchissent ! Il est temps de sortir de l’obsession sécuritaire pour « nos » frontières et de se préoccuper avant tout des besoins de sécurité des hommes et des femmes qui, pour reprendre un slogan du Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, « ne sont pas un danger, mais sont en danger ». A court terme, c’est une coopération renforcée des différentes marines pour sauver des naufragés qui s’impose. A terme, seule l’ouverture de voies légales pour entrer en Europe et y demander protection permettra de mettre fin à ces voyages de plus en plus dangereux qui représentent un calvaire pour les migrants et une source de profits scandaleux pour les trafiquants.

Les derniers sommets européens ont formulé des pistes de réformes de la politique migratoire européenne et de la politique en matière d’asile. Cependant, il semble que les Etats membres ont approuvé un plan d’urgence a minima. Ces mesures sont-elles suffisantes ?

En cette fin du mois d’août, le constat est criant : le soit disant plan d’urgence approuvé en juin par le Conseil européen est non seulement très loin d’être à la hauteur des besoins mais n’est même pas encore appliqué : l’objectif de répartir 40 000 places pour des personnes arrivées en Italie ou en Grèce cette année apparaît aujourd’hui ridicule si l’on pense que pour le seul mois de juillet, plus de 100 000 personnes sont entrées en Europe pour y demander protection ! Les réactions nationalistes et égoïstes de certains gouvernements sont déplorables, et l’Europe offre un bien triste image au reste du monde. Madame Merkel vient de déclarer que la question migratoire était l’un des plus grands défis auquel l’Europe devait faire face aujourd’hui. Défi politique, humanitaire et éthique qui est loin d’être gagné et qui suppose un véritable changement d’orientation des discours et des politiques de l’Union européenne et de chaque Etat membre. « Europe, réveille-toi » ont écrits des éditorialistes. Il y a urgence !

L’Allemagne vient peut être d’ouvrir une brèche dans le règlement de Dublin, utilisé comme un bon prétexte pour refouler en Italie ou en Grèce tous les demandeurs d’asile y ayant atterris : le 25 août, elle vient de décider de ne plus refouler les Syriens. Nous espérons que ce premier geste sera suivi par d’autres pays, dont le nôtre, et marquera la remise en cause de ces accords dont nous dénonçons depuis des années le caractère injuste et inefficace.

L’accueil des migrants en Europe fait l’objet de tensions entre les Etats membres et certains mouvements populistes et xénophobes surfent sur cette vague. Que répondez-vous à ces craintes ? Quelles dispositions faut-il mettre en place pour accueillir dignement migrants et réfugiés dans les pays de l’Union ?

La situation est grave en effet. Le sursaut doit venir des sociétés civiles, dans toutes leurs composantes, pour résister aux discours de rejet, de peurs et de haine manipulés et exacerbés par des nationaux-populistes , et pour faire pression sur des gouvernements tétanisés pour des raisons électorales. Cette résistance, comme nous essayons de le faire à La Cimade, commence par un travail pédagogique d’écoute des peurs, de réponses aux fausses informations et aux préjugés et d’information sur les réalités humaines vécues par ces hommes et ces femmes. Elle s‘appuie aussi sur des expériences d’accueil réussies, sur des histoires vraies de solidarité concrètes qui sont plus nombreuses que l’on croit. La solidarité, la générosité, l’engagement pour la justice et pour les droits sont des moteurs qui animent beaucoup de monde. Nous en sommes témoins ! Des politiques d’accueil, facilitant le parcours administratif et mettant intelligemment des fonds à la disposition des administrations publiques, des collectivités locales et du secteur associatif pour organiser des formes d’accueil à échelle humaine sont possibles. Encore faut-il un message politique clair et courageux et mettre fin aux réactions de méfiance et de soupçon qui dominent encore le discours public. Au-delà des conditions matérielles, la capacité - ou l’incapacité - de nos pays à apporter des réponses dignes aux êtres humains qui viennent solliciter une protection et le droit de vivre parmi nous le temps de leur exil, est un marqueur de la santé démocratique de nos sociétés. Nous sommes tous concernés.

Propos recueillis par Hervé Moritz, le 27 août 2015.

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P.-S.

Hier, l’Allemagne a temporairement rétabli les contrôles à ses frontières avec l’Autriche pour maîtriser l’afflux important de réfugiés qu’elle connaît, réfugiés qui passent notamment par les Balkans, la Hongrie, la Slovaquie ou l’Autriche.

Cette interview a été publiée dans l’édition anniversaire imprimée au mois de septembre.

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