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Fédéralisme

La saga des fédéralistes européens pendant et après la dernière guerre mondiale (IVa)

Episode 4 : Du Congrès de La Haye au Conseil de l’Europe (1948-1949)

, par Jean-Pierre Gouzy

Lorsque l’année 1948 s’annonce, les fédéralistes ne sont plus les seuls à développer une action européenne. Certes, ils ont pour eux d’avoir une doctrine et de représenter un mouvement original, par nature non conformiste, mais les forces politiques traditionnelles sont désormais présentes, bien décidées à reconstituer la démocratie à leur image.

Auteurs

  • Né en 1927, Jean-Pierre Gouzy est journaliste.

    Rédacteur en chef puis directeur politique de la revue « L’Europe en formation », Secrétaire général du Centre international de formation européenne (1954-1982), il a également présidé l’Association des Journalistes européens de 1978 à 1982.

    Il a notamment publié ’’Les pionniers de l’Europe communautaire’’ (Centre de recherches européennes, Lausanne, 1968) et ’’Le fédéralisme et Alexandre Marc’’ (avec Henri Rieben et Bernard Voyenne, Centre de recherches européennes, lausanne, 1974).

Les 24 et 25 février 1948, la chute du président tchécoslovaque, le démocrate Edvard Benes, au profit du communiste Klement Gottwald, a enlevé les dernières illusions qui pouvaient encore subsister sur la possibilité de créer une Europe unie dans ses dimensions géographiques et dans le cadre d’une ONU qui ferait régner le droit et la paix au niveau international. Le climat est alors à la guerre froide… Le 17 mars 1948, le traité de Bruxelles signé entre la France, la Grande-Bretagne, la Belgique, les Pays-Bas et le Luxembourg est un pacte défensif entre États qui se sentent menacés. Ces trois derniers pays étant désormais liés, d’autre part, par une expérience commune d’union douanière : le Benelux.

En juillet 1948, enfin, les forces soviétiques commencent le blocus de Berlin, provoquant une tension internationale extrême. En schématisant, on pourrait dire que pour les unionistes, agissant généralement sous l’inspiration des Britanniques, « l’Europe Unie » se présentait comme un slogan de nature à susciter une coalition politique face au danger soviétique. Pour les fédéralistes, cette large union devait permettre d’aller beaucoup plus loin dans la voie d’une unité populaire réelle des pays libres du vieux continent. Momentanément, les uns et les autres se retrouveront cependant sur la même route.

Le combat pour l’unité européenne a été, en effet, marqué en 1948 par un événement d’une signification majeure. Il s’agit de la convocation à La Haye du 7 au 11 mai, de véritables « États généraux de l’Europe » qui donneront effectivement le jour à une série d’initiatives dont nous retiendrons les plus importantes
- 1. sur le plan militant : le Mouvement européen,
- 2. sur le plan officiel : le Conseil de l’Europe.

L’initiative de cette manifestation spectaculaire revint à un tout récent Comité de coordination des Mouvements pour l’unité européenne, constitué le 11 novembre 1947, entre les mouvements européens existants, y compris donc avec l’Union européenne des Fédéralistes. Seul le Mouvement pour les États-Unis socialistes d’Europe considérant que l’entreprise avait une coloration trop « churchillienne », c’est-à-dire trop conservatrice, préféra rester en marge. L’appellation officielle du Congrès de La Haye fut celle de « Congrès de l’Europe ». Ce sont les fédéralistes qui ont parlé « d’États généraux », puisque les hommes politiques et les militants de la cause européenne n’y étaient pas seuls délégués, mais se trouvaient rassemblés avec les représentants des « forces vives » qui donnaient à la société européenne de l’époque sa véritable physionomie sociale, économique, culturelle.

Les débats de la Ridderzaal

La présidence du Congrès fut très naturellement accordée à Winston Churchill, figure de proue de l’européisme officiel, depuis le discours de Zurich en 1946. Duncan Sandys, gendre de Churchill, et Joseph Retinger, autre « churchillien » convaincu, furent chargés de l’organisation effective du Congrès qui comprenait 750 délégués et observateurs, dont 200 parlementaires et un nombre impressionnant d’anciens et futurs ministres ou d’autres personnalités de premier plan, parmi lesquels je citerai : Konrad Adenauer, alors bourgmestre de Cologne et président de l’Union chrétienne démocrate allemande ; Lord Belisha, ancien ministre britannique ; Anthony Eden et Harold Macmillan, anciens ministres et futurs premiers ministres ; Édouard Daladier, ancien président du Conseil des ministres et ancien co-responsable avec Neville Chamberlain de l’éphémère compromis de « Munich » avec Hitler ; Edgar Faure, futur président du conseil des ministres ; le professeur Hallstein, recteur de l’université de Francfort ; François Mitterrand, alors ministre des anciens combattants ; le grand industriel italien Adriano Olivetti ; le Dr Pilet Golaz, ancien président de la Confédération helvétique ; Paul Ramadier et Paul Reynaud anciens présidents du Conseil des ministres ; Pierre-Henri Teigen, ministre des forces armées françaises ; Paul Van Zeeland, ancien premier ministre belge, etc. Parmi les intellectuels et militants engagés, on retiendra les noms de Henri Brugmans, Denis de Rougemont, Salvador de Madariaga, Alexandre Marc qui jouèrent un rôle très actif dans le Congrès, mais aussi de Raymond Aron et Robert Aron ; Luciano Bolis ; Richard Coudenhove-Kalergi ; Grégoire Gafenco, ancien ministre des affaires étrangères de Roumanie, futur président de l’UEF ; Aldo Garosci ; Enzo Giacchero, futur président de l’UEF ; Claude-Marcel Hytte, directeur de la revue La République moderne ; Miss Josephy (« Jo » pour les intimes), présidente pittoresque et très active du Comité européen de Federal Union ; Henri Koch, alors secrétaire général adjoint (luxembourgeois) de l’UEF ; Altiero Spinelli et son épouse Ursula (également déléguée) ; Raymond Rifflet (Belge), futur président du Mouvement fédéraliste européen et de la Gauche européenne ; Ernesto Rossi ; Ernst von Schenck, figure de proue du fédéralisme européen en Suisse alémanique à l’époque ; l’écrivain Ignacio Silone ; Guglielmo Usellini, futur secrétaire général de l’UEF ; André Voisin, secrétaire général du mouvement français La Fédération ; etc.

Le cadre choisi pour les débats fut celui de la médiévale salle des chevaliers des Pays-Bas (Ridderzaal) où siège le Parlement néerlandais. Ceux, dont j’étais comme envoyé spécial d’un quotidien de Paris, qui ont assisté à la séance d’ouverture de ce congrès se souviendront toujours du spectacle... Churchill présidait d’une tribune ornée d’un dais de velours pourpre et or, en présence de la princesse Juliana qui deviendra reine des Pays-Bas quelques mois plus tard et de son époux, le prince Bernhard, dans la salle gothique ornée d’un immense drapeau représentant un « E » rouge sur fond blanc, alors symbole commun des mouvements européens. Il est impossible de retracer les principaux épisodes qui marquèrent cette rencontre historique de presque quatre jours. Je leur ai consacré en d’autre temps les bonnes pages d’un livre [1].

Pour rester dans notre sujet, nous dirons que le courant fédéraliste intégral tenta de s’affirmer dans la Ridderzaal avec éclat, en soutenant les militants syndicalistes favorables à la participation des syndicats ouvriers à la direction de l’économie et l’instauration d’un conseil économique et social européen contre les tenants de l’École libérale. À La Haye également fut préconisée la création d’une cour suprême de justice. Un « message aux Européens » rédigé par Denis de Rougemont au cours de la séance de clôture rappelait d’ailleurs les objectifs essentiels alors poursuivis par les tenants de la pensée fédéraliste : - charte européenne des droits de l’homme ;
- cour de justice ;
- assemblée européenne où seraient représentées « les forces vives » (on dirait aujourd’hui « forces citoyennes »)
. Finalement, les partisans du fédéralisme obtinrent surtout satisfaction pour les objectifs à plus long terme, et l’establishment des partisans de « l’Europe unie » les satisfactions immédiates.

Quant aux conclusions politiques du Congrès, elles découlaient d’un double postulat : d’une part, il était affirmé qu’aucun projet d’union européenne n’aurait de valeur pratique sans la Grande-Bretagne (c’était la motivation essentielle d’une délégation britannique de 144 membres) et, d’autre part, que l’unification complète de l’Europe ne pourrait être réalisée que progressivement.

Pour parvenir à l’objectif, il fallait d’abord constituer un « conseil extraordinaire de l’Europe ». Les gouvernements européens ne seraient admis à participer aux activités du Conseil de l’Europe que s’ils souscrivaient à une déclaration commune des droits de l’homme. Une cour européenne indépendante serait créée : elle aurait un droit de regard sur les procès politiques et les élections nationales. Une force armée européenne mixte pourrait être fondée pour rétablir le droit. Une assemblée européenne délibérante serait constituée. Elle ne devrait pas avoir de fonctions législatives, mais elle donnerait des avis éclairés ; ses membres seraient nommés au sein des parlements nationaux et en dehors. Par la suite, ils auraient la possibilité d’être élus. Les fédéralistes, de leur côté, se voyaient concéder que des plans pourraient être élaborés ultérieurement pour prévoir une citoyenneté commune, une force armée européenne, un véritable parlement élu, etc.

Cette montagne de bonnes intentions accoucha, en effet, du Conseil de l’Europe. Une chose demeure cependant certaine : l’engouement européen du Congrès de La Haye a été extraordinaire. Henri Brugmans écrivit à ce propos [2] : « Ce qu’on n’a jamais retrouvé depuis lors, c’est le climat d’enthousiasme et de ferveur qui régna en mai 1948 […]. Jamais dans l’avenir, le mouvement européen ne devait faire preuve d’une telle vigueur, d’une telle volonté d’aboutir. »

Pour lire l’épisode précédant : De Zurich à Montreux (1946-1947)

Pour lire l’épisode suivant : Du Congrès de La Haye au Conseil de l’Europe (1946-1947) 2ème partie

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P.-S.

Illustration : drapeau fédéraliste.

Notes

[1Les Pionniers de l’Europe communautaire, Centre de recherches européennes de l’université de Lausane, 1968, préface d’Henri Rieben

[2Henri Brugmans, L’idée européenne 1918-165, Tempelhof, Bruges : de Tempel, 1965, p. 111

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