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La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

, par Robin Alves

Instauré en 1984 dans le cadre de la politique agricole commune (PAC) et mesure phare du marché agricole européen, les quotas laitiers ont été définitivement supprimés le 31 mars dernier. Les éleveurs européens peuvent maintenant produire autant de lait qu’ils le souhaitent sans risque de sanction. Une ouverture du marché à la concurrence souhaitée par la Commission et certains Etats membres, en inquiétant d’autres, au premier plan desquels, la France.

Les producteurs de lait pourront développer leur activité à souhait à la suite de l’abolition des quotas laitiers. - Mathieu Péborde

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Genèse et mort des quotas laitiers, une mesure préparée par la Commission européenne

Avant 1984, la production de lait était largement excédentaire. Face à l’effondrement des prix et par souci d’économie budgétaire, l’Union européenne achetant les excédents pour préserver les éleveurs de vaches laitières, l’exécutif européen propose l’instauration de quotas pour contrôler la production afin d’équilibrer l’offre et la demande, et ainsi de maintenir les prix. En 1984, l’instauration des quotas laitiers a ainsi permis de limiter et stabiliser la production.

De nombreux pays contestaient cette réforme, souhaitant produire davantage à bas coût. C’est le cas des Pays-Bas qui ont dépassé leur quota de 4%, de l’Autriche de 3,2% ou de l’Allemagne de 1,9%. La Commission a chiffré la pénalité totale à près de 409 millions d’euros. En 2014, même la France a franchi la barre symbolique des 400 euros la tonne de lait. En outre, l’Union subit aujourd’hui une concurrence mondiale accrue, notamment par la Nouvelle-Zélande, deuxième zone de production mondiale, mais aussi l’embargo russe sur les produits agro-alimentaires.

De fait, la Commission a constaté que « dans la grande majorité des États membres, les quotas ne sont plus d’aucune utilité pour limiter la production. » Elle a estimé que le secteur du lait est prêt à la concurrence et souhaite accroître ses exportations. Le mardi 31 mars 2015, la fin des quotas laitiers marque une nouvelle étape de la libéralisation agricole menant à une concurrence entre les pays membres de l’Union européenne et les pays extracommunautaires.

La suppression des quotas laitiers, nouvelle étape de la libéralisation agricole

La fin des quotas laitiers entraîne automatiquement une augmentation de la quantité globale de lait mise sur le marché. Les prix vont ainsi diminuer et la disparité entre les pays européens s’accentuer. La crainte d’une concentration territoriale de l’offre est perceptible à moins qu’une régulation par le marché s’organise entre les industriels et les producteurs.

Toutefois, cette suppression satisfait de nombreux Etats membres. En Allemagne, c’est la fin des sanctions après 21 dépassements de son quota et le paiement de près de 2 milliards d’euros de sanctions. L’Irlande espère accroître sa production de 50% d’ici 2020. Le commissaire à l’agriculture, l’irlandais Phil Hogan, parle « d’une chance en termes de croissance et d’emploi. » A Berlin, le ministre de l’agriculture, Christian Schmidt, évoque « moins d’interventions publiques qui, étant donné la mondialisation, ne sont plus réalistes et au contrainte une chance pour l’exportation. » Les regards sont tournés vers la Chine où le consommateur a soif de lait étranger depuis les nombreux scandales sanitaires. En janvier 2016, sera par exemple inaugurée dans le Finistère une usine de lait en poudre du groupe chinois Synutra. Pas moins de 300 millions de litres de lait par an y seront transformés, fournis par un millier de producteurs.

De plus, la conjoncture actuelle mondiale est favorable. Les éleveurs bénéficient d’une légère réduction de leur coût avec la faiblesse du prix du pétrole et une modération des cours des céréales. L’Europe bénéficie également de la baisse de l’euro pour doper ses exportations. Malgré ces données, des inquiétudes persistent cependant, notamment parmi les agriculteurs français.

La suppression des quotas laitiers face à l’opposition des petits producteurs

La fin des quotas laitiers inquiète les agriculteurs français. Avec 65 000 éleveurs, 200 000 emplois directs et près de 25 milliards de litres de lait mis en cuve l’an dernier, la filière pèse lourd. Les producteurs craignent que le dispositif qui garantissait une stabilité des prix leur échappe. Depuis 5 ans, ils sont liés avec leur laiterie par un contrat fixant les volumes avec une part d’incertitude sur les prix. Maintenant, ces prix vont dépendre de l’évolution des cours internationaux. Un agriculteur de la Confédération paysanne en Loire atlantique évoque à ce propos : « Nous déplorons la fin d’un outil efficace de gestion du marché. » Il ajoute que « personne ne peut croire à une autorégulation vertueuse de la part des producteurs. Seuls les pouvoirs publics pouvaient assumer ce rôle. »

Par exemple, en Suisse, la production de lait bénéficie aux grandes exploitations situées en plaine alors que les producteurs modestes ont subi des pressions sur les prix. La qualité des produits est en baisse et un bras de fer s’opère entre les petits producteurs et les industriels de l’agroalimentaire. Les syndicats professionnels vont dans le même sens. Après avoir subi une crise du lait en 2008, les agriculteurs craignent un nouvel épisode de crise et souhaitent un réel mécanisme de gestion au niveau européen.

Sur le long terme, personne n’est capable de réellement mesurer l’impact de la fin des quotas. La baisse des prix serait perceptible uniquement si l’offre de production de lait était supérieure à la demande. Après avoir vu ses exportations augmenter en 2010, 2011 et 2012, la Commission européenne estime une nouvelle croissance des importations mondiales de 2,1% par an en moyenne, dont le secteur laitier européen serait l’un des gagnants. De même, seulement cinq Etats membres ont dépassé leur quota tandis que la production totale de l’Union européenne reste inférieure à 6% du seuil global des anciens quotas. Le scénario d’un retour aux excédents et d’une baisse des prix est ainsi peu probable. Pour les consommateurs, déjà encourager à acheter du « made in France » par des acteurs du secteur comme Lactel ou Candia, la suppression des quotas ne devrait pas perturber leur mode de vie, voire permettre une baisse relative des prix.

La fin des quotas laitiers apparaît avant tout comme un symbole de la politique de dérégulation et de concurrence que mène l’Union européenne à défaut d’édifier elle-même ses propres politiques publiques.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 4 avril 2015 à 03:45, par XavierC. En réponse à : La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

    Il était temps !

    La Nouvelle-Zélande l’a fait il y a bien longtemps. L’Australie plus récemment. Ca n’a pas été la fin du monde.

    Bon, et ensuite ? Quand est-ce qu’on y met fin à la PAC ? Regardez la Nouvelle-Zélande, ça fait 20-30 ans qu’ils ont mis ce genre d’interventions publiques à la poubelle.

    Qu’en disent les agriculteurs du pays ? Que du bien ! http://www.nzembassy.com/fr/france/liens-entre-la-nouvelle-zélande-et-la-france/affaires-et-commerce/vivre-après-la-suppression-

    Moins de bureaucrates, moins de technocrates... franchement, qui devrait avoir peur de cela ?

    Bien sûr ! Les Français ont peur ! Ah que c’est bien l’économie atone, mais stable... Remplissons nos petits formulaires, respectons nos quotas, c’est effectivement plus simple.

  • Le 8 avril 2015 à 15:49, par El gaucho francés En réponse à : La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

    Sur la PAC, je rappelle que cette dernière constitue l’essentiel des 14 milliards d’euros que l’UE nous rétrocède (la France lui donne chaque année 21 milliards). En conséquence, la suppression de la PAC creuserait encore plus le déficit.

  • Le 11 avril 2015 à 05:33, par Xavier C. En réponse à : La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

    Le fait que nous soyons dépendant financièrement de l’UE et de sa PAC pour limiter notre déficit n’a rien de rassurant.

    Cependant je ne comprend pas trop en quoi la suppression de la PAC viendrait alourdir le déficit de l’État ! L’argent passe du contribuable à l’État, puis à l’UE et enfin au producteur. C’est lorsqu’il passe de l’État à l’UE que cela alourdit le déficit. Si on supprime la PAC, il va de soit qu’on supprime ce financement de l’État à l’UE... donc en réalité, la suppression de la PAC allègerait notre déficit ! Une fois chose de moins à financer = baisse des dépenses = réduction du déficit (toutes choses égales par ailleurs).

  • Le 13 avril 2015 à 01:29, par El gaucho francés En réponse à : La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

    Je n’ai jamais dit que nous étions financièrement dépendant de l’UE et de la PAC. C’est même le contraire : la France verse chaque année 7 milliards d’euros de plus à l’UE que l’UE nous en rétrocède (ce chiffre est une approximation variant d’une année sur l’autre). C’est donc l’UE qui dépend financièrement de la France.

    Mon raisonnement est que : supposons que l’on supprime la PAC => l’UE nous rétrocédera moins d’argent Or rien ne nous dit que l’argent que l’on donne à l’UE diminuera d’autant et, sachant l’importance de la PAC dans les subventions actuelles de l’UE et la part de la France dans l’ensemble des sommes versées au titre de la PAC, cela me semble peu probable. Je t’invite à regarder cet article (http://www.20minutes.fr/economie/1047502-20121121-budget-ue-europe-coute-france#) il dit que l’Ue devait nous verser en 2013 9.5 milliards. Cela va donc creuser le déficit de cette somme si la PAC est supprimée. Est-ce que l’on va réduire l’argent que la France donne ? Je ne le crois pas surtout à cause de cette phrase « La PAC devrait perdre 22 milliards, ce qui fait tousser la France »

    Il est donc probable que le déficit français augmente en cas de suppression de la PAC.

    La première partie de mon commentaire n’est pas publiée. C’est dommage, elle était intéressante.

  • Le 16 avril 2015 à 03:19, par Xavier C. En réponse à : La suppression des quotas laitiers ou la libéralisation du marché du lait

    Mea culpa j’ai vite lu.

    La contribution de la France à l’UE ne sert pas qu’à financer la PAC.

    Si on supprime la PAC, que va donc faire l’UE de tout cet argent ? Il est fort probable qu’elle en laissera au moins une partie dans les caisses de l’État. Cet argent-là, qui ne sort plus, et bien c’est une dépense en moins et donc cela réduit le déficit.

    Encore une fois, l’argent qui revient par la PAC ne va pas dans les caisses de l’État.

    Toute réduction de dépense publique de ce genre (totalement inutile, au mieux) est la bienvenue.

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