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La symbolique du Parlement européen de Strasbourg

, par Robin Langlois

Le Parlement européen reste pour beaucoup, à l’image de l’UE, un objet politique non-identifié. Il faut dire que son fonctionnement ne facilite pas l’entendement, 3 sites différents : Bruxelles 3 semaines par mois, Strasbourg douze semaines par an pour les sessions de vote en plénière, tandis que son siège administratif se trouve à mi-chemin, à Luxembourg. Les « Eurotrips » mensuels entre Bruxelles et Strasbourg font régulièrement la une, pour illustrer la coûteuse et inefficace bureaucratie européenne . Par-delà les débats logistiques, le bâtiment Louise Weiss de Strasbourg raconte une histoire de l’Union qu’il est bon de rappeler. J’ai rencontré Rodo Tisnado, associé d’AS.Architecture-Studio, l’agence qui a dessiné le Parlement, qui m’a raconté la symbolique qui entoure l’architecture de ce bâtiment.

Auteurs

  • diplômé en Affaires européennes du Centre for European Studies, Université Jagellonne, Cracovie

Un Parlement itinérant et « squatteur »

Les traités de l’UE ne fixent pas de « capitale » et la pratique a créé trois lieux de travail provisoires. Jusqu’aux années 1990, le flou régnait sur éventualité de rapatrier le Parlement à Bruxelles, capitale de facto. Mais, sous pression de la France pour conserver le Parlement à Strasbourg, le Conseil européen de 1992 grave dans le marbre le fait d’avoir trois capitales et confirme le rôle de Strasbourg comme siège des séances plénières . La ville alsacienne présente cependant un problème de taille : l’UE n’y a pas de bâtiment propre. Depuis sa création, les élus « squattent » l’Assemblée générale du Conseil de l’Europe, organisation indépendante de l’UE qui prête gracieusement ses locaux le temps des votes mensuels.

Cette situation grotesque pousse l’Union à lancer la construction d’un bâtiment neuf pour accueillir les eurodéputés. AS.Architecture-Studio remporte l’appel d’offre et a pour lourde tâche de construire un bâtiment moderne symbole de la démocratie européenne.

Représenter la démocratie européenne

Sur les bords de l’Ill et du Rhin, au cœur du quartier européen de la ville alsacienne, le bâtiment Louise Weiss est inauguré en 1999. Contrairement à plusieurs Parlements symboliques qui s’ancrent dans une architecture grecque – le Palais Bourbon – ou néogothique – Westminster, Budapest – le bâtiment Louis Weiss se veut moderne et en rupture avec les symboles existants. Pour représenter la démocratie continentale naissante du XXIe siècle, les architectes dessinent un bâtiment innovant. À travers ses formes et ses matériaux, il doit raconter l’histoire politique de l’Europe.

Derrière une architecture sobre et moderne, la symbolique historique et politique est omniprésente

Le bâtiment Louise Weiss est composé de trois formes géométriques, symbolisant différents éléments de l’histoire politique européenne. Il s’organise autour de deux centres circulaires - l’hémicycle et la Cour centrale - englobés par une ellipse.

La Cour et le dôme représentent le pouvoir central et monarchique, tandis que l’ellipse est une allégorie du pouvoir multipolaire et démocratique. Si la tour centrale a des airs de Colisée romain, la filiation est involontairement voulue. Plutôt que de représenter une enceinte populaire décrépite par les années, cette tour qui parait encore en chantier représente justement une Union ouverte et toujours en construction.

AS.Architecture-Studio a voulu représenter les grands styles architecturaux qui ont fait l’Europe, des colonnades romaines qu’on retrouve dans la Cour centrale, au style baroque qui mélange courbes et lignes droites. A l’image de l’agora grecque, la Cour centrale est ouverte au public et invite le citoyen à prendre part au débat.

Contrairement aux Parlements nationaux faits d’imposantes pierres, le bâtiment Louise Weiss est entièrement vitré, symbole d’une démocratie ouverte et transparente.

Quand on pénètre dans le bâtiment, on entre dans une petite ville de plus de 220 000m² avec ses différents « quartiers ». 1100 bureaux pour la réflexion, deux espaces pour la restauration, et un hémicycle pour les discussions. On retrouve à l’intérieur du bâtiment ce mélange de courbes et de lignes droites qui caractérisent ce Parlement.

Selon Rodo Tisnado, le bois est un de ces matériaux qui ont fait l’histoire européenne, des premiers châteaux aux caravelles de Colomb. Ainsi, l’hémicycle se trouve dans une sphère en chêne et en cèdre, les deux matériaux de ces fameuses caravelles. Et C’était une volonté des architectes : de concevoir le Parlement comme un navire qui navigue sur le Rhin.

Cet hémicycle justement est construit pour permettre un dialogue permanent entre les élus, la Commission et les délégations invitées. Tout le monde peut se voir de n’importe quel endroit de l’hémicycle. Les citoyens venant assister à une séance siègent au-dessus de la mêlée, étant ainsi observateurs et juges des débats de leurs élus. Le bâtiment Louise Weiss est donc constitué comme une Cité qui nous raconte une histoire de l’Europe et de sa longue tradition parlementaire.

Les citoyens des tribunes (bleu ciel) écoutent et surveillent leurs élus ; les traducteurs (violet) traduisent en temps réel les débats en 24 langues

Un Parlement doit s’ancrer dans un territoire

Le lieu fixe du Parlement reste encore à débattre. La France comme le Luxembourg s’accrochent becs et ongles à leur siège et refuse tout débat sur la question – or fixer un siège unique nécessite une modification des traités, qui réclame l’unanimité des Etats membres. Fixer le Parlement dans une seule ville est une évidence, l’Eurotrip mensuel entre Bruxelles et Strasbourg est absurde et ridicule. En plus d’être d’un gaspillage sans nom, il entretient l’image extrêmement négative que les citoyens européens ont du fonctionnement incompréhensible de l’Union. Quelle autre démocratie dans le monde voit tous ses élus, quelques 3000 fonctionnaires et des camions entiers de documents faire un aller-retour de plus de 800 km tous les mois ? Les eurodéputés ont voté en en novembre 2013 un rapport demandant à l’UE de pouvoir choisir eux-mêmes leur siège unique, afin de siéger de façon permanente à Bruxelles . S’y installer parait une évidence – le Parlement sera et au cœur des institutions, des ONG et des lobbys pour travailler efficacement.

Cela étant dit, l’UE s’est toujours construite dans la décentralisation. Bruxelles est souvent synonyme de « bureaucratie floue et virtuelle » avant de désigner une ville et un espace géographique. Concentrer toutes les institutions autour du rond-point Schuman empêcherait l’Union de s’ancrer dans ses territoires. Strasbourg est un lieu de mémoire rare, qui porte en elle les blessures et la paix conquise de l’Europe. Le bâtiment Louise Weiss est un de ces rares lieux que les citoyens connaissent et reconnaissent, c’est un siège de pouvoir clairement identifié qui historicise l’Union et l’ancre dans la mémoire collective. Avant de claquer complètement la porte de Strasbourg pour des raisons logistiques, il est bon d’avoir un débat constructif sur la question et non pas une bataille chauvine entre Etats qui veulent conserver leur siège à tout prix.

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