La voie difficile d’une Italie européenne - Commentaire des propositions de Matteo Renzi

, par Massimo Contri, traduit par Clara Artoni

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La voie difficile d'une Italie européenne - Commentaire des propositions de Matteo Renzi
Matteo Renzi (gauche) et Carlo Padoan en Conseil des ministres le 8 avril 2016 - CC Palazzo Chigi

Dans un livre publié cet été, Matteo Renzi, a formulé un certain nombre de propositions pour l’Italie et l’Union européenne. L’ancien Président du Conseil italien appelle à relancer l’Europe politique de manière ambitieuse. Il est cependant conscient que pour être un moteur de la construction européenne, l’Italie devra d’abord régler ses difficultés économiques et budgétaires.

Les propositions de Matteo Renzi, formulées dans son livre “Avanti -Perchè l’Italia non si ferma’’ [1] (En marche- Parce que l’Italie ne s’arrête pas), ne devraient pas laisser indifférents ceux qui ont à cœur le futur de notre pays et de l’Europe.

Face à la difficulté pour l’Italie de sortir, d’abord de nombreuses années de récession et, ensuite, d’une croissance anémique, la proposition du livre consiste en résumé à s’éloigner du “Fiscal Compact” (le Pacte Budgétaire Européen entré en vigueur en 2013) et à prévoir pendant cinq ans un déficit public s’élevant à environ 2,9% du PIB. Cela pourrait garantir des ressources additionnelles de 30 Milliards d’Euros par an qui seraient dédiées à la réduction des taxes et à des investissements pour favoriser la croissance économique.

Selon moi, la proposition est tout à fait inappropriée pour répondre aux problèmes du pays et risque de compromettre le nouveau chemin que l’Europe semble avoir emprunté, avec le ralentissement des forces nationalistes en Autriche et aux Pays-Bas, l’élection d’Emmanuel Macron en France, et la confirmation de la Chancelière Angela Merkel en Allemagne.

Il est alors pertinent d’analyser les aspects principaux de la réforme.

La viabilité du budget public

Tout d’abord, la bonne tenue des comptes publics du pays est dans l’intérêt des citoyens italiens. Au cours des années passées, grâce aux mesures de la BCE, l’Italie a bénéficié d’une importante réduction des intérêts de la dette qui pèsent sur le budget public. Il suffit de se rappeler qu’en 2016, le remboursement des intérêts a été de 66,6 milliards d’euros, c’est-à-dire 17 milliards de moins qu’en 2012, ce qui correspond à une économie d’environ 50 milliards au cours de la période 2012-2016. La sortie unilatérale de l’Italie du “Fiscal Compact” et une croissance du déficit annuel sans protection adéquate de la BCE pourraient compromettre en quelques mois la marge budgétaire obtenue.

Croissance et investissement public

Remettre la croissance en marche et inverser la tendance des investissements publics est nécessaire. C’est le cas en Italie, mais ça ne l’est pas moins en France, en Allemagne et en l’Espagne, pour ne citer que les quatre principales économies de la zone Euro. Si la proposition de Matteo Renzi a d’avantage de mettre en évidence le fait que c’est uniquement en agissant aussi sur la croissance qu’il sera possible de consolider la diminution du déficit public, elle présente toutefois l’inconvénient de ne pas prendre en compte le fait que pour rejoindre un déficit d’environ 3%, il faudrait une croissance nominale de 4%. [2] Un tel rythme de croissance semble peu réaliste dans un contexte d’inflation supérieure à 2%.

La voie à suivre est plutôt celle indiquée par Emmanuel Macron, et évoquée plusieurs fois par des personnalités italiennes, qui consiste à renforcer les investissements européens en créant un ministre des finances européen et un budget pour la zone euro.

Le moment historique que nous vivons est propice, et l’Italie peut jouer un rôle d’accélérateur ou de frein. Le pays sera un accélérateur s’il respecte ses engagements et cède une partie de sa souveraineté fiscale à l’Europe en échange de plus d’investissements et de solidarité (pour ce qui concerne la consolidation de l’Union bancaire, du fond européen pour le chômage, ou la gestion des frontières extérieures de l’Europe). D’autre part, l’Italie jouera le rôle de frein si elle entreprend des dépenses unilatérales qui vont la marginaliser sur le plan économique et politique.

Le retour au traité de Lisbonne de Décembre 2007 et à ses objectifs

Dans ce cas, Matteo Renzi a raison de vouloir rappeler les responsabilités d’une Europe qui a fixé des objectifs ambitieux mais qui ne s’est jamais dotée des instruments politiques et institutionnels pour les réaliser. Le moment historique est complexe : la mondialisation a sorti des milliers de personnes de la misère mais elle a abandonné une grande partie des populations des pays développés et de ceux qui le sont moins ; les changements climatique et économique poussent des millions de personnes à quitter leurs terres à la recherche d’une vie meilleure ; et la révolution technologique et digitale transforme les manières de travailler, les compétences nécessaires pour rester dans le monde du travail, et redéfinit les chaînes de production de richesses au niveau mondial. L’Occident est toujours plus divisé sur les rives de l’Atlantique et éprouve des difficultés pour peser dans un nouvel ordre mondial collaboratif dans lequel de nouvelles puissances s’affirment sur le plan politique et économique. Dans ce contexte, une poursuite de la construction européenne à un rythme plus rapide que celui auquel nous sommes habitués devient un choix obligatoire pour survivre et prospérer dans une ère globale. Il semblerait que de nombreuses capitales européennes se soient finalement réveillées. Je pense que l’intégration européenne devrait être l’étoile polaire, une priorité absolue pour les candidats qui aspirent à diriger le pays lors des prochaines élections. Un recul de l’Italie peut affecter toute l’Europe et éloigner l’horizon de croissance et de prospérité établi à Lisbonne.

Le rappel des idéaux de Ventotene

Le rêve en faveur des Etats-Unis d’Europe est né sur l’île de Ventotene, ce rêve n’est pas une utopie, comme l’a défini Matteo Renzi, mais un projet concret de lutte politique. La bataille pour les Etats-Unis d’Europe, au cours des soixante années d’Europe, n’a jamais perdu sa ferveur et reste la seule référence idéologique chaque fois que l’on cherche des solutions aux problèmes que les citoyens européens et les états nationaux ne parviennent pas à résoudre. Depuis plus de trente ans, grâce à l’activité de l’Instituto di Studi Federalisti Altiero Spinelli (l’institut d’études fédéralistes Altiero Spinelli), Ventotene est le centre de la réflexion idéologique sur le futur de l’Europe. Plus de cinq mille jeunes, étudiants, chercheurs, professeurs et membres des institutions européennes sont passés par Ventotene afin d’analyser les problèmes de l’Europe en tenant compte du seul point de vue possible pour les affronter : le fédéralisme européen et les Etats-Unis d’Europe.

Retrouver le “chemin étroit”

Nous ne pouvons pas oublier le “sentiero stretto” (chemin étroit) et parfois complexe, pris par le duo Renzi-Padoan [3] et ensuite par le duo Gentiloni-Padoan, afin de poursuivre en même temps rigueur et croissance. C’est une stratégie qui a commencé à donner des résultats timides. Pour élargir ce chemin et le rendre plus sûr, nous ne pouvons pas envisager d’augmenter les dépenses publiques italiennes. Il faut concentrer tous les efforts sur l’augmentation des instruments de solidarité et sur les investissements. Le moment que nous vivons est plein d’opportunités que nous ne pouvons pas gâcher et il pourrait nous donner l’impulsion nécessaire pour accélérer la croissance sans mettre en danger la bonne tenue des comptes publics. C’est ce plan qui pourrait augmenter la confiance des investisseurs privés en Italie et en Europe. Enfin, c’est la seule voie pour sortir d’une phase économique et politique difficiles avec des institutions européennes plus fortes et capables de faire face aux enjeux d’un monde globalisé.

Notes

[1Note de la traductrice : Matteo Renzi, ex-Président du Conseil et actuel Secrétaire du Parti Démocrate (PD), l’un des principaux partis politiques italiens, dans son livre, à la fois ouvrage personnel et programme en vue des élections législatives italiennes de 2018, parle de ses années au pouvoir et présente des propositions politiques pour changer l’Italie et l’Europe

[2Ce sujet est analysé de manière pertinente par Pierluigi Ciocca et Vincenzo Visco dans l’article “La crescita non passa dal debito” (La croissance économique ne passe pas par la dette publique) de l’édition du 12 Juillet 2017 du journal Il Sole 24 Ore.

[3Note de la traductrice : Pier Carlo Padoan a été le ministre de l’économie du gouvernement Renzi, puis de du gouvernement Gentiloni.

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