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Le 9 mai, est-ce la bonne date pour célébrer l’Europe ?

, par Hervé Moritz

Dans l’imaginaire collectif des pro-européens, la déclaration Schuman du 9 mai 1950 est l’acte fondateur du projet européen qui a fait naître aujourd’hui l’Union européenne. Le 9 mai célèbre ainsi cette idée, cette Europe des fondateurs, animés par le désir de voir naître un jour une Europe unie par une intégration progressive. Cependant, dans l’Europe des 28, le 9 mai ne signifie pas grand-chose pour la majorité des Européens. En ce jour anniversaire, posons nous la question de sa pertinence.

La salle de l’horloge du ministère des Affaires étrangères à Paris est le théâtre de la déclaration Schuman en 1950.

Auteurs

  • Rédacteur en chef du Taurillon de 2014 à 2016. Etudiant en master d’histoire et de sciences des religions à l’Université de Strasbourg. Il a étudié une année à l’Université de Leipzig.

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Le 9 mai 1950, dans le salon de l’horloge, Robert Schuman, alors en charge des Affaires étrangères, tenait une conférence de presse. Face aux journalistes, il dévoilait le projet de « l’Europe des petits pas », pensé par Jean Monnet et lui-même, qui fait naître la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier en 1952 à la suite de la signature du traité de Paris en 1951. Cette déclaration apparaît aujourd’hui comme l’acte fondateur de ce qui est aujourd’hui l’Union européenne.

Depuis, pour l’Europe des six fondateurs, les figures de Robert Schuman, de Jean Monnet et de Konrad Adenauer font partie des pères spirituels de l’Europe, des Pères fondateurs. Tout comme les Etats-Unis ont leurs pionniers, les Européens ont leurs bâtisseurs. Cependant, l’Union européenne des 28 n’a plus grand-chose à voir avec la CECA des 6.

Un symbole qui ne résonne pas dans le cœur de tous les Européens

Ce qui est étonnant en ce 9 mai, c’est de découvrir que dans chaque pays, le rapport à cette date anniversaire n’est pas le même. Bien peu de citoyens connaissent l’histoire de cette journée de 1950, ses enjeux et sa force créatrice. Ceux qui en connaissent la symbolique sont souvent issus de l’Europe des 6, celles des fondateurs. Pour les autres, sa signification reste un mystère, alors que certains l’associent au 8 mai, fin de la Seconde Guerre mondiale et chute du nazisme en Europe, comme un lendemain qui respire la paix et l’espoir dans le projet de construction européenne.

On peut déplorer ce manque de résonnance symbolique au sein de la population européenne, le manque de sentiment européen en ce jour anniversaire, si important pour les pro-européens. On peut mettre cela sur le dos de l’éducation à la citoyenneté européenne, qui est certes l’une des raisons de cette non-résonnance. Les fédéralistes sont nombreux à demander que ce jour soit férié partout dans l’Union pour en renforcer la symbolique. Mais il est aussi essentiel de jouer l’avocat du diable, et de se demander si le 9 mai est le bon symbole, la bonne date.

Pourquoi le 9 mai ne fait pas vibrer les 28 ?

En effet, le 9 mai 1950, l’Europe est partagée en deux par le rideau de fer, qui traverse l’Allemagne désunie. D’un côté, le bloc occidental, largement soutenu par les Etats-Unis dans la reconstruction après la guerre, de l’autre, le bloc soviétique, composé de l’URSS et de ses satellites. De l’autre côté du mur, le 9 mai ne signifie rien. Ainsi, dans tous les pays qui ont rejoint l’Europe en 2004, dont la Pologne, les pays baltes, la Hongrie ou la République tchèque, le 9 mai 1950 ne fait pas partie de leur histoire européenne. Elle s’illustre bien plus par la chute du rideau de fer et les révoltes contre l’impérialisme soviétique. De même, la Croatie, au sein de l’ex-Yougoslavie, était sous le joug du maréchal Tito, la Grèce était en proie à l’instabilité politique et à la corruption qui ont laissé la place en 1967 à la dictature des généraux, l’Espagne était celle de Franco, le Portugal était sous le gouvernement de Salazar. Quant au Royaume-Uni, il avait bien plus à faire avec la décomposition de son empire colonial qu’avec le projet pacifique continental de l’Europe des 6.

L’histoire ne se réécrit pas. L’ouverture d’esprit est de se demander ce que signifie aujourd’hui la construction européenne pour chacun des Européens et de trouver un dénominateur commun sans imposer le récit historique des 6 pays fondateurs, même si celui-ci a la beauté d’exhorter l’humanisme et le pacifisme du projet européen.

Une nouvelle génération de bâtisseurs qui appelle de nouveaux symboles ?

Cet article n’est qu’une réflexion, qui ne cherche pas à enlever au 9 mai sa symbolique fondatrice d’un projet pacifique inédit dans l’histoire du monde. Le but est simplement de renverser le prisme de lecture pour mieux comprendre le désintérêt de la majorité des Européens pour cette journée.

Cette réflexion nous amène donc à repenser les symboles de l’Europe et de sa traduction institutionnelle, l’Union européenne. La génération des bâtisseurs a laissé la place à celles des consolidateurs dans les années 1980 et 1990. Aujourd’hui, l’Europe est à un carrefour, notre génération sera celle des fossoyeurs ou des novateurs. Il ne s’agit plus d’habiller l’Europe des 28 avec le costume de celle des 6, il s’agit de tailler un nouveau costume sur mesure, celui d’une Europe inclusive qui sait rénover ses symboles et construire un récit commun et une vision commune pour l’avenir.

Pour susciter le sentiment européen, il faut un récit commun. Et l’histoire est riche d’événements, tragiques ou glorieux, que les Européens partagent. L’actualité nous donne aussi l’opportunité de choisir un avenir commun, un avenir qui affirme nos valeurs humanistes et pacifistes dans la poursuite de la construction d’un projet commun, notamment en ayant le courage de s’engager pour un saut fédéral qui s’impose. La crise des réfugiés est défi historique que nous devons relever en affirmant ce que nous sommes, nous Européens, et les valeurs qui ont fondé notre projet commun, notre histoire commune. Relever ce défi, c’est accueillir les réfugiés. Si nous échouons, que signifie encore notre passé humaniste et nos beaux discours sur les victimes de la guerre et de la barbarie ? Je prédis que si nous échouons, ces discours sonneront creux et laisseront la place aux paroles populistes et nationalistes.

Cela ne signifie pas qu’il faut oublier les fondements de l’Union, son ambition pacifique, l’histoire de sa construction, les drames et les cendres desquels elle est née, mais il faut donner un nouveau souffle à l’Europe en l’accompagnant d’une nouvelle dimension symbolique commune. Des symboles qui parlent à tout le monde.

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P.-S.

Petit tutoriel pour tout comprendre du 9 mai.

Vos commentaires

  • Le 9 mai à 13:09, par Eléonore Garnier En réponse à : Le 9 mai, est-ce la bonne date pour célébrer l’Europe ?

    Très bonne question ! A vrai dire pour les pays de l’Ancien Bloc de l’Est, on ne peut pas dire que le 9 mai ne signifie rien.. au contraire ! Elle porte une signification négative. Durant des décennies, on a imposé à ces pays de célébrer cette date comme le jour de la victoire de l’URSS contre l’Allemagne nazie. Au sein de la population de ces pays, le 9 mai représente le jour où l’on est passé d’une oppression à l’autre.. et pour beaucoup de ces pays fut considérée l’oppression soviétique bien plus criminelle que celle du national-socialisme. Pour exemple, la Pologne célébrait la victoire contre l’Allemagne nazie le 9 mai... jusqu’à cette année ! En avril 2015 a été voté au Parlement polonais avec une très grande majorité, que l’on déplacerait à partir de 2016 cette date au 8 pour correspondre à la version occidentale de l’histoire. Pour rappel : la défaite allemande fut déclarée à 23:01 le 8 mai 1945, heure de Berlin, qui était donc déjà le 9 mai à l’heure de Moscou et qui explique pourquoi toute l’Est de l’Europe célèbre déjà ce jour pour d’autres raisons que celle de la construction européenne. Fun fact : le seul pays d’Europe qui a pour jour férié le 9 Mai en tant que Journée de l’Europe est (mis à part pour les fonctionnaires européennes)...le Kosovo !

    Si l’auteur de cet article souhaite consulter ma réponse complète à la question, j’ai effectué un devoir à l’Université Jagiellonski de Cracovie sur cette même question.

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