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Le libéralisme et l’intellectualisme sont menacés

, par Marc Nikolov

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Si la mondialisation néo-libérale a amélioré les conditions de vie de la plupart, elle a oublié pendant longtemps une part importante des sociétés libérales. L’année 2016 est celle du retour des oubliés de la mondialisation au-devant de la scène politique internationale, menés par des politiciens populistes et galvanisés par de nouveaux médias « alternatifs » qui donnent du crédit et légitiment toutes sortes de discours et théories conspirationnistes. Les positions des populistes sur l’état-nation et le système international sont proches de celle de la Russie, et l’ingérence par Moscou dans les démocraties occidentale n’est pas passée inaperçue. Toutefois, si certains s’inquiètent pour la santé de nos démocraties, les générations futures poussent à l’optimisme.

Populistes, tabloïdes, fausses infos et une féroce campagne russe de désinformation nourrissent un anti-intellectualisme et un antilibéralisme en Europe et au-delà. Mais les causes profondes – l’exclusion sociale, les inégalités, et le « There is no alternative » – sont réelles.

Auteurs

  • A graduate in International Relations from King’s College London, Marc has specialised in the EU’s diplomacy and external relations as well as in Russia’s identity and foreign policy. He has lived in Bulgaria, Hungary, France, the UK, and is now learning German in Berlin.

    Diplômé de King’s College London en Relations Internationales, Marc s’intéresse particulièrement aux relations extérieures de l’UE et à sa diplomatie, ainsi qu’à l’identité et la politique étrangère de la Russie. Il a vécu en Bulgarie, Hongrie, France, au Royaume-Uni et en Allemagne.

C’était il y a à peine trente ans : Francis Fukuyama prédisait la « Fin de l’Histoire », la victoire du libéralisme économique et politique sur les -ismes brun et rouge du XXe siècle, et le début d’une marche irrésistible de la démocratie libérale, présupposée modèle unique à suivre dans le monde. De nos jours, cela fait sourire – soit par attendrissement face à de naïves paroles passées, soit par schadenfreude, cette joie malsaine face à un statuquo menacé. Car l’Histoire ne s’est pas seulement arrêtée, elle a pris un tour imprévu – mais prévisible avec le recul. Dans les démocraties libérales, un phénomène gagne en importance : désigné sous le nom de populisme, ses émanations incluent le vote en faveur du Brexit, l’élection de Donald Trump, Victor Orban en Hongrie, le PiS en Pologne, le Front National en France, Alternative für Deutschland en Allemagne, le FPÖ en Autriche, et d’autres. Ces mouvements ont en commun le rejet du politiquement correct, des experts, des « élites », des étrangers et de leurs cultures, de la mondialisation, et du libéralisme politique. Ils rejettent une société ouverte et préfèreraient diviser le monde en états-nations homogènes et séparés hermétiquement.

Mondialisation et destruction créatrice

Ces mouvements ont également des électorats similaires : ceux dont l’emploi, et surtout la dignité, ont été emportés par la mondialisation et dont les compétences ne sont désormais plus nécessaires. Ces communes dévitalisées qui assistent impuissantes au départ de leur bureaux de poste et de tabac, leur boulangeries et boucheries. Ces régions autrefois florissantes dont les activités ont été délocalisées, seulement pour être remplacées par un sentiment de déclassement, la perte d’un rôle. Ceux, en somme, qui ont été abandonnés par la marche du temps. Souvent appelé « désindustrialisation », ce phénomène de destruction d’anciennes structures économiques au profit de nouvelles est ancien et correspond au processus de « destruction créatrice » provoqué par l’innovation et décrit par Schumpeter au milieu du siècle dernier. En effet, si le paradigme néo-libéral prévoit que la mondialisation est bénéfique globalement, du moins en termes de PIB, il néglige les inégalités résultantes, et l’existence de perdants dans la mondialisation. Ceux-ci, désenchantés par l’absence d’alternative politique et s’abstenant de plus en plus aux élections, étaient presque devenus invisibles et inaudibles. Que ce soit au Pays de Galles ou dans l’Est Anglais, dans la rust belt Américaine, le Nord de la France, les länder de l’ex-RDA ou encore l’Autriche entière excepté ses grandes villes, les perdants de la mondialisation se réveillent et exigent un retour en arrière, une inversion de cette destruction créatrice et de cet ordre politico-économique qui ne leur a pas profité.

Fausses infos : la normalisation des théories conspirationnistes

Encouragés par des politiciens populistes qui leur disent ce qu’ils ont tant besoin d’entendre – qu’ils existent, que leurs peurs sont justifiées et que la solution à leurs problèmes est simple – les perdants partagent un dégout de tout ce qui est mainstream : hommes et femmes politiques, journalistes, intellectuel et experts, auxquels on colle l’étiquette d’« élite internationale ». Car s’ils sont d’accord pour dire que le libéralisme, la mondialisation, le libre-échange et l’intégration Européenne sont positifs, cela ne peut qu’être une grande conspiration contre les cultures et traditions, l’indépendance des états, et pour des intérêts privés. Sinon, ils sont tout simplement « déconnectés de la réalité ». L’ironie est palpable, puisque beaucoup s’informent désormais grâce aux infâmes tabloïdes britanniques, aux réseaux sociaux qui perpétuent et renforcent les croyances préexistantes de chacun, ou encore à d’obscurs médias du net qui prétendent offrir un point de vue « alternatif », pour mieux camoufler leur hostilité au libéralisme (Breitbart « News », par exemple). Si leur point de vue est bien alternatif à celui des médias professionnels, les faits qui y sont rapportés le sont aussi : ainsi, un nombre croissant d’individus lisent de fausses informations qu’ils croient d’avantage dignes de confiance que le travail de vrais journalistes. Une réalité alternative est fabriquée, une dans laquelle l’Union Européenne dicte aux états membres la forme de leurs bananes, dans laquelle Hillary Clinton est une meurtrière, et dans laquelle les réfugiés sont des terroristes et/ou des violeurs en puissance et/ou remplacent les populations locales. Comment peut-on raisonnablement argumenter avec quelqu’un qui croit en cette réalité alternative et traite des faits (comme l’impact positif de l’immigration sur les pays receveurs, ou le fait que le Royaume-Uni n’envoie pas 350 millions de livres sterling par semaine à l’Union Européenne) comme de la propagande ?

La main (presque) invisible du Kremlin

Un second problème avec ces faits alternatifs qui dépeignent les politiques étrangères occidentales comme étant impérialistes et inefficaces, les étrangers comme étant une menace, et l’UE comme étant une sorte de projet élitiste, fasciste et communiste à la fois, est leur ressemblance saisissante avec les narratives émanant du Kremlin, celles d’un autre modèle de démocratie « dirigée » et d’un Occident impérialiste soutenant une junte fasciste à Kiev. Ce n’est pas une coïncidence si certains de ces faux médias sont directement contrôlés par le Kremlin, à l’instar de RT, auparavant Russia Today, et de Sputnik International, autrefois RIA Novosti. Ce n’est pas non plus une coïncidence si le Kremlin entretient des liens politiques et financiers avec les mouvements extrémistes de droite, offrant des financements (par exemple au FN) et recevant des éloges. Pas non plus une coïncidence si la Russie a piraté les Démocrates aux Etats-Unis en maintenant contact avec la campagne de Trump. En Allemagne, on craint même que la Russie interfère avec les élections fédérales prévues l’an prochain. Il semble que l’on soit face à une stratégie délibérée du Kremlin visant à détruire l’Union Européenne et à déstabiliser les sociétés occidentales : dans la « guerre d’information » que le Kremlin mène en Ukraine depuis déjà longtemps, le front est désormais chez nous.

La fin d’un monde ou un phénomène temporaire ?

Les conséquences sont multiples. L’ambassadeur Français à Washington Gérard Araud a peut-être raison en affirmant que « c’est la fin d’une ère, celle du néolibéralisme. Reste à voir ce qui lui succèdera ». Le progrès accompli ces dernières décennies peut toujours être défait et les économies nationales peuvent toujours être séparées – à un certain degré, et à un certain prix. Il est probablement trop tôt pour un pronostic. La démocratie elle-même est peut-être en danger – les signaux pointent dans cette direction – mais il est surement trop tôt pour savoir : après tout, l’extrême-droite vient d’être vaincue en Autriche. L’ordre mondial – l’ONU, l’OMC, le FMI, le dollar, l’OTAN, l’Union Européenne et d’autres institutions mondiales – s’effilochera peut-être en faveur d’un monde multipolaire divisé en sphères d’influences. Mais en regardant les jeunes générations et les villes, qui soutiennent très majoritairement une société ouverte, l’optimisme est de mise. Car le temps est de notre côté, et ce que nous observons aujourd’hui est peut-être le baroud d’honneur des oubliés, une dernière chance d’échapper à un monde qui change vite, trop vite, et dans lequel ils ne trouvent plus leur place. Il est temps pour la majorité silencieuse et gagnante de réaliser que nos droits, sécurité et prospérité ne sont acquis. Temps de trouver un nouveau modèle, plus inclusif, qui garantit à chacun sa dignité et une place dans sa communauté, qui n’oublie pas une part aussi importante de la population. Mais entre-temps, cette minorité envieuse, bruyante et téméraire qui a perdu contact avec la réalité ne doit pas parvenir à ses fins. L’ordre libéral mondial arrive peut-être en fin de vie, mais la démocratie et le libéralisme politique restent solides dans nos sociétés, et méritent d’être défendus.

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Vos commentaires

  • Le 20 décembre 2016 à 22:58, par L’indépendant En réponse à : Le libéralisme et l’intellectualisme sont menacés

    Fort heureusement, les peuples se réveillent et n’écoutent plus la propagande mensongère des ultra-libéraux européistes. Ils se rendent compte que la politique libre-échangiste de l’UE détruit les emplois et le secteur industriel du continent. Ils constatent la volonté de nivellement social par le bas de la Commission européenne. Ils voient le mépris du suffrage universel de ces pseudos élites qui considèrent que les électeurs votent mal (référendum sur le TCE en France et aux Pays-Bas en 2005, Brexit en Grande-Bretagne en 2016, élections de représentants souverainistes dans divers pays). Oui, les peuples se réveillent, ils ne veulent pas de ce monstre technocratique et anti-démocratique qu’est l’UE, ils n’en peuvent plus de ce supranationalisme et de cette volonté de détruire les Etats-nations. Enfin !...

  • Le 4 janvier à 02:33, par Alexandre Marin En réponse à : Le libéralisme et l’intellectualisme sont menacés

    L’UE, un monstre anti-démocratique ? Le parlement européen ne serait donc pas élu par les citoyens ?

    Pour info, l’Europe est gouvernée par les Etats-nations. C’est eux qui ont le dernier mot, et c’est pour ça qu’il n’y a, par exemple, toujours pas d’harmonisation fiscale, malgré la volonté de la commission.

    Quant à la politique « libre-échangiste », elle correspond aux majorités aux pouvoirs au Parlement et dans la majorité des Etats européens.

    Pour ce qui est du référendum de 2005, Sarkozy s’était engagé, en 2007, à revenir dessus s’il était élu. Il a tenu parole, pour une fois. Quant au Brexit, les Européens poussent les autorités britanniques à respecter la volonté du peuple britannique le plus vite possible. Il faut aussi noter que l’adhésion des Britanniques à l’UE, s’est fait par référendum, et qu’un second sur une éventuelle sortie du marché commun avait été organisé deux ans plus tard, en 1975.

  • Le 6 janvier à 13:12, par L’indépendant En réponse à : Le libéralisme et l’intellectualisme sont menacés

    @ Alexandre Martin. Ce que vous dites est faux. Le Traité de Lisbonne précise bien que la législation supranationale prime sur la nationale. En conséquence, il s’agit bien d’une construction européenne d’essence fédéraliste.

  • Le 10 janvier à 13:37, par Alexandre Marin En réponse à : Le libéralisme et l’intellectualisme sont menacés

    La législation supranationale prime, certes, sur la législation nationale. Cette primauté date de bien avant le traité de Lisbonne.

    Mais cette législation supranationale est décidée en commun par les chefs d’état et de gouvernement, qui ont le dernier mot sur l’adoption, ou non, d’un texte législatif. L’harmonisation fiscale est le meilleur exemple que, quand les Etats ne veulent pas légiférer dans un domaine (dans cet exemple, la fiscalité), il n’y a pas de législation supranationale.

    C’est une fois que la législation est adoptée que les Etats sont tenus de la respecter, et que des institutions comme la commission veillent à la mise en oeuvre correcte des textes européens.

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