L’UE dispose de stratégies, de plans d’action, de journées de commémoration. Pourtant, la situation des Roms ne s’est guère améliorée. Ce n’est pas un échec de la politique, c’est le résultat de celle-ci.
Il existe en Europe un racisme qui ne scandalise pratiquement personne. Pas de débats, pas de démissions. Lorsque des familles roms sont expulsées de leurs campements, lorsque les enfants roms sont systématiquement relégués dans des écoles spécialisées, lorsque des personnes sont ouvertement victimes de discrimination dans les administrations et devant les portes de leur logement, la société hausse les épaules. Tzamer Milel, directeur de l’association La Voix des Rroms, l’appelle par son nom : l’antitsiganisme. Selon lui il s’agit du « racisme le plus socialement acceptable ».
Il est grand temps de prendre cette affirmation au sérieux au niveau de la politique européenne car l’antitsiganisme n’est pas un phénomène marginal. Avec douze millions de personnes, les Roms constituent la plus grande minorité ethnique d’Europe, dont environ six millions de citoyennes et citoyens de l’UE. Les données de l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA), dont l’enquête sur les Roms de 2024 a été publiée en octobre 2025, sont sans équivoque : 70 % des Rroms vivent dans la pauvreté soit quatre fois plus que la moyenne de l’UE. 31% sont régulièrement victimes de discrimination, contre 25 % lors de l’enquête précédente de 2021. Moins d’un tiers des enfants roms terminent leur scolarité, contre quatre cinquièmes en moyenne dans l’UE. Et moins de 10 % des personnes concernées signalent les cas de discrimination à une autorité car elles savent que rien ne se passera.
Les objectifs fixés par la Commission européenne ne seront pas atteints
Ces chiffres se révèlent d’autant plus décevants au regard des promesses politiques que l’UE fait depuis des années. Dans le cadre stratégique de l’UE pour l’égalité, l’inclusion et la participation des Roms 2020-2030, adopté par la Commission européenne, les États membres se sont engagés à réduire de moitié le taux de pauvreté des Roms et à combler le fossé en matière d’éducation.
Or, selon la FRA, les objectifs fixés pour 2030 ne seront pas atteints. Au contraire, le taux de discrimination augmente. La ségrégation scolaire s’accentue. La représentation politique des Roms au Parlement européen reste, à ce jour, dépourvue de toute garantie juridique.
Pour comprendre pourquoi ce fossé ne se comble pas, il ne suffit pas d’examiner les politiques actuelles. Il faut creuser plus profondément que ne le font la plupart des manuels d’histoire. Car l’antitsiganisme n’est pas un phénomène moderne. Il est le produit d’une logique d’exclusion structurelle qui remonte à plusieurs siècles et qui est profondément ancrée dans les institutions étatiques européennes.
Les Roms, un peuple dans l’oubli en Europe
Dans les principautés de Valachie et de Moldavie, l’actuelle Roumanie, les Roms étaient esclaves du XIVe siècle jusqu’en 1856. Pendant cinq siècles, ils pouvaient être vendus, offerts ou légués. Leurs enfants appartenaient à leur maître. Le meurtre d’un Rom ne faisait l’objet d’aucune poursuite judiciaire. Le terme « Tsigan » (gitan) était, dans le langage juridique de l’époque, pratiquement synonyme du mot « esclave ». L’Église orthodoxe n’était pas une spectatrice passive, mais un pilier actif du système. Comptant parmi les plus grands propriétaires d’esclaves, certains monastères possédaient jusqu’à 2 000 Roms réduits en esclavage. L’église orthodoxe fournissait également la légitimation religieuse : l’esclavage comme ordre divin. Elle n’a jamais développé de contre-doctrine. La fin n’est finalement pas venue d’une prise de conscience morale, mais d’un calcul politique : en 1856, les principautés du Danube aspiraient à l’unification nationale et à la reconnaissance européenne.
Les puissances d’Europe occidentale, en premier lieu la France sous Napoléon III, firent clairement savoir que ces deux objectifs étaient incompatibles avec le maintien de l’esclavage. Le prince de Valachie signa le décret d’affranchissement : pour chaque personne affranchie, les propriétaires d’esclaves recevaient dix pièces d’or à titre d’indemnisation soit environ la valeur de cinq chevaux. Les affranchis eux-mêmes ne recevaient rien. Et ce chapitre est pratiquement tombé dans l’oubli en Europe. En Roumanie, l’ère communiste a effacé tout souvenir gênant : le mot « esclave » a disparu de l’historiographie, remplacé par le terme édulcorant « robia » (servitude, servitude domestique). L’histoire des Roms n’a jamais figuré dans les manuels scolaires. En Europe occidentale, l’intérêt faisait tout simplement défaut. Petre Petcut explique cela par une logique qui perdure encore aujourd’hui : la construction de l’État-nation européen (un peuple, une nation, une langue) n’aurait, dès le départ, laissé aucune place aux Roms. Non seulement ils ont été marginalisés, mais ils ont été fondamentalement exclus du projet de construction de l’État moderne. Il n’y a pas de culpabilité historique envers ceux qui n’en ont jamais fait partie.
Cet oubli a des conséquences qui perdurent encore aujourd’hui. Le génocide des Sintis et des Roms sous le nazisme, provoquant entre 500 000 et 1,5 million de morts, est resté pendant des décennies sans reconnaissance ni indemnisation. Ce n’est qu’en 1982 que la République fédérale d’Allemagne l’a officiellement reconnu. Finalement, en 2015, le Parlement européen a déclaré le 2 août « Journée européenne de commémoration de l’Holocauste des Roms », sept décennies après la fin de la guerre.
Penser la lutte contre l’antitsiganisme avec les Roms eux-mêmes
Sur le papier, l’UE a réagi avec le cadre stratégique 2020-2030. Le plan d’action de l’UE contre le racisme qualifie expressément l’antitsiganisme de « phénomène structurel ancré dans l’histoire ». La nouvelle stratégie antiraciste de l’UE pour 2026–2030, adoptée par la Commission en janvier 2026, promet un renforcement de ces mesures. Et pourtant, la situation s’aggrave. À quoi cela tient-il ?
Le véritable problème est de nature structurelle : l’antitsiganisme ne réside pas dans le fait que les gouvernements nationaux s’écartent d’une norme européenne commune, mais souvent dans le fait qu’ils en constituent le prolongement tacite. Et cela commence par un glissement fondamental dans la logique politique elle-même.
Les politiques d’intégration menées jusqu’à présent ont été conçues pour les Roms (programmes scolaires, mesures sociales, quotas) sans que ceux-ci aient véritablement leur mot à dire dans leur élaboration et leur mise en œuvre. Ce n’est pas un hasard, la perpétuation d’une logique d’exclusion est vieille de plusieurs siècles : les Roms sont gérés, non écoutés. Une inclusion crédible présuppose le contraire : une politique non pas pour, mais avec les Roms, avec leur participation active à tous les niveaux. Non pas en tant que groupe cible, mais en tant qu’acteurs.
L’exemple de la Roumanie illustre particulièrement bien ce paradoxe. Le pays qui compte la plus grande population rome d’Europe, environ 2,5 millions de personnes soit environ 12 % de la population, n’accorde à cette communauté qu’un seul siège réservé au Parlement, à la Chambre des députés. Dans le même temps, chacune des 18 autres minorités nationales reconnues bénéficie également d’un siège parmi lesquelles la minorité allemande, qui représente 0,1 % de la population, et la minorité ukrainienne, qui en représente 0,3 %. Un siège par communauté, quelle que soit sa taille. Les Roms constituent ainsi le groupe le plus sous-représenté au Parlement roumain. Ce déséquilibre structurel n’est pas une erreur technique. Il est l’expression d’un ordre politique qui, aujourd’hui encore, ne considère pas les Roms comme des acteurs politiques à part entière.
Tant que les Roms n’auront pas de véritable voix au chapitre sur le plan politique, tant que leur histoire ne figurera pas dans les programmes scolaires, tant que le financement des organismes de signalement des cas de discrimination restera précaire, les documents stratégiques resteront sans suite.
Le 170e anniversaire de l’abolition de l’esclavage des Roms dans les principautés du Danube en 2026 est l’occasion de mettre en lumière cette continuité. Non pas comme une curiosité historique, mais comme un diagnostic politique. L’Europe ne peut pas défendre de manière crédible les droits fondamentaux tant que la plus grande minorité du continent est systématiquement rendue invisible par les institutions tant dans le passé qu’aujourd’hui. Il n’en faut pas plus comme stratégie. Il faut la volonté de la mettre en œuvre avec les personnes concernées.

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