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Les préjugés d’Arnaud Montebourg sur l’Europe

, par Alexandre Marin

Dimanche 21 août, l’ancien ministre du « redressement productif » a prononcé un discours sur son projet pour l’élection présidentielle. Contre toute attente, le mot « Europe » et ses dérivés apparaissent quatre-vingt fois dans la bouche du candidat. Toutefois, force est de constater que son projet pour la construction européenne se fonde sur un tissu impressionnant d’énormités et embrouille les citoyens sur la réalité de l’Union.

Arnaud Montebourg, ancien ministre, a décidé de se lancer dans la course à la présidence de la République. - Official LeWeb Photos (CC/Flickr)

Auteurs

  • Etudiant en droit français et espagnol à l’Université Complutense de Madrid et à Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La principale turpitude qu’Arnaud Montebourg prête à l’Union européenne est l’austérité, qui serait inspirée par les traités européens et appliquée « dans la plus grande dureté » par la Commission européenne. Selon lui, « on ne sauvera pas l’Union européenne sans décider de la fin de l’austérité. La France programmera la fin des règles fixant l’austérité budgétaire et monétaire contenues dans les traités de Maastricht et de Lisbonne et qui ont enlisé la zone euro dans la crise et l’ont enfermée dans des règles absurdes, obsolètes, et suicidaires ».

Or, l’austérité demeure un choix politique de dirigeants nationaux : les pays scandinaves et la France continuent d’avoir un niveau élevé de dépenses publiques. Les fonds structurels européens continuent aussi de venir en aide aux régions les plus pauvres. Les règles du Traité sur la Stabilité, la Coordination et la gouvernance (TSCG), définies et adoptées par les représentants des Etats, organisent une union budgétaire nécessaire à la stabilité de la monnaie unique, à défaut de budget commun et de capacité commune à s’endetter comme le réclament les fédéralistes. Cette union budgétaire est complétée par un mécanisme européen de stabilité qui permet de compenser les rééquilibrages budgétaires des pays les plus vulnérables.

L’ancien ministre reproche aussi à l’Union européenne de ne pas avoir protégé l’Europe des dégâts de la mondialisation qui auraient mis au chômage et appauvri un nombre considérable d’Européens, d’avoir enfoncé l’Europe dans la crise alors que le monde entier en serait sorti, et d’avoir transféré sur les contribuables européens le fardeau de ses erreurs, faute d’avoir été capable de transformer le système financier. Il constate que « le projet européen s’est retourné contre les peuples d’Europe. La construction européenne est devenue un projet libéral extrémiste, (…) elle est devenue un projet autoritaire et oligarchique, (…) l’UE est une passoire de la mondialisation ».

Où a-t-il vu que l’Union pouvait transférer quoi que ce soit aux contribuables européens ? Pour rappel, la matière fiscale demeure une prérogative de souveraineté nationale. Quant au libéralisme extrémiste, l’Union consacre, certes, l’économie de marché, comme la totalité de ses Etats membres (dont la France) et des démocraties de la planète. L’Union est aussi l’espace économique le plus réglementé au monde. Cela déplaît tout autant à Montebourg : « on a confondu la mise en commun, le partage de la souveraineté avec l’uniformisation par la fabrication à jet continu de milliers de normes européennes (…) cela a porté atteinte à la liberté des citoyens de choisir dans le cadre de leur souveraineté nationale. Cette machine à produire des normes doit être limitée ».

Il omet fort opportunément de rappeler que ces compétences ont été données à l’Union par les Etats qui ont gardé pour eux tout pouvoir régalien pour ne déléguer au niveau européen que des pouvoirs de régulation dans des domaines politiquement considérés comme secondaires. Au demeurant, l’adoption de ces règles au niveau européen est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement du marché intérieur, afin d’éviter que les entreprises soient confrontées à vingt-huit législations nationales. Elles rendent aussi relativement difficile l’accès au marché unique par des opérateurs économiques ressortissants de pays tiers, ce qui contrecarre l’image de « passoire de la mondialisation ». Par ailleurs, si l’Europe était une telle « passoire », on pourrait s’interroger sur l’utilité de l’espace économique européen, dont sont membres la Norvège et l’Islande, sans être membre de l’Union européenne.

L’exemple de l’agriculture pris par le candidat montre l’étendue des contrevérités qui foisonnent dans ses propos. Quand il se demande comment l’agriculture peut survivre face au dumping du reste du monde, il feint d’oublier l’existence de la Politique agricole commune qui permet à l’Europe de concurrencer rudement les agriculteurs non européens, et dont la France est la première bénéficiaire.

Enfin, si l’Europe avait enfoncé les Européens dans la crise, comment expliquer que l’Autriche, la Lettonie, la Pologne, le Portugal, l’Irlande ou les pays scandinaves s’en sortent ? Montebourg reconnaît lui-même que l’Allemagne et le Danemark sont parvenus au plein emploi et que la France peut y parvenir. Cela ne l’empêche pas d’attribuer à la zone euro cinq millions et demi de chômeurs en France, sans préciser que le chômage de masse est présent en France depuis trente-cinq ans, soit bien avant la mise en place de l’euro (il faut tout de même saluer un progrès : l’euro fort n’est pas apparu au box des accusés lors de ce discours).

Loin de ne dénoncer que les échecs économiques de l’Europe, Montebourg blâme l’Union pour son incapacité à nous protéger contre le terrorisme, comme si les services de sécurité nationaux étaient irréprochables. Nulle mention n’est faîte du mandat d’arrêt européen qui permet une poursuite dans toute l’Union des criminels et des délinquants, et qui permet leur extradition en quelques jours. Nul besoin non plus de rappeler que la France a réclamé l’obligation pour les Etats membres de se doter d’un PNR (dont l’efficacité reste à prouver), alors qu’elle même n’en a pas adopté malgré les dix-huit millions d’euros qui lui avaient été versés à cette fin par la Commission européenne.

L’affirmation selon laquelle l’Union ne nous protège pas du réchauffement climatique est tout aussi ridicule. La quasi-totalité des lois environnementales en France vient de l’Union européenne, mais les autorités nationales rechignent à les appliquer.

De cette liste considérable de maux européens, Montebourg déduit que la France doit, pour sortir de l’impasse, organiser le sauvetage « au forceps » de l’Europe, en toute simplicité. Dans ce dessein, il propose surtout des mesures nationales prises unilatéralement, consistant essentiellement à protéger le « made in France ». Il qualifie ces mesures de « réparatrices des dégâts créés par les plans d’austérité européens que l’Union européenne aurait été bien inspirée de corriger par elle-même », et prédit que l’incorrigible Commission s’y opposera au nom de son « dogme » de la concurrence libre et non faussée. Il s’engage malgré tout à affronter les sanctions, car il préfère « payer des amendes plutôt que de laisser mourir l’économie française ». Montebourg oppose ainsi un gouvernement national bienveillant et protecteur face à une Europe qui imposerait la soumission à une mondialisation débridée et sans limite.

Dans la même idée, il propose de mettre fin au dumping social en suspendant unilatéralement la directive sur les travailleurs détachés. Il ne s’étonnera pas si les autres pays font de même à l’égard des nombreux travailleurs français qui y sont détachés et qui bénéficient, à ce titre, des prestations sociales françaises.

Il prévoit également d’imposer à ses partenaires un mandat de dépassement des traités non négociable, irréversible et irréfragable pour sauver la France et l’Europe, ce qui lui permettrait d’organiser l’élection d’un parlement de la zone euro qui contrôlerait la Banque centrale européenne et dont les décisions seraient contrôlées et validées en France par le Sénat. Il convient de signaler que l’absence d’indépendance de la Banque de France entre 1975 et 1993 a coûté des centaines de milliers d’emplois à la France, et que les autres Etats membres demeurent très attachés aux statuts de la banque centrale. On peut douter qu’un simple coup de menton de la part d’un homme politique minoritaire dans son propre pays et dans son propre parti puisse réussir à leur faire changer d’avis. L’unilatéralisme fonctionne rarement quand on est 28, surtout lorsqu’il s’agit d’imposer une France en grand. Quand le Parlement de la zone euro aura vu le jour, sachant que les majorités actuelles sont favorables aux politiques d’austérité, que fera Montebourg si ce Parlement refuse ses politiques ? Il mettra la France en retrait face au « monstre libéral » ?

Les paroles de Montebourg, d’une arrogance peu commune, caressent les Français dans le sens du nationalisme, contribuant à leur fait croire qu’ils sont le phare de l’humanité, ce qui n’incite guère au compromis.

Pourtant, Montebourg, déplore l’euroscepticisme grandissant des citoyens européens et leur méfiance à l’égard de la construction européenne. Il affirme en effet que l’Union européenne est un bien précieux dont la France a besoin. Mais après avoir fait de l’Europe l’origine des problèmes français, et après avoir préconisé des mesures nationales pour les résoudre, unilatérales, sans consulter ses voisins, on en arrive rationnellement à la conclusion que la France devrait quitter l’Union selon lui, ou du moins en faire la menace dans une sorte de rapport de force. On peut donc sérieusement se demander en quoi elle constitue un bien précieux pour Montebourg.

Et ce n’est que l’échauffement. Entre l’europhobie revendiquée par le Front National, le populisme affiché par Mélenchon et Sarkozy, et des socialistes qui feront tout pour s’exonérer de leurs responsabilités, la campagne électorale promet d’être un festival de mensonges sur l’Europe.

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Vos commentaires

  • Le 9 septembre à 16:31, par Félix CORROYER En réponse à : Les préjugés d’Arnaud Montebourg sur l’Europe

    Permettez moi de vous dire que j’ai lu l’intégralité de votre article, et que je pense que s’est bien vous qui mentez sur l’Europe, elle n’est pas parfaite, il faut renégocier les traités et cesser les politiques d’austérités ! Votez JLM !

  • Le 12 septembre à 02:31, par Alexandre Marin En réponse à : Les préjugés d’Arnaud Montebourg sur l’Europe

    Dire que je mens, c’est bien, expliquer pourquoi, c’est mieux !

    En l’occurrence, je n’ai pas fait l’éloge des politiques d’austérité, j’ai juste dit qu’elle résultait de choix nationaux et non des traités européens.

    De même, je n’ai jamais dit que l’Union européenne et ses traités constitutifs étaient parfaits. Je critique juste les contrevérités qu’assène Montebourg. Si la critique rationnelle de l’Europe est bienvenue en ce qu’elle permet d’améliorer la construction européenne, les fantasmes véhiculés par nos responsables politiques doivent être dénoncés.

  • Le 4 octobre à 14:22, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Les préjugés d’Arnaud Montebourg sur l’Europe

    L’Union européenne mérite mieux en effet que des invectives et de fausses accusations comme la campagne en faveur du Brexit en été un excellent exemple ! Quant aux faits, qualifiés ici de « préjugés », de « silences par omissions », de « contre-vérités », ils sont imparables. Ce sont les gouvernements nationaux, et eux seuls, qui décident de l’austérité, qui ont décidé, et eux seuls, de l’incompétence fiscale du Parlement européen, qui s’abritent devant « le principe de subsidiarité »...Nous avons tous été trompés sur l’idéal européen, c’est vrai, mais, en faisant de l’Union européenne la responsable de tous nos malheurs, c’est refuser de voir la réalité en face. Un peu comme le cocu qui refuse d’être trompé deux fois, par l’autre...et par lui-même !

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