Luther, l’anti-Erasme ?

, par Hervé Moritz

Luther, l'anti-Erasme ?
Portrait de Martin Luther, par Lucas Cranach der Ältere (1529). CC - Wikimedia Commons

Les 500 ans de la Réforme, dont les festivités ont réuni des milliers de fidèles dans les hauts lieux du protestantisme européen, sont l’occasion de dresser un autre portrait du réformateur, dont la figure fut façonnée, ballottée, malmenée au fil des âges.

Luther, l’anti-Érasme. C’est le portrait que dresse Stefan Zweig dans son récit sur la vie d’Érasme de Rotterdam, cette biographie européenne de l’humaniste, prince de la République des Lettres. C’est en ces mots que Stefan Zweig évoque Martin Luther : « Mais le tragique d’Érasme, c’est que cet homme, le moins fanatique, le plus « antifanatique » de tous, fut la victime d’une des plus féroces manifestations de passion collective, nationale et religieuse, que l’histoire ait connues, et cela au moment précis où ses idées d’union européenne brillaient d’un éclat triomphant. […] Il était le premier des réformateurs et le seul à vrai dire […] à cet « évolutionniste » le destin oppose un homme d’action, le révolutionnaire Luther que menait le démon des forces obscures de l’Allemagne. Le docteur Martin détruit l’union qu’Érasme s’efforçait de réaliser. » [1] Luther, personnage complexe si souvent manipulé à divers profits, est-il véritablement l’archétype de l’anti-Européen ?

Luther, un fanatique et pourfendeur de la Chrétienté

Selon le récit de la Réforme, c’est le placard des 95 thèses du moine et théologien Martin Luther, remettant en cause une partie du dogme catholique de l’époque, qui marque la rupture, le 31 octobre 1517. La diffusion progressive de ces thèses et les réactions du clergé alimentent la controverse. Luther, qui refuse de se rétracter, est excommunié en 1521 par le pape Léon X. La même année, après son audition devant la diète de Worms, Charles Quint met Martin Luther et ses disciples au ban de l’Empire. Le prince-électeur de Saxe prend Luther sous sa coupe et le cache au château de la Wartburg.

Face à l’intransigeance des élites de l’Église romaine et des dignitaires de l’Empire, Luther devient dans l’imaginaire collectif à la fois pourfendeur de l’unité de la Chrétienté, à la fois instrument d’émancipation politique des princes du Saint-Empire et du continent. C’est sa défiance face à l’autorité ecclésiastique, sa conviction et sa fidélité déraisonnable à sa pensée, qui lui donnent des allures de fanatique selon le qualificatif de Stefan Zweig. Défenseur de la liberté du chrétien, Luther ne reconnaît que la foi comme voie du salut, la seule autorité de la Bible, vilipendant ses adversaires papistes ou juifs. C’est l’opposition à Érasme, humaniste, partisan d’une réforme de l’Église catholique, mais jamais dans la rupture, qui accentue ce portrait d’un Luther révolutionnaire, radical et intransigeant, au goût prononcé pour la polémique.

Luther et l’ordre des nations

La propagation en Europe des idées protestantes à la suite de la rupture luthérienne favorise le renforcement du pouvoir temporel et l’émancipation d’États princiers et de certains royaumes vis-à-vis des autorités universelles. Les royaumes scandinaves se convertissent au luthéranisme. Calvin, Knox, Bucer ou Zwingli façonnent eux-mêmes les nouvelles tendances de la Réforme. En fait, Luther n’est pas un révolutionnaire, mais un conservateur, partisan de la stabilité politique. Son dogme prône l’obéissance à l’autorité temporelle comme en témoigne son comportement à l’égard des paysans révoltés vers 1524 qu’il somme de se soumettre à l’autorité des princes.

Pour certains, c’est un nouvel ordre du monde que favorise le protestantisme, celui des nations, construits par les États renforcés, sonnant le glas des autorités universelles, déjà en crise. Les guerres de religion qui sévissent sur le continent contribuent au morcellement de la Chrétienté et à la cristallisation de ces divisions. La structuration d’États modernes est en marche, les bases des États-nations sont posées. Ce phénomène protestant qui façonne les États-nations gagne aussi les États catholiques, qui, en miroir et par la Contre-Réforme, structurent peu à peu une identité nationale.

Sans parler de nation à proprement parler ou de « proto-nations », certains historiens décèlent déjà les premiers éléments qui nourrissent les nationalismes du XIXe et du XXe siècle. La paix d’Augsbourg en 1555 édifie par exemple le principe « cujus regio, ejus religio » [2] dans le Saint-Empire, voire l’espace européen. L’identité religieuse du prince devient celle de ses sujets. C’est un principe non seulement religieux, mais aussi politique qui fonde la stabilité interne des États sur une identité religieuse commune nécessaire : le prince doit partager une même identité avec ses sujets. La Réforme participe également à la fixation des langues vernaculaires, élément clé de la construction nationale, par la traduction des textes bibliques.

Le Luther moderne, démocrate de la libre-pensée

En effet, refugié au château de la Wartburg, Luther entreprend d’importantes œuvres, dont la traduction du Nouveau Testament en allemand. Cet acte occupe une place toute particulière dans le récit de la Réforme : Luther donne ainsi aux fidèles un accès direct aux textes sacrés. Cette traduction militante en langue vernaculaire, intelligible pour le plus grand nombre, concrétise le dogme protestant du sacerdoce universel et de l’accès sans intermédiaire à Dieu et à sa Parole. Les protestants ne tolèrent plus de clergé : les ministres du culte sont des laïcs. Les saints et la Vierge n’intercèdent plus.

Cet épisode donne au personnage de Luther des allures de démocrate, d’humaniste et de penseur moderne, favorable à l’enseignement, à l’interprétation et à la critique des textes pour et par tous. La liberté de conscience des fidèles liée au libre examen des textes à présent accessibles fait loi et contribue à l’établissement d’Églises autonomes, non sans favoriser l’émancipation d’États souverains, voire nationaux. C’est aussi ce qui entraînent la faiblesse du protestantisme, née de ses divisions intrinsèques. Les Églises protestantes préfèrent d’ailleurs le système synodal dans l’organisation de leurs institutions, ouvrant la voie à un certain parlementarisme et à une liberté politique qui caractérisent au fil des siècles les pays de culture protestante dans une propension à s’affranchir des doctrines et régimes traditionnels.

La lecture personnelle, consciente et critique de la Bible donne tout l’argument à Luther et ses partisans pour remettre en cause plusieurs éléments du dogme catholique, comme le système des grâces et péchés présidant au salut ou l’existence même du purgatoire. L’autorité papale est réduite à néant. Pour Luther, le texte biblique fait autorité. Il prône la liberté intérieure du chrétien et le salut par la foi uniquement. Cette critique et cette remise en cause des autorités transforment le christianisme des protestants en religion de l’étude et de la science des textes sacrés. Ces idées conformes à la pensée moderne et humaniste du temps forgent la modernité du droit : le texte est supérieur à l’arbitraire humain. C’est un principe que l’on retrouve dans la primauté de la loi et dans le concept d’État de droit.

Luther, le héros allemand

Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, Martin Luther revêt les habits d’un héros allemand dans les récits et essais qui visent à définir la nation allemande, et à lui donner une unité politique. Les historiens de l’époque le placent aux origines de la nation allemande comme père et uniformisateur de la langue allemande. Sa traduction du Nouveau Testament et ses écrits à succès diffusés grâce à l’imprimerie dans toute l’Europe fixent durablement la syntaxe, l’orthographe et la grammaire de la langue allemande. Son opposition à l’autorité papale étrangère lui confère l’image du libérateur de l’Allemagne sous tutelle ultramontaine, rhétorique que l’on retrouve lors du Kulturkampf de la fin du XIXe siècle.

C’est aussi pour l’État prussien, État à l’identité fondamentalement protestante, unificateur de la nation allemande avec l’avènement du Reich bismarckien en 1871, un personnage clé du panthéon allemand. Se dessine alors une opposition constante entre États de culture catholique et de culture protestante en Europe, ces derniers revendiquant une modernité toute singulière par rapport à l’archaïsme des pays de culture catholique. Le personnage Luther justifie les entreprises nationales de l’Empire allemand, et les célébrations allemandes des 400 ans de la Réforme en 1517 pendant le premier conflit mondial exaltent le patriotisme sous la figure tutélaire de Luther, non sans déranger les protestants des pays ennemis.

Luther et la théorie du Sonderweg

La part d’ombre du réformateur de Wittenberg n’échappe pas aux historiens : ils sont plusieurs à chercher chez Luther les origines de la dérive nazie de la nation allemande. Cette décadence de la nation allemande selon la théorie du Sonderweg, de sa voie particulière, est dépeinte comme un décalage croissant entre modernité économique et sociale face à un archaïsme de son régime politique. Luther, figure nationale, n’échappe pas à la critique : ses écrits virulents voire apocalyptiques contre les juifs à la fin de sa vie ont servi d’arguments à l’idéologie nazie du XXe siècle. Pour certains, le Sonderweg de la nation allemande est déjà tracé dans les étapes de la Réforme luthérienne. Cette historiographie téléologique douteuse des décennies qui suivent l’effondrement du régime nazi s’efface peu à peu, ne résistant à la controverse scientifique. La figure de Luther s’en voit à nouveau métamorphosée.

Un autre portrait de Luther

Qui est Luther aujourd’hui ? Si la géopolitique de l’époque a fait de Luther l’acteur de l’éclatement de l’unité chrétienne européenne, voire une figure du nationalisme allemand au XIXe et XXe siècle, son portrait a bien changé depuis. C’est un portrait dénationalisé que propose l’historien Lucien Febvre dans son ouvrage sur le réformateur . [3] Bien loin du réformateur révolutionnaire, les historiens s’attachent à présent plutôt à décrire l’homme, sa pensée, le chrétien en quête de réponse spirituelle sur le salut humain. Cette réhabilitation de Luther, coupé de ses artifices nationaux et anachroniques, en fait non un révolutionnaire ou un fondateur d’une nouvelle religion, mais un homme d’Église simple, érudit, préoccupé par le salut de son âme, convaincu que seule la foi est un chemin salutaire, insistant sur la vie spirituelle du chrétien. Certains en viennent même à minimiser son rôle dans la rupture avec l’Église catholique en raison des implications géopolitiques d’autres acteurs de l’époque. Luther, qui retrouve sa dimension spirituelle, inspire encore et toujours les fidèles, notamment sur les sujets les plus contemporains tels que l’écologie, la justice sociale ou le mariage et la filiation pour les couples de même sexe.

Les célébrations du 500e anniversaire de la Réforme sont l’occasion d’interroger à nouveau ce portrait, de le renouveler, de le reconsidérer et de proposer un autre visage du théologien de Wittenberg. Au même titre qu’Érasme, figure de l’humanisme au cœur de l’histoire et de la civilisation du Vieux Continent, Luther joue un rôle considérable dans le façonnement de la pensée européenne, dans la définition de la modernité européenne, bien au-delà des conséquences historiques et géopolitiques de l’émergence du protestantisme en Europe et dans le monde. À ce titre, Luther fait partie des grandes figures du panthéon européen commun.

Le portrait de Martin Luther en vidéo, par Nikola Obermann.

Notes

[1Zweig, Stefan, Érasme, grandeur et décadence d’une idée, Grasset, 1935, 2013, p. 20-21.

[2« Tel prince, telle religion »

[3Febvre, Lucien, Martin Luther, un destin, Quadrige, 1936, 2008.

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