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N’entendrons-nous parler que des eurosceptiques dans les médias ?

, par Fabien Cazenave

Lors de la dernière session plénière au Parlement européen, les eurosceptiques ont réussi à faire plus parler d’eux que les pro-européens, notamment en tournant le dos à l’hymne européen. Comment ne pas tomber dans ce piège médiatique ?

Le tsunami médiatique au lendemain des élections européennes de 2014 - par (Mick Baker)rooster (Flickr / CC)

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Le plus difficile dans ce genre de publication est d’éviter dans le média-bashing, si pratique pour rejeter toute la responsabilité sur les média. C’est un petit peu la « faute des médias », comme certains disent c’est la « faute de Bruxelles » : une phrase incohérente, simpliste et qui ne fait que nourrir le populisme ambiant.

Force est de constater que les diffuseurs d’informations ont largement relayé l’action symbolique de tourner le dos pendant l’hymne européen des eurosceptiques de Nigel Farage. Dans le match médiatique que ce dernier livre à Marine Le Pen, il vient de marquer un nouveau but. C’était en effet choquant et cela s’est passé avec des images faciles à diffuser. Du reste, les premiers à l’avoir fait n’ont pas été les eurosceptiques mais les députés pro-européens eux-mêmes, à l’instar de l’Allemand Jan Albrecht.

Le problème est que cette course à l’échalote eurosceptique va prendre le peu de temps d’antenne habituellement réservé à l’activité du Parlement européen. Il est beaucoup plus facile pour un média de parler d’une outrance, clivante en soi, que d’un texte négocié depuis plusieurs semaines en commission parlementaire et avec les Etats. C’est un peu le même problème pour nos députés nationaux dont le travail est rarement mis en lumière s’il n’y a pas de clash, de petites phrases ou de dérapages.

Les médias ont-ils parlé d’Europe cette semaine ?

La réponse est oui. La prestation de Matteo Renzi a été un peu relayée, notamment grâce à ses phrases percutantes. La nouvelle attraction politique venue d’Italie a fait sensation et plusieurs bribes de son discours ont été reprises, notamment ses comparaisons entre le travail de Télémaque d’aujourd’hui face à l’héritage des Ulysses fondateurs. Son appel à retrouver l’âme de l’Europe a aussi été très repris par les réseaux sociaux.

Autre moment clé de cette session plénière, l’élection du président du Parlement européen. Cet arrangement, présenté à l’origine par l’AFP comme un accord droite-gauche malheureusement habituel à Strasbourg, était en fait un accord plus large qui montre la voie qu’empruntera une large majorité bleu-jaune-rouge (PPE - ADLE - PSE) durant cette législature. Même si c’était présenté comme un petit arrangement politique de bas étage, le fait est qu’on en a parlé.

Les principales difficultés pour parler des eurodéputés pro-européens

L’accord pour coopter Martin Schulz à la présidence du Parlement européen est typique des difficultés à parler d’Europe dans les médias. Il est très compliqué pour un journaliste ayant peu de temps d’antenne ou peu de place dans son journal de donner une information, d’être pédagogue et d’expliquer le contexte en même temps. Avec cet exemple, il lui faudrait expliquer :

  • pourquoi le président du Parlement européen est un poste convoité,
  • pourquoi un socialiste arrive à la présidence de l’institution alors que la droite est arrivée en tête aux dernières élections européennes,
  • pourquoi une partie de la droite le soutien mais pas entièrement,
  • pourquoi les centristes de l’ADLE étaient nécessaires pour faire passer cette nomination,
  • qui est Martin Schulz,
  • quel est l’accord avec la droite du PPE et pourquoi Alain Lamassoure devrait probablement lui succéder au bout de deux ans.

Le serpent se mord alors la queue : comme on ne parle que très peu des affaires européennes dans les médias car « on » juge ça trop compliqué, le grand public a besoin de toutes ces explications en moins de deux minutes à écouter ou à lire. Mission impossible.

De plus, le fonctionnement du Parlement européen est un peu bizarre du point de vue démocratique : il n’y a pas encore eu d’alliance sur un programme commun bleu-jaune-rouge qu’on se répartit déjà les postes. Le temps médiatique joue également contre le Parlement européen : les négociations de couloirs pour les postes n’ont été validées qu’une semaine plus tard, à Bruxelles, pour la répartition des présidences et vice-présidences de Commission. Les médias sont déjà passés à autre chose.

Les médias préfèrent les pro-européens du Conseil européen

Le Conseil européen semble beaucoup plus prestigieux à suivre. En effet, durant toutes ces dernières semaines nous avons eu en comparaisons beaucoup d’articles sur le drame que représentait la nomination de Jean-Claude Juncker à la présidence de la Commission pour David Cameron. Les négociations dont nous ne savions rien puisqu’il y avait peu de déclarations officielles étaient ainsi régulièrement relayées. Mais la perspective d’une sortie de l’Union européen du Royaume-Uni, menace brandie par David Cameron par sous-entendus, était aussi très « concernante » comme on dit dans le milieu journalistique et donc facile à diffuser.

La rencontre entre dirigeants suédois, néerlandais, anglais et allemands a été mise en avant grâce à une photographie dans une barque, très symbolique. De même pour la rencontre des dirigeants européens de gauche à l’Elysée avec la photographie de groupe sur le perron de l’Elysée. La bataille médiatique était gagnée par le Conseil européen alors que la bataille politique l’était par le Parlement européen qui imposait le vainqueur des dernières élections.

Sauf qu’au lieu que tout soit clair dès le soir de ces élections, il a fallu attendre plusieurs semaines où le Parlement était invisible car jamais réuni en session. Pendant ce temps-là, les chefs d’Etat et de gouvernement multipliaient les rencontres bilatérales avec photographes.

Quelles solutions ?

Premièrement, le camp pro-européen doit en permanence relativiser auprès des médias le poids des eurosceptiques. Certes Marine Le Pen et ses partisans sont arrivés en tête en France, mais les troupes de Nigel Farage et de la chef frontiste ne représentent que 22% de l’hémicycle européen. Va-t-on donner plus d’importance à une minorité qui fait du bruit par rapport au 4/5 des parlementaires qui font leur travail ? Le rôle du journaliste est d’être un médiateur dans l’information. Par conséquent, il a une responsabilité quant à la retranscription de la réalité. Certes il doit aussi vendre son papier à la rédaction avec des angles intéressants, mais à force de se faire reprendre par les eurodéputés pro-européens, il sera dans l’obligation de faire plus attention. En clair : il faut rappeler les journalistes à leur responsabilité de médiateur de l’information. Ne soyons pas naïfs alors que les eurosceptiques mettent la pression en permanence.

Autre voie à suivre pour les eurodéputés pro-européens : être plus clivants. Ce sont des personnalités politiques, ils savent faire, mais là ils doivent être capables de voler la vedette aux eurosceptiques. Une rumeur en Italie dit que Matteo Renzi écrit ses discours en pensant à comment ils seront repris sur Twitter. Même si les affaires européennes sont remplies de mots très longs avec des notions complexes et très précises, il faut en clair trouver les formules chocs.

De plus, il faut reprendre le tempo médiatique. Les eurosceptiques sont comme les pro-européens : ils sont moins bons quand ils doivent défendre une position qu’en attaquant. Il faut les obliger à réagir plutôt qu’à faire l’information. En clair, il faut imposer une grille de lecture pro-européenne.

Enfin, il faut proposer un jeu parlementaire classique et compréhensible pour les journalistes et les citoyens avec une majorité qui soutient le gouvernement de l’Union. Même si nous avons des majorités fondées sur le consensus sur les textes, on a besoin de savoir si une directive est soutenue largement (bleu-jaune-rouge et vert et...) ou avec juste la majorité parlementaire de base (bleu-jaune-rouge), voir avec juste le minimum d’eurodéputés. A force de ne pas politiser l’Europe avec des affrontements d’idées, on entre dans le jeu eurosceptique. Or, il est impossible pour un journaliste qui a peu de temps pour réaliser un papier de comprendre toutes les étapes qui ont abouti à un texte de consensus si tous les pro-européens lui envoient un communiqué pour dire « j’ai gagné ». En clair, il faut politiser l’Europe dans un jeu de majorité et d’oppositions qui nous sortent du pour ou contre l’Europe.

Alors n’entendrons-nous parler que des eurosceptiques dans les médias ? Cela dépendra surtout des pro-européens.

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