Créé en mai 2025 à l’occasion du 75e anniversaire de la Déclaration Schuman, l’Ordre européen du Mérite est la première distinction de ce type accordée par une institution de l’Union. Chaque État membre disposait déjà de ses propres ordres nationaux, mais aucune reconnaissance commune n’existait à l’échelle européenne. Cette année, vingt personnalités politiques, scientifiques ou culturelles ayant grandement contribué à l’intégration européenne ou à la défense des valeurs consacrées par les traités ont reçu cet ordre européen du mérite. Ce dernier se décline en trois niveaux : membre distingué, la distinction la plus prestigieuse, réservée aux figures d’exception ; membre honorable ; et finalement membre de l’Ordre.
Les lauréats de l’Ordre du Mérite européen
Le 19 mai 2026, dans l’hémicycle du Parlement de Strasbourg, les lauréats ont été honorés lors d’une cérémonie présidée par Roberta Metsola, présidente du Parlement européen et par Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Parmi les membres distingués figurent Angela Merkel, ancienne chancelière fédérale d’Allemagne, Lech Wałęsa, ancien chef du syndicat polonais Solidarność et ancien président de Pologne, ainsi que Volodymyr Zelensky, président de l’Ukraine. Parmi les dix membres honorables figurent notamment Maia Sandu, présidente de la République de Moldavie, Mary Robinson, ancienne présidente de l’Irlande ou encore l’ancien président de la banque centrale européenne, Jean-Claude Trichet.
Enfin, au rang des membres de l’Ordre, on retrouve, entre autres, l’avocate ukrainienne spécialiste des droits humains Oleksandra Matviichuk, l’ancienne vice-présidente de la Commission Viviane Reding, ou encore le groupe de musique irlandais U2.
Dans l’hémicycle, deux discours ont particulièrement retenu l’attention. Angela Merkel a résumé l’esprit de la cérémonie avec une sobriété caractéristique : “ Nous vivons dans des temps où tout semble changer, mais en dépit de tout ce qui change, il y a des constantes dans le travail pour l’Union européenne.” Maia Sandu a quant à elle souligné le courage du peuple moldave qui construit son avenir européen malgré les pression des forces russes : “Mais si l’on se base sur le mérite, cette distinction revient au peuple moldave. C’est lui qui l’a méritée.”
Quand l’Europe parle à sa jeunesse
La cérémonie officielle ne constituait pourtant que la moitié de la journée. Dans l’après-midi, à La Rotonde du bâtiment Churchill du Parlement européen à Strasbourg, trois des lauréates ont pris place pour une conférence ouverte à la presse et à un public de jeunes Européens. C’est l’eurodéputée socialiste allemande et vice présidente du Parlement européen, Katarina Barley qui a ouvert les débats en soulignant que la démocratie est aujourd’hui sous pression. “Aidez à façonner le futur dans lequel vous voulez vivre.”, a-t-elle déclaré. Face à elle, trois lauréates de trois pays distincts représentant trois manières d’incarner l’idéal européen.
Viviane Reding, ancienne commissaire européenne, ancienne eurodéputée et journaliste luxembourgeoise, a commencé les échanges en plongeant dans son travail dans les mois qui ont suivi la chute du mur de Berlin. « Dans le passé, nos voisins étaient nos ennemis. Aujourd’hui, ce sont simplement nos voisins. Nous avons dû construire une société où nous pourrions vivre et coopérer. », a-t-elle raconté. Elle a ensuite défendu avec ferveur le programme Erasmus et la Charte des droits fondamentaux, qu’elle considère comme un socle de valeurs communes à protéger absolument. “Nous devons continuer à rêver et nous battre pour réaliser ce rêve”, a-t-elle ajouté.
Sur la question des femmes au pouvoir, elle a raconté son expérience. Lors de sa première élection en 1979, elle était une exception, il n’y avait pas beaucoup de femmes en politique. Les hommes la sous-estimaient, mais c’était d’une certaine manière un avantage pour elle. C’est grâce à ses premières lois qu’elle a enfin obtenu du respect de la part de ses collègues. « C’est une question de pouvoir, pas de genre. Il faut les regarder dans les yeux et ne pas baisser les yeux. », a-t-elle expliqué.
Sandra Lejniece, professeure à l’Université Stradiņš de Riga et cheffe de la clinique d’hématologie et de chimiothérapie du CHU de Riga Est, a apporté une voix différente, celle d’un pays qui a vécu l’adhésion à l’UE comme une promesse tenue après des décennies d’occupation soviétique. « L’indépendance était comme un rêve devenu réalité », a-t-elle relaté. Son Ordre du Mérite, elle l’a reçu pour ses recherches sur le cancer, un travail qu’elle conduit dans un pays qui se sent en sécurité malgré sa frontière avec la Russie, précisément parce qu’il est dans l’Union. Pour elle, l’Europe n’est pas seulement un projet politique : c’est une infrastructure de sécurité, d’éducation, de science. Elle a toujours souligné l’importance de partir à l’étranger et de sortir de sa bulle culturelle et sociale.
Oleksandra Matviichuk, avocate ukrainienne spécialisée dans les droits humains et directrice du Centre pour les libertés civiles, prix Nobel de la Paix 2022, a livré le témoignage le plus saisissant. Sa voix porte le poids de plus de dix ans de guerre : elle a rappelé que le conflit russo-ukrainien ne date pas de 2022 mais de 2014, quand une Ukraine encore neutre a été envahie par un Kremlin effrayé par l’idée même d’une démocratie à sa frontière. Elle a ensuite rendu hommage à son amie Viktoria Roshina, journaliste enlevée pour avoir documenté les crimes russes, retrouvée morte, portant des traces de torture. « La guerre, ce n’est pas seulement des bombes. C’est aussi la lutte contre la vérité. », a-t-elle déclaré. Dans un monde saturé de propagande et de technologies fragmentant la réalité, défendre la vérité est devenu, selon elle, un acte politique en soi. Elle reste optimiste pour le futur mais avec précaution : « Notre avenir n’est pas écrit à l’avance. Nous avons encore une chance. »
Au sortir de cette journée, ce qui frappe n’est pas tant la solennité de la cérémonie que l’urgence qui a traversé les discours. L’Ordre européen du Mérite aurait pu n’être qu’un exercice de mémoire, une manière de célébrer ce qui a déjà été accompli. Il s’est révélé autre chose : un appel. Dans cette époque marquée par les guerres, le déclin des démocraties et les divisions sociales, les lauréats de l’Ordre du Mérite nous invitent à rester courageux et courageuses, et profiter autant que possible de nos libertés et de notre éducation.
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