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Pologne : virage eurosceptique dans les urnes

, par Alexandre Lémonon

Les élections législatives de dimanche dernier ont constitué un tournant dans la vie politique polonaise. Elle voit l’avènement d’une alternance politique inédite au détriment des partis pro-européens et d’une gauche réduite en miette. Ce dimanche 25 octobre voit naître en Europe centrale, un nouveau désenchantement dans le projet d’une Europe intégrée.

Jarosław Kaczyński, qui a mené le parti Droit et Justice (PiS) à la victoire, fait son retour dans la majorité gouvernementale après huit années d’opposition. - Piotr Drabik

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Majorité absolue à la Diète

Depuis 1989 et le retour de la démocratie polonaise, jamais un parti politique n’avait réussi à obtenir le nombre suffisant de sièges pour gouverner sans coalition. C’est désormais chose faite avec l’écrasante victoire de la droite conservatrice et eurosceptique - Droit et Justice - (Prawo i Sprawiedliwość).

Menée par Jarosław Kaczyński, chef historique du parti, les résultats annoncées par les médias, lors de la soirée électorale, ont clairement déterminé le retour au pouvoir de sa formation politique. Devançant largement la Plateforme Civique (Platforma Obywatelska) - parti du gouvernement sortant de centre droit - J. Kaczyński remporte son pari de revenir aux affaires après huit années d’opposition.

Les premiers discours des chefs des deux formations politiques n’ont certainement pas réussi à dissimulé la virulence de cette campagne. Le discours d’Ewa Kopacz, d’abord, chef du gouvernement sortant, retenant ses larmes devant les caméras. De l’autre côté, Jarosław Kaczyński, acclamé par les militants, adressant sa victoire à son jumeau décédé puis se présentant aux côtés de la prochaine chef de gouvernement Beata Szydło. Scènes d’un soir qui marquera les quatre prochaines années de la vie politique polonaise.

Une campagne virulente aux accents xénophobes

Le vrai départ de la campagne pour ces élections a débuté lors des élections présidentielles en mai dernier. En effet, le rapprochement inédit entre les deux échéances électorales a poussé – de gré ou de force - les partis à mener campagne sur les deux fronts. Un pari gagnant pour Droit et Justice qui a joué la carte d’une élection présidentielle parsemée de promesses électorales impossible à réaliser par son candidat. La Constitution polonaise empêche au président de la République de disposer des compétences requises pour réaliser des réformes politiques.

L’élection surprise d’Andrzej Duda, représentant de Droit et Justice, à la présidence, a été pour ainsi dire l’un des plus importants déterminants du résultat de dimanche dernier. A. Duda a également imaginé ces dernières semaines un projet de réforme constitutionnelle afin de lui donner plus de pouvoirs et ainsi accomplir ses promesses. Il en a fait son cheval de bataille.

De nombreuses scènes ont également animé la campagne politique. Les premières polémiques débutent à Strasbourg en juillet dernier sur les bancs du Parlement européen. C’est le chef de file d’un parti eurosceptique candidat aux législatives qui secoue alors l’actualité européenne et nationale. L’eurodéputé Janusz Korwin-Mikke, adresse un salut nazi dans l’hémicycle pendant son discours alors qu’il débattait sur l’existence d’un billet de train valable dans toute l’Union européenne.

Depuis peu, de nouveaux sujets politiques européens ont pris part aux débats, parfois de manière virulente. Hormis la question de l’adhésion à la zone euro, la récente proposition de la Commission européenne d’accueillir sur deux ans, 7 000 réfugiés en Pologne a cristallisé de nombreuses polémiques de campagne. La situation sur place étant déjà compliquée au vu des moyens nécessaires à mettre en œuvre. Le pays faisant face à de faibles ressources et d’un dispositif de centre d’accueil minimal compte tenu de la demande et de la présence d’expatriés ukrainiens. Les autorités ne disposent en effet que d’onze centres d’accueil sur son territoire.

Ce sont les propos de Jarosław Kaczyński à l’égard des réfugiés qui ont dernièrement envenimé la situation sur les plateaux télé et émissions radio. Il rejette ouvertement l’arrivée de réfugiés en voulant « protéger les Polonais » contre la venue d’« éventuelles épidémies » dont seraient porteurs les migrants. Ce dernier avait même interpellé les médias en annonçant que le gouvernement d’Ewa Kopacz avait secrètement accordé la venue de 100 000 migrants musulmans en Pologne. Cette paranoïa a pris de l’ampleur lorsque de nombreux responsables politiques ont clairement appelé à ce que la Pologne n’accueille que des migrants catholiques sur le territoire.

Argumentaire populiste et marketing politique

Durant toute cette campagne, la stratégie politique de la formation Droit et Justice aura été d’éviter de parler des sujets économiques. Sur cette thématique, le bilan positif de croissance continue et d’un accroissement du revenu des ménages laissé par les gouvernements Tusk et Kopacz ne pouvait en aucun cas apporter le soutien escompté.

La formation Droit et Justice a bâti sa ligne de campagne sur divers scandales politiques qui ont éclaboussé la formation Plateforme Civique (à travers une affaire d’écoutes qui a vu la démission de plusieurs responsables politiques et institutionnelles). Une ligne anti-corruption s’est formée de toute pièce pour attaquer les membres éminents du parti au pouvoir. C’est également l’emploi de formules démagogiques et des promesses de campagne - peu soutenable financièrement – comme la baisse des impôts et l’âge du départ à la retraite qui ont trouvé un écho auprès des Polonais. Ces formules politiques alléchantes vont certainement poser problème quand il s’agira de mettre en œuvre et de financer ces réformes.

Une autre réponse apportée à cette stratégie politique aura été d’appliquer un renouvellement générationnel du personnel politique. Après l’arrivée du jeune président A. Duda, Jarosław Kaczyński a décidé de laisser la conduite du gouvernement à une politicienne encore méconnue Beata Szydło, fille de mineur, formée dans l’ombre du leader. Ceci afin d’améliorer l’image de son parti pâtissant de ses propos polémiques.

Dans les faits, la méthode était de diviser et de mettre à profit l’opposition d’une petite élite qui a su profiter du miracle économique au dépend des Polonais. Créer ou forcer les traits d’une division entre la Pologne urbaine et rurale, d’une Pologne de l’Ouest enrichie et celle de l’Est appauvrie. L’image également d’une Pologne dominée par l’Allemagne voisine qui doit retrouver sa pleine souveraineté économique. C’est enfin essayer de convaincre l’électorat que les fonds européens ne profiteraient qu’à une élite éloignée des préoccupations des Polonais.

Il en est de même sur les sujets ayant trait à la religion, Droit et Justice voulant remettre la religion et ses valeurs au centre du débat politique sur des grands sujets tels que l’avortement, la fécondation in-vitro ou l’homosexualité.

Vie parlementaire sans la gauche polonaise

Autre constat de ces élections, la gauche n’a pas réussi à atteindre le seuil suffisant de votes pour parvenir à obtenir des sièges à la Diète. La gauche ressort comme la première victime de la désillusion des citoyens à l’égard des politiques. C’est également une première historique depuis la chute du communisme. Jamais une législature n’avait connu un hémicycle sans la présence de la gauche.

Plusieurs raisons peuvent expliquer ce délitement politique. La gauche polonaise a connu depuis les années 1990 des scandales à répétition qui ont progressivement fait fuir son électorat vers de nouveaux partis. Cette situation s’est également accentuée par des luttes intestines pour la gouvernance de la gauche, entraînée également par un constat simple, celle de retrouver parmi la formation principale de nombreux cadres, anciens apparatchiks du Parti communiste polonais. Cette crise fut progressive et ininterrompue. Le score sans appel de la jeune candidate aux dernières présidentielles, Magdalena Ogórek (2,5 %), ne présageait rien de bon pour ces législatives.

D’autre part, l’irruption de nouveaux mouvements politiques ont accentué ce recul dans les urnes. Pour cette élection, la plupart des électeurs déçus, ont préféré voter pour un nouveau mouvement conduit par un rockeur, Paweł Kukiz. Ce dernier a su jouer la carte anti-système, surtout auprès de l’électorat jeune. La participation au scrutin à peine au-dessus de 50 % accrédite également le désintérêt croissant des Polonais à l’égard de l’offre politique.

De durs lendemains sur la scène européenne

Cette nouvelle donne politique aura sans aucun doute de nombreuses conséquences pour l’avenir de la Pologne dans l’Union européenne. Elle engage vraisemblablement un virage à 180° dans les relations au sein du Conseil européen. Elle va tout autant déterminer une nouvelle situation entre le gouvernement polonais et Donald Tusk, président du Conseil.

D’autre part, Droit et Justice n’a pas caché vouloir développer et croiser son soutien auprès de Viktor Orbán sur de nombreux sujets et plus précisément sur la situation des frontières extérieures de l’Union et la libre circulation en Europe. Sur la scène internationale, la position du nouveau gouvernement conservateur risque d’être plus ferme à l’égard de la Russie alors qu’un rapprochement venait de s’opérer avec l’ancien gouvernement libéral.

De vastes sujets qui vont très certainement provoquer de nouveaux bras de fer sur la table des négociations à Bruxelles.

Voir en ligne : Photo : CC

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Vos commentaires

  • Le 30 octobre 2015 à 08:28, par Jacques FAYETTE En réponse à : Pologne : virage eurosceptique dans les urnes

    Il est probable que les promesses de Droit et Justice ne dureront guère plus que celles de Syriza. Il va falloir surveiller de près la réaction des partenaires européens à l’engagement du prochain nouveau gouvernement de mettre son veto au projet européen sur le climat afin de protéger la production polonaise d’électricité massivement à base de charbon. Quant à la perspective de l’entrée de la Pologne dans la zone euro qui nécessite une modification de la constitution, elle devient bien lointaine. Inversement cette attitude polonaise, jointe à celle de la Hongrie, à l’accélération du Brexit devrait provoquer un renforcement du « noyau dur » autour de la zone euro. Un excellent test va être l’accueil de la proposition de la Commission concernant la représentation de la zone euro par un seul représentant au FMI... au lieu de 19.

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