Pour les femmes, la démocratie n’a pas encore atteint toute l’Europe

, par Tiberia Cercea, traduit de l’anglais par Céline Bodart

Toutes les versions de cet article : [English] [français]

Pour les femmes, la démocratie n'a pas encore atteint toute l'Europe

« On ne peut pas dire qu’une démocratie sans les femmes est une démocratie imparfaite : ce n’est pas une démocratie ! » - Elisabeth Sledziewski

La Serbie, la Bulgarie et la Roumanie ont été unifiées après la Première Guerre mondiale. Elles ont connu des régimes communistes après la Seconde Guerre mondiale, et après 1989, elles se sont engagées dans une transition vers la démocratie. Ces États voisins ont été profondément influencés par les traditions orthodoxes et partagent des similitudes historiques, culturelles et religieuses, notamment une perception traditionnelle des rôles de genre.

En raison de ces similitudes, les différences dans l’évolution du droit de vote des femmes ainsi que leur droit d’être élues aux instances décisionnelles sont d’autant plus frappantes. Elles soulignent l’importance cruciale de cadres institutionnels destinés à garantir de manière efficace l’égalité des sexes, afin qu’elle ne reste pas simplement un principe législatif théorique. L’évolution du droit de vote des femmes constitue ici un cadre approprié pour étudier les liens entre le principe d’égalité inscrit dans la loi, les transformations sociopolitiques et le fonctionnement efficace des institutions.

Une participation électorale précoce et une inclusion progressive

La première participation directe des femmes au processus électoral précède la reconnaissance constitutionnelle du suffrage universel dans les trois pays des Balkans. Dans la plupart des cas, ces premières formes de participation résultent de circonstances exceptionnelles ou se limitent aux élections locales. La fin de la Première Guerre mondiale marque un tournant, entraînant des redécoupages territoriaux et une redéfinition de la citoyenneté.

Dans ce contexte, les droits politiques des femmes ont gagné en visibilité, grâce à l’émergence d’initiatives législatives dans les trois pays. Cependant, les droits électoraux sont accordés progressivement, et souvent, avec des conditions restrictives. Pendant les guerres balkaniques et la Première Guerre mondiale, les femmes ont étendu leur rôle au-delà de la sphère domestique, contribuant tant sur le front qu’à la maison. Les mouvements féministes d’avant-guerre, menés par des figures telles que Draga Ljočić Milošević, Sofia Nădejde et Dimitrana Ivanova, ont joué également un rôle significatif : par leurs contributions, les femmes ont démontré leur légitimité à l’égalité des droits et des obligations.

L’un des tout premiers exemples de participation électorale des femmes date de la Grande assemblée nationale de Novi Sad, le 25 novembre 1918, où des élus municipaux, sans distinction de sexe, ont voté pour l’union de la Voïvodine avec le Royaume de Serbie. En Roumanie, la Constitution de 1923 n’accorde pas de droits électoraux aux femmes, malgré le soutien des assemblées régionales. Il faudra attendre la loi n° 167/1929 qui introduira un suffrage limité, permettant aux femmes de voter et de se présenter aux élections locales, mais avec des conditions plus strictes que celles imposées aux hommes.

Lors des élections de 1930, des femmes sont élues maires, adjointes au maire et conseillères municipales, en dépit de leur faible représentation. L’évolution autoritaire de la fin de l’entre-deux-guerres a imposé de nouvelles restrictions. En Roumanie, le régime du roi Carol II a restreint la vie politique, tandis qu’en Bulgarie, le suffrage était introduit progressivement, d’abord pour les mères mariées, aux élections locales (1937), puis étendu à des catégories plus larges lors des élections parlementaires (1938).

De l’égalité juridique à la transition démocratique

Un changement fondamental s’est produit après la Seconde Guerre mondiale avec l’instauration des régimes communistes. Les constitutions adoptées en Yougoslavie (1946), en Bulgarie (1947) et en Roumanie (1948) ont instauré le suffrageuniversel et égal, garantissant de manière explicite l’égalité des sexes. Les femmes sont entrées dans les institutions politiques en plus grand nombre, et des figures telles que Mitra Mitrović, Tsola Dragoycheva et Florica Bagdasar sont devenues des pionnières dans l’exercice de fonctions gouvernementales.

Malgré les garanties formelles mises en place sous les régimes communistes, l’absence de pluralisme politique a limité la pleine expression de la participation démocratique. La codification juridique de l’égalité des sexes a marqué cependant une avancée structurelle significative. Après 1989, la transition vers la démocratie a relancé la question de savoir comment transformer l’égalité formelle en une représentation effective. La Serbie a adopté une approche interventionniste, en instaurant des quotas obligatoires de genre, tandis que la Bulgarie a mis en œuvre des politiques de soutien. La Roumanie, en revanche, s’est largement appuyée sur des mesures non-interventionnistes, laissant aux partis politiques le soin de décider des quotas.

Ces trois pays ont inscrit l’égalité des sexes dans leur constitution. La Constitution roumaine (1991, révisée en 2003) garantit l’égalité et un accès égal aux fonctions publiques. La Constitution bulgare (1991, modifiée en 2024) affirme la non-discrimination et le suffrage universel, complétée par la loi n° 33/2016 sur l’égalité des sexes. La Constitution serbe de 2006 garantit l’égalité ainsi que l’égalité du droit de vote, renforcée par la loi n° 14/2022 exigeant une représentation d’au moins 40 % du sexe sous-représenté sur les listes électorales.

La représentation, mais avec des disparités importantes

Malgré ces cadres juridiques, des disparités persistent en matière de représentation. Les femmes ne représentent que 14 % de femmes parmi les élus locaux en Roumanie, et seulement 7 % des maires sont des femmes. La Bulgarie affiche une représentation féminine d’environ 20 % au niveau local, tandis que la Serbie atteint 38 %. Au niveau national, les femmes représentent 22 % des parlementaires en Roumanie, contre 27 % en Bulgarie et 39 % en Serbie. Au niveau européen, la Roumanie occupait la dernière place lors de la 9e législature du Parlement européen, avec seulement 15 % d’eurodéputées. À l’issue des élections de 2024, la Bulgarie a atteint 24 %, tandis que la Roumanie est restée à 18 %.

La sphère politique a toujours été dominée par les hommes, et l’exclusion des femmes de la prise de décision affaiblit les principes démocratiques. La participation des femmes est une condition sine qua non pour parvenir à une véritable égalité entre les sexes et élaborer des politiques publiques inclusives. Cette analyse met en évidence le rôle décisif des cadres institutionnels. Les mesures volontaires s’avèrent souvent insuffisantes, tandis que les quotas obligatoires de genre, tels que ceux mis en œuvre en Serbie, ont visiblement accru la représentation politique des femmes.

La reconnaissance juridique ne garantit pas à elle seule l’égalité des chances. Des mesures ciblées sont nécessaires pour remédier aux inégalités persistantes. Dans une perspective féministe fédéraliste, la sous-représentation persistante des femmes au sein des instances décisionnelles européennes reflète les limites structurelles des approches nationales fragmentées. Si les politiques nationales restent nécessaires, leur efficacité varie en fonction de la volonté politique, des facteurs culturels et de la conception institutionnelle. Au sein d’une fédération européenne, un cadre constitutionnel cohérent pourrait faire passer l’égalité des sexes d’un principe déclaratif à une règle contraignante, garantissant ainsi des normes minimales uniformisées de représentation politique.

Le fédéralisme, c’est l’avenir pour les femmes

Des mécanismes tels que les quotas de genre, les systèmes « fermeture éclair » (alternance des deux sexes sur les listes du parti) et les règles de parité pourraient être intégrées au niveau supranational, soutenus par des institutions de contrôle capables de faire respecter ces dispositions. Un tel modèle réduirait les disparités causées par la résistance ou l’inertie nationale tout en favorisant la coopération, les échanges politiques et les bonnes pratiques entre les États membres.

Cela renforcerait la légitimité du projet européen en considérant la représentation des femmes comme un critère démocratique fondamental plutôt que comme une question secondaire à caractère national. En promouvant la souveraineté partagée, la décentralisation et la démocratie participative, les approches fédéralistes féministes visent à remédier aux exclusions historiques et à garantir une véritable inclusion.

Une fédération européenne n’effacerait pas les identités locales, mais offrirait un cadre garantissant une participation politique égale à tous les niveaux de gouvernance. En fin de compte, accroître la représentation des femmes en politique n’est pas seulement un objectif politique, mais une nécessité démocratique. Il est essentiel de veiller à ce que la voix des femmes soit entendue au sein des instances décisionnelles pour bâtir un système politique plus inclusif, plus légitime et plus résilient.

Vos commentaires
modération a priori

Attention, votre message n’apparaîtra qu’après avoir été relu et approuvé.

Qui êtes-vous ?

Pour afficher votre trombine avec votre message, enregistrez-la d’abord sur gravatar.com (gratuit et indolore) et n’oubliez pas d’indiquer votre adresse e-mail ici.

Ajoutez votre commentaire ici

Ce champ accepte les raccourcis SPIP {{gras}} {italique} -*liste [texte->url] <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Suivre les commentaires : RSS 2.0 | Atom