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Pour que l’Europe investisse l’Ecole

, par Marion Gaillard

Alors que l’Europe est en proie à la montée des extrémismes, à la critique de la solidarité et aux accusations de « tourisme social », on peut légitimement s’interroger sur l’existence d’une réelle citoyenneté européenne.

Auteurs

  • Docteur en Histoire, spécialiste des questions européennes et de la relation franco-allemande

Créée juridiquement par le Traité de Maastricht en 1992, la notion de citoyenneté de l’Union européenne repose sur des droits, comme la libre circulation, la liberté d’établissement, le droit de vote et d’éligibilité aux élections européennes et municipales dans le pays membre où l’on réside ou encore la charte des droits fondamentaux et l’initiative citoyenne. Mais, au-delà d’un statut juridique, une citoyenneté relève de l’émotionnel, du sentiment. Or, sur ce point, on ne peut que constater que le sentiment d’appartenance fait cruellement défaut à la citoyenneté européenne. Doit-on dès lors se satisfaire de ce triste constat en se disant que l’amour ne s’invente pas ? Ou doit-on au contraire « forcer » le cœur des Européens ?

Si l’on se penche sur la manière dont se sont forgées les identités nationales, il apparaît clairement que ce qui est aujourd’hui considéré comme une évidence, à savoir l’existence d’une communauté nationale allemande, française ou autre n’est pas le fruit d’un quelconque sentiment inné mais d’une volonté politique tenace. En effet, les Etats ont créé, souvent de toutes pièces, un sentiment national qui n’existait pas à l’origine, et ce par des moyens très divers parmi lesquels le service militaire, la négation des identités locales ou la guerre contre un ennemi commun.

Cependant, l’Union Européenne aujourd’hui ne va certainement pas entrer en guerre pour rassembler autour d’elle les peuples de l’Europe. Le service militaire quant à lui n’existe plus au sein même de certains des Etats et il n’est pas question de l’imposer au niveau européen. Enfin, l’Union a fait de la diversité de ses populations le cœur de sa devise et n’entend nullement écraser les identités nationales comme certains Etats ont pu écraser en leur sein les particularités régionales, à l’image de l’Espagne de Franco avec la Catalogne, de la monarchie britannique avec l’Ecosse ou de la France républicaine avec la Bretagne ou la Corse !

Que reste-t-il donc à l’Union européenne pour forger une identité collective ? La possibilité de faire connaître bien davantage le service volontaire en envoyant des émissaires dans chaque lycée du continent. Le devoir de développer dans une proportion beaucoup plus grande le programme Erasmus, mais surtout d’en étendre le principe à l’enseignement professionnel, afin de toucher toutes les catégories sociales et tous les corps de métiers, comme la coiffure, la boulangerie ou encore la plomberie.

Mais surtout il faut que l’Union européenne investisse l’école ! L’école qui a été le terreau essentiel de la formation des identités nationales, l’école où s’affiche, en France, les cartes de l’Hexagone, où l’on apprend toutes les grandes dates de l’histoire nationale accompagnées de leur héros : de Vercingétorix défendant l’identité gauloise contre César, à de Gaulle avec son appel du 18 juin 1940, en passant par Jeanne d’Arc boutant les Anglais hors de France. Et la France n’est pas une exception. Il en va de même dans tous les pays, y compris hors d’Europe. Il ne s’agit bien évidemment pas de ne plus enseigner les histoires nationales, de ne plus lire les auteurs nationaux ou de ne plus apprendre les fleuves, les montagnes ou les régions de nos pays respectifs. Ce qu’il faut impérativement c’est donner une dimension européenne à l’apprentissage de ces savoirs : accrocher une carte d’Europe à côté de celle de la France ; évoquer l’héritage gréco-romain comme la fondation de notre civilisation européenne ; réintégrer l’étude du Moyen-Age dans son aspect continental avec la chrétienté, les cathédrales, le mouvement de création des universités, qui touche tout le territoire du Vieux continent ; montrer la diffusion de la Renaissance italienne dans une grande partie de l’espace européen. La liste est longue et on pourrait la poursuivre avec les Lumières, les révolutions du XIXème siècle, et aussi avec les héritages des guerres mondiales et de la Shoah qui ont entraîné toute l’Europe dans une crise de civilisation et un rejet de la violence et ont ainsi largement contribué à l’unification européenne depuis la seconde moitié du XXème siècle. Il faudrait aussi élargir les cours de littérature aux grands écrivains des autres pays du continent, notamment en fin de collège et au lycée.

L’Europe dispose bel et bien d’une culture commune, visible en architecture, en peinture, en littérature. Elle a aussi une histoire partagée. Il suffit donc de les faire entrer à l’école, que leur enseignement prenne une place centrale dans les programmes, et ce dans tous les Etats membres afin de promouvoir cette identité commune qui manque tellement à une Union européenne encore perçue comme essentiellement économique et monétaire.

L’école a forgé les identités nationales ! Donnons lui pour mission aujourd’hui de forger la citoyenneté européenne !

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Vos commentaires

  • Le 17 novembre 2014 à 10:14, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Pour que l’Europe investisse l’Ecole

    Des évidences, mais des évidences qu’il convient de rappeler ! Parce qu’elles dérangent ! L’état - nation s’est en effet construit sur l’alignement des corps et la conscription ( on sait avec quel succès et quelles coulées de sang !), sur l’alignement des curiosités et la presse ( à l’heure des subventions publiques aux quotidiens en difficulté financière, comme en Belgique, que reste-t-il de la liberté de presse et de sa nécessaire fonction critique ?) et sur l’alignement des esprits par l’école. Chaque pays avait ses hussards, républicains ou monarchiques, qui avaient pour mission d’éradiquer les cultures locales et de leur substituer un passé mythique de nature à susciter l’adhésion de tous. On a ainsi vu les Carolingiens, ces mosans, récupérés par la doxa nationaliste et ces étymologies malmenées dans de grands dictionnaires comme le Larousse ( « francophile = ami de la France, »anglophile« ou »germanophile" = partisan ou favorable à la France.

    Investir l’école, certes, mais comment ? Comment dans le respect de la subsidiarité érigée en dogme ? « Stap voor stap », « Pas à pas » ! En confiant à la dimension fédérale le soin de définir les finalités de l’éducation de l’adulte de demain en Europe, à partir de nos valeurs communes. Le socle en quelque sorte de notre commune identité : en termes de savoir, de savoir - faire et de savoir-être ? Aux instances nationales de définir les modalités pour y parvenir, les cursus scolaires et les séquences d’apprentissage.

    L’unité dans la diversité, donc, quand, aujourd’hui, nous n’avons dans nos écoles que la diversité dans une prétendu unité.

    Et l’on s’étonne encore de nos performances si hétérogènes dans les enquêtes internationales !!! Mauvaise foi !!!

  • Le 17 novembre 2014 à 10:56, par Ferghane Azihari En réponse à : Pour que l’Europe investisse l’Ecole

    Vu la violence avec laquelle les identités nationales se sont construites, j’espère que l’Europe n’empruntera pas ce chemin...Il est sans doute plus sain de fonder notre projet politique sur des valeurs rationnelles (et donc libérales) que sur un patrimoine culturel aux contours arbitrairement définis.

  • Le 18 novembre 2014 à 20:26, par Jean-Luc Lefèvre En réponse à : Pour que l’Europe investisse l’Ecole

    @ Ferghane

    La récurrence de votre argument m’intrigue. Sous prétexte que les états- nations se sont construits sur l’hémoglobine de la valetaille, et ainsi construit une « identité meurtrière », tous quels qu’ils soient,, vous refusez à l’Union européenne le droit de s’ériger en une communauté de destin spirituel au sens large fondé sur une même appartenance culturelle.

    Mais dites - moi...Qui cette Union pourrait-elle opprimer et asservir ?

    A l’intérieur, personne en ses « régions » dès l’instant où elle se veut et est démocratique.

    A l’extérieur, qui ? Nous n’avons pas en Europe la prétention de dominer le monde, comme l’ont fait les états - nations que vous et moi dénonçons, et moins encore les moyens, ni linguistiques ( comme nos Etats en leurs états), ni militaires ( malgré de Gaulle), ni économiques.

    Pourquoi et de qui, Ferghane, avez-vous peur à ce point pour faire d’une Europe culturelle un repoussoir absolu ???

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