Pourquoi l’Europe doit mouiller le maillot !

, par Philippe Gonnet

Pourquoi l'Europe doit mouiller le maillot !
Le drapeau européen flottera-t-il aux côtés des drapeaux des Etats membres de l’Union aux Jeux Olympiques d’Hiver, en Corée du Sud, en février 2018 ? CC - European Parliament

Avant l’Université d’Automne du Mouvement Européen France (du 17 au 19 novembre 2017), centrée sur la citoyenneté européenne, on s’interroge sur l’émergence d’un sentiment européen par le biais du sport. Et si le sport contribuait – notamment – à la prise de conscience du sentiment européen ? Après que Paris et Londres se sont affrontés pour accueillir les Jeux Olympiques en 2012, et alors que Paris accueillera les Jeux Olympiques en 2024, les athlètes des pays de l’Union ne pourraient-ils pas courir sous leurs couleurs nationales, ainsi que sous celles de l’Union ?

Il ne s’agit pas ici plus qu’ailleurs de partir en guerre contre le fait national. Loin s’en faut… Si nous sommes Français et donc Européens, ou Européens parce que Français, nous savons bien que le peuple français existe, ce qui n’est pas (encore…) le cas d’un éventuel peuple européen.

Mais est-il si sot d’y aspirer sur le temps (très…) long de l’Histoire ? Prenons les Jeux Olympiques ou les Championnats du monde ; est-il absurde d’envisager qu’un (petit…) drapeau européen figure sur les maillots de tous les pays de l’Union ? Et qu’en cas de victoire, l’on hisse le drapeau national et l’étendard de l’Union, et que l’on joue éventuellement les deux hymnes ?

Individuellement, nous nous contentons depuis des lustres, sportivement s’entend, des accessits d’honneur dans la plus séduisante des hypothèses. Ne serait-il pas sain de lutter contre le sentiment de déclassement de nombre de nos compatriotes en leur faisant finalement prendre conscience que l’Union, forte de ses vingt-huit pays, caracole en tête dans la plupart des disciplines ?

Ce ne sont là que symboles, m’objecterez-vous – et vous aurez raison ! Mais c’est lorsque l’on arrivera à s’y reconnaître qu’un nouvel élan politique sera possible, car ce faisant, les opinions publiques occidentales pourraient concevoir une nouvelle orientation.

Retour à la normale

Pour l’heure, plus que l’Union, c’est l’Occident tout entier qui se retrouve désorienté – de l’Amérique de Donald Trump à la Suisse de l’Union démocratique du Centre, qui ne souffrent pourtant en rien des soi-disant maux de l’UE. Et pourquoi donc ? Parce que le XXe siècle consacra le règne sans partage des Occidentaux, la Guerre froide, de sinistre mémoire, n’opposant jamais que des Européens – ou des descendants d’Européens… – à travers les maîtres du Kremlin ou le locataire de la Maison Blanche et les barons du Pentagone. Kroutchev, Kennedy, Kissinger, Brejnev, Lincoln, Lénine, Staline étaient tous des… Européens !

Comme le XXe siècle succédait à ceux qui avaient vu Espagnols et Portugais s’emparer de la moitié sud des Amériques, les Britanniques des Indes et de l’Amérique du Nord, les Français des trois quarts de l’Afrique, nous sortons à peine – et j’insiste sur cet « à peine »… – de cette hypertrophie de l’Europe, dont l’éloignement heureux autant que prévisible génère curieusement aujourd’hui un sentiment de déclassement chez nos compatriotes. Or nous ne faisons que retrouver une situation « normale ».

Et c’est là que la phrase de Paul Valéry résonne d’un bien étrange écho : « Il n’y aura rien eu de plus sot, dans toute l’histoire, que la concurrence européenne en matière politique et économique, comparée, combinée et confrontée avec l’unité et l’alliance européenne en matière scientifique. (…) Lutte qui n’est autre chose que le transport à longue distance des dimensions occidentales (et qui) entraîne fatalement le retour de l’Europe au rang secondaire que lui assignent ses dimensions, et duquel les travaux et les échanges internes de son esprit l’avaient tirée. L’Europe n’a pas eu la politique de sa pensée. » Paul Valéry écrit cela en 1930. Aujourd’hui, le monde est devenu – redevenu ? – multipolaire, et la Chine, dont on a trop souvent oublié qu’il s’agit de la plus ancienne civilisation humaine encore représentée, ne fait que retrouver la place qui fut la sienne jusqu’au XVIIIe siècle, générant un tiers de la richesse comme de la puissance mondiale.

Produire des normes et… des symboles !

Que pouvons-nous faire, fussions-nous toujours les géniaux créateurs des Lumières universelles, à 65 millions de Français face à un milliard trois cents millions de Chinois, presque autant d’Indiens, une Afrique qui aspire à la dignité, et des Amériques à une place que ne leur ont jamais accordée les Etats-Unis d’Amérique du Nord. L’Europe représentait 30% de la population mondiale en 1945 ; elle en représentera… 7% en 2020, c’est-à-dire demain matin. Nous étions 2,5 milliards d’humains en 1950, nous sommes aujourd’hui 7,5 milliards, nous serons dix milliards en 2050.

En un an, la population mondiale a augmenté de l’équivalent de la population allemande – c’est-à-dire quelques 83 millions – et ce qu’il est convenu d’appeler pudiquement « la crise migratoire » ne fait que débuter. Aujourd’hui, les guerres ; demain, le réchauffement climatique.

Quatre pays européens siègent aujourd’hui au G7 ; il n’y en aura plus aucun dans… quinze ans ! L’effet de ciseau saute aux yeux, et il ne peut que s’amplifier. Comme je le lisais récemment dans un journal étranger, « le pouvoir n’est plus à la puissance militaire ; il est à la fabrication des normes. » Et donc, presque paradoxalement, des symboles ! Tout cela, j’en conviens aisément, ne constitue pas ipso facto un idéal. Mais je voudrais livrer ici deux observations et quelques interrogations.

L’Europe n’a jamais existé !

Et d’abord, quitte à vous surprendre, commencer par dire que l’Europe n’existe pas. Non, l’Europe n’existe pas et n’a même jamais existé. Il n’y a géographiquement parlant, que les Amériques, l’Afrique, l’Océanie, l’Arctique et l’Antarctique, et enfin l’immense Eurasie. Après le mythe grec éponyme – où Europe n’est autre que la fille d’Agénor, roi légendaire de Phénicie, l’actuel Liban, enlevée par Zeus qui en était tombé amoureux et qui l’emmènera en Crète –, l’Europe n’a jamais été qu’un projet, une communauté de valeurs s’appuyant sur quatre piliers : l’humanisme monothéiste (judaïsme, christianisme, islam) ; la philosophie grecque ; le jus romana ou droit romain ; et les Lumières. L’Europe n’existe donc dans notre vocabulaire que parce que ce sont des « Européens » qui ont inventé la géographie que nous connaissons aujourd’hui.

Ensuite – et même si Emmanuel Macron a l’air de vouloir changer (un peu…) la donne – rappeler que l’on assiste à une reprise en mains des questions européennes par chaque Etat-nation. Rappeler que c’est à Paris, à Berlin et à Rome que l’ont tue littéralement – car il n’y a pas d’autres mots – l’idéal européen, à grands coups de petites phrases lancinantes répétées à l’envi depuis quatre décennies. Quand ça marche, « c’est grâce à moi, François Hollande, Nicolas Sarkozy ou Jacques Chirac » ; quand ça ne marche pas, « c’est la faute de Bruxelles ! »

« Voter » (à nouveau…) avec nos pieds !

Peut-être est-il alors grand temps de courir et de jouer sous toutes nos couleurs, nationales et européennes, car toute identité est plurielle. Courir et jouer sous toutes nos couleurs, pour réaffirmer la place qui est la nôtre dans le monde, pour reprendre confiance en nous, pour réaliser enfin ce dont nous sommes capables, « unis dans la diversité. » Il y aurait en effet quelque noblesse à nous approprier, en la réactualisant et en la détournant, la vieille et terrible formule « voter avec ses pieds. » Car l’exil qui nous menace aujourd’hui n’est jamais qu’intérieur, se nichant perfidement dans la démission de notre foi en la construction européenne.

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