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Quel avenir pour le couple franco-allemand : interview de Marion Gaillard

, par Pierre-Adrien Hanania, Sacha Bepoldin

Marion Gaillard, Diplômée de l’IEP de Paris et docteur en Histoire, spécialiste des relations franco-allemandes et des questions européennes a été interviewé sur l’actualité franco-allemande.

Auteurs

Aujourd’hui, Angela Merkel et François Hollande ne forment plus le couple franco-allemand que la chancelière et Nicolas Sarkozy constituaient. Doit-on s’en réjouir ou le regretter ?

Tout d’abord, il ne faut pas surestimer la bonne entente entre Nicolas Sarkozy et Angela Merkel. Les deux dirigeants avaient certes des convergences dès le début du mandat de Nicolas Sarkozy sur la relance de la construction européenne après l’échec du traité constitutionnel et sur la question turque, mais ils avaient aussi de nombreuses divergences. Au-delà de l’opposition de style et de personnalités, ils étaient en désaccord sur la question du statut et du rôle de la BCE, sur le « patriotisme économique » français ou encore sur le projet d’Union méditerranéenne proposé par le candidat Sarkozy pendant sa campagne. Ils ont néanmoins réussi à travailler ensemble à l’adoption du traité de Lisbonne et ont su surmonter leurs désaccords sur la crise grecque (sauvetage de la Grèce voulu par la France, eurobonds refusés par l’Allemagne) pour proposer les plans de sauvetage, le FESF et le traité budgétaire.

Mais leur gestion de cette crise de l’euro a été vivement critiquée par leurs partenaires et par les peuples de certains pays comme relevant plus du directoire que du moteur. Si le couple franco-allemand est vu par beaucoup d’Etats membres de l’UE comme indispensable, il ne peut se comporter en directoire.

En ce sens, le changement de leadership en France et la volonté de François Hollande de faire fonctionner ce couple autrement et de le réorienter vers un rôle de force de proposition ne peut qu’être positif. Cependant, des maladresses ont été commises des deux côtés : le soutien ostensible de Mme Merkel à Mr Sakozy pendant la campagne et son refus de rencontrer le candidat socialiste, la tactique de François Hollande consistant à chercher l’alliance avec les pays du Sud contre l’austérité voulue par l’Allemagne.

Pour autant, le nouveau couple a dû d’emblée travailler ensemble aux commémorations du cinquantième anniversaire du traité de l’Elysée. François Hollande et Angela Merkel n’avaient d’autre choix que de donner le change et de montrer qu’ils sauraient se montrer dignes de l’héritage de réconciliation et de coopération dont ils avaient hérité. Ils ont en grande partie réussi l’exercice à travers les rencontres de Reins en juillet 2012 et de Berlin en janvier 2013. Depuis, ils ont porté ensemble une proposition de lutte contre le chômage des jeunes en Europe. Néanmoins, ils ont encore du mal à être un réel moteur pour une Europe qui peine à sortir de la crise et à offrir à ses citoyens un projet d’avenir.

En Europe, c’est l’alternance qui prédomine à travers les échiquiers politiques nationaux. Angela Merkel fait là figure d’exception avec un troisième mandat consécutif et une popularité inédite (74%). Que vous évoque cette « Superkanzlerin » et quels seront les enjeux européens de son troisième mandat ?

La chancelière Merkel a en effet réussi à rester au pouvoir, et ce avec une popularité remarquable, en dépit de la crise. Cela s’explique notamment par la bonne santé de l’économie allemande en comparaison avec celle des autres pays de la zone euro. Les Allemands ont sans doute le sentiment qu’elle est parvenue à les épargner des conséquences dramatiques de la crise que leurs voisins subissent. Pourtant, son choix de finalement venir en aide à la Grèce et de rompre avec les dogmes de Maastricht était risqué et aurait pu lui coûter des voix mais la faiblesse du chômage et la compétitivité allemande reconnue internationalement ont pesé plus dans la balance. En outre, la stature diplomatique de la chancelière et son rôle de leader de l’UE lui ont probablement donné une assise plus forte au sein de l’opinion allemande. L’Allemagne aime t’elle l’Union Européenne ?

L’Allemagne a été longtemps un pays où la construction européenne était moins clivante qu’en France. Certes, les débuts de l’aventure communautaire ont été marqués par une réticence du SPD mais rapidement un consensus politique s’est créé autour de l’engagement allemand dans la Communauté. Aujourd’hui ce consensus semble s’effriter quelque peu avec l’attitude moins européenne du parti libéral, les tergiversations de Mme Merkel sur le sauvetage de la Grèce ou la naissance du parti Alternative für Deutschland. Pour autant, l’Allemagne reste fortement engagée dans l’UE et dans la poursuite de sa construction. A l’heure d’un euroscepticisme croissant tant dans la classe politique que dans l’opinion publique, l’Allemagne fait plutôt partie des pays les plus européistes.

Le géant "économique" allemand est souvent critiqué pour être un "nain politique", notamment sur des dossiers comme la Syrie à l’international ou concernant l´UE vis-à-vis de son refus d’une gouvernance économique. Quel est votre avis ?

Tout d’abord, il faut relativiser la réussite économique de l’Allemagne. Elle est certes réelle à bien des égards mais le fameux modèle allemand n’est pas sans failles. La faiblesse du chômage masque un nombre considérable de salariés à temps partiel et de travailleurs pauvres aux salaires extrêmement bas. Or ceci n’est pas sans conséquence sur la société allemande qui compte de plus en plus de personnes qui sans être au chômage ont du mal à subvenir à leurs besoins. En dix ans, le modèle social allemand a été profondément modifié et ne ressemble plus guère au fameux modèle rhénan des années cinquante ou soixante.

La décision de la chancelière d’accepter la mise en place d’un salaire minimum pour parvenir à un compromis de grande coalition avec le SPD aura certainement un impact sur cette situation. Cela permettra d’éviter la multiplication des emplois mal payés qui frôlent parfois l’indécence. Cependant, ce choix risque fort de ne pas rester sans conséquence sur le taux de chômage allemand, dont la faiblesse aujourd’hui apparaît quelque peu artificielle.

Quant au statut de « nain politique » de l’Allemagne, il correspond certes à une réalité issue de la Seconde Guerre mondiale mais il est à relativiser. Dès les années soixante-dix avec l’Ostpolitik, l’Allemagne s’était réaffirmée sur la scène internationale et était devenue un acteur diplomatique incontournable des relations Est-Ouest. Depuis la fin de la Guerre froide, l’Allemagne réunifiée a gardé une place importante dans les relations internationales. Pour autant, elle refuse d’investir pleinement le rôle auquel elle pourrait prétendre. Il reste en Allemagne une forme d’autocensure concernant l’exercice de la puissance au plan international, notamment dans le domaine militaire. D’où la non-participation de la République fédérale à la guerre du Golfe en 1991. D’où aussi son refus d’intervenir en Libye aux côtés de la France et du Royaume-Uni. Néanmoins, le gouvernement Schröder avait accepté de participer aux interventions militaires de l’OTAN au Kosovo. La chancelière Merkel s’est ainsi montrée plus en retrait que son prédécesseur dans la gestion des crises internationales. Cette attitude, si elle est compréhensible, devrait cependant faire l’objet d’un débat national pour réévaluer la place de l’Allemagne sur la scène mondiale et poursuivre la « normalisation » de la politique étrangère allemande.

Sur la question du gouvernement économique de la zone euro, les choses sont très différentes. Il ne s’agit pas là d’une prudence dans l’exercice de la puissance mais de la crainte allemande qu’un gouvernement économique intervienne trop dans la politique monétaire et nuise à l’indépendance de la banque centrale. Là aussi, l’Allemagne doit faire évoluer sa position. Qu’elle soit traumatisée par l’hyperinflation de 1923 et méfiante face à un contrôle de l’Etat sur l’économie, cela s’explique. Mais entre une inflation galopante et une inflation à 3 ou 4% il y une marge ! De même entre la main mise totale du régime nazi sur l’économie et une coopération entre gouvernement et banque centrale comme aux Etats-Unis, il y a une différence énorme !

En tant que française et vivant dans un pays dans lequel le clivage gauche-droite structure la politique, quel est votre avis sur la pratique d’une Grande Coalition, vers laquelle l’Allemagne s´achemine ?

Le problème que je vois avec les grandes coalitions est l’éventuelle paralysie dans la mesure où les compromis nécessaires peuvent poser un problème de cohérence, notamment sur le plan économique. Néanmoins, les divergences entre les deux grands partis allemands sont moindres que celles qui opposent l’UMP et le PS en France, dans la mesure où la CDU allemande est moins libérale économiquement que l’UMP et où le SPD l’est davantage que le PS. En outre, la démocratie allemande fonctionne de manière très différente de la Ve République française. Les débats y semblent moins violents et plus constructifs. La capacité de deux partis opposés à trouver les voies d’un compromis de gouvernement est une leçon de démocratie dont pourrait s’inspirer parfois la classe politique française.

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P.-S.

Article paru originalement dans le magazine franco-allemand l’ingénu, numéro 23. Crédit photographique : Sophie Schroda

Vos commentaires

  • Le 1er février à 10:59, par Alexandre Marin En réponse à : Quel avenir pour le couple franco-allemand : interview de Marion Gaillard

    En tant que fédéraliste européen, je suis contre le couple franco-allemand.

    Certes, il a été un temps le moteur de la construction européenne, mais l’Europe ne se limite pas à la France et à l’Allemagne ; même une coopération plus intégrée entre la France et l’Allemagne n’apportera pas une Europe plus intégrée. Qui plus est, la relation franco-allemande est le symbole de l’intergouvernementalisme, de ce qui se fait dans le cadre d’une coopération entre Etats, de surcroît restreinte aux deux gros Etats. Je me demande parfois comment elle est perçue par les autres importantes économies et démographies de l’Europe comme l’Italie, l’Espagne, la Pologne, les pays scandinaves, sans parler du Royaume-Uni.

    La relation spéciale franco-allemande est potentiellement nuisible à l’idée d’une Europe fédérale. Le couple franco-allemand a eu ses heures de gloire entre Giscard et Schmitt entre Cohl et Mitterand, bien qu’il pouvait illustrer des vues différentes par exemple entre le fédéraliste Adenauer et l’unioniste De Gaulle.

    Mais n’exaltons pas le passé, car aujourd’hui, une distance s’est créée entre la France et l’Allemagne telle que toute relation franco-allemande serait contre productive si elle n’était pas accompagné par une relation spéciale et étroite entre la France et le reste de l’Europe latine et entre l’Allemagne et l’Europe germano-slave (sans oublier la FInlande, l’Estonie et la Hongrie). Il faut, en outre que la France et l’Allemagne entretiennent une relation privilégiée avec le Royaume-Uni.

    Mais il n’est plus ni concevable ni possible que la France et l’Allemagne jouent en duo exclusif.

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