Quelle identité pour les biélorusses ?

Mini-série « la Biélorussie, l’autre cœur de l’Europe » : épisode 1

, par Théo Boucart

Quelle identité pour les biélorusses ?
Le Cirque d’Etat de Biélorussie, à Minsk. CC - Ermakov

La Biélorussie (ou le Belarus) est géographiquement située au cœur de l’Europe dans ses limites « conventionnelles » (allant de l’Atlantique à l’Oural pour reprendre la formule du Général de Gaulle), une représentation largement artificielle et déterministe de la géographie mais très tenace dans les esprits. Elle est de ce fait au carrefour de deux influences culturelles : l’Europe dite « occidentale » (incluant la Pologne et les pays baltes) et la Russie. Quelle est l’influence de cette position géographique sur l’histoire et l’identité de cette nation méconnue ?

En raison de sa jeune histoire en tant qu’Etat indépendant, la Biélorussie attache une importance capitale à la définition de son identité nationale, entre influences russe et orthodoxe et polonaise et catholique. L’histoire et l’identité sont des jouets dans les mains de ceux qui veulent les manipuler et représentent par conséquent des enjeux politiques certains.

Le territoire de l’actuelle Biélorussie à travers le temps

Pendant les premiers siècles de notre ère jusqu’au milieu du Moyen-Âge, le territoire qui deviendra la Biélorussie et ses habitants, appelés Ruthènes, sont restés largement à l’écart des développements culturels qui touchent les régions voisines de la côte baltique et des fleuves comme la Volga ou le Dniepr. Le territoire faisait certes partie de la Rus’ de Kiev, considérée comme le premier État russe de l’Histoire, mais celle-ci possédait une organisation très lâche et avait peu d’influence sur les structures sociales des peuples vivants dans la taïga, ce qui a permis l’émergence du premier État slave sur le territoire biélorusse, la principauté de Polotsk.

Cette principauté fut ensuite annexée au XIIIème par le Grand-Duché de Lituanie, la première organisation étatique ayant eu une influence réelle sur le territoire. Si la Lituanie dite « ethnique » (correspondant à la république lituanienne d’aujourd’hui) dominait politiquement, la langue diplomatique n’était autre que le ruthène, aussi appelé entre autres appellations « vieux biélorusse ». Les ancêtres des Biélorusses d’aujourd’hui connaissaient donc une étonnante heure de gloire, d’autant plus que le peuple ruthène était politiquement inexistant. Plus tard, « l’élément ruthène » fut une des composantes importantes de la République polono-lituanienne, bien que les Ruthènes du sud – ancêtres des Ukrainiens – aient manifesté bien plus tôt leurs particularismes culturels que leurs cousins du Nord.

Les territoires ruthènes furent progressivement annexés par l’Empire russe aux XVIIème et XVIIIème siècles. La russification de ces terres se fit sans trop de difficulté au Nord en raison notamment de l’absence de conscience nationale (contrairement aux Cosaques ukrainiens). L’éveil national touchant la plupart des peuples d’Europe centrale et orientale au XIXème siècle n’eut pas vraiment lieu en Biélorussie. Après l’effondrement de l’Empire russe en 1917, les autorités bolchéviques reprirent très vite le contrôle du territoire biélorusse. En 1922, la République socialiste soviétique de Biélorussie devint membre fondateur de l’URSS et obtint en 1945 les terres orientales de la seconde République polonaise. A la faveur de l’effondrement progressif de l’Union Soviétique, la RSS de Biélorussie déclara son indépendance le 25 août 1991.

Le processus de construction nationale après 1991

Les premières années de l’existence de la Biélorussie indépendante furent marquées par une tentative d’européanisation de l’identité nationale sous l’impulsion du premier président Stanislaw Chouchkievitch, du parti « Assemblée sociale-démocrate biélorusse ». [1] Les nationalistes biélorusses au pouvoir s’appuyèrent pour cela sur deux éléments historiographiques fondamentaux : l’appartenance géographique de la Biélorussie au groupe des pays « baltes » (avec la Lituanie, la Lettonie et l’Estonie, aujourd’hui membres de l’Union Européenne) et surtout l’héritage du Grand-Duché de Lituanie puis de la République des Deux Nations (connue dans le milieu académique comme un modèle de « démocratie nobiliaire » à l’époque, considérée par certains comme une forme primitive d’État de droit). Cette manière de concevoir l’identité européenne de la Biélorussie n’a pas pu s’enraciner pour de multiples raisons (et notamment à cause de l’absence de tradition étatique « occidentale »). ». [2]

L’arrivée au pouvoir d’Alexandre Loukachenko en 1994 changea radicalement la donne. En période de crise économique et sociale aiguë, le nouveau Président n’hésita pas à exacerber chez les Biélorusses la nostalgie du mode de vie socialiste soviétique, une stratégie très efficace en période de difficultés sociales. Cette orientation prit logiquement des accents pro-russes et entraîna une « russification » de la culture biélorusse au travers de la langue et des pratiques administratives. En parallèle, les relations entre la Biélorussie et l’ Union Européenne se détériorèrent. Depuis lors, l’identité et le nationalisme biélorusses oscillent entre influences « européennes » (au sens occidental du terme) et russes, sans que cela ne soit, ni stable, ni accepté par la population biélorusse. [3]

Envisager l’avenir après les « trois Tchernobyls »

Comprendre l’identité des habitants de la Biélorussie, c’est d’abord comprendre sa relative faiblesse (en comparaison avec les identités nationales lituanienne, lettone, estonienne ou ukrainienne) et l’influence très importante de l’héritage socialiste et soviétique dans son cadre d’analyse. Comment envisager l’avenir de cette identité à l’heure où le pays dirigé par Alexandre Loukachenko semble hésiter entre un rapprochement avec l’UE et un partenariat encore plus étroit avec la Russie de Vladimir Poutine ? Cela est d’autant plus difficile à dire que l’identité biélorusse se définit en grande partie par sa « martyrologie » et l’importance des tragédies dans la mémoire collective. [4] Les massacres de la « Grande Guerre Patriotique » de 1941-45 sont particulièrement saillants. Le concept des « trois Tchernobyls » est en outre intéressant. Il fut utilisé par les nationalistes durant la Glasnost pour dénoncer l’héritage désastreux du communisme en Biélorussie et ses conséquences pour l’avenir du pays. Au Tchernobyl « nucléaire » de 1986 (la Biélorussie fut la RSS la plus touchée par la contamination radioactive), les nationalistes rajoutèrent un Tchernobyl « culturel » (la répression par Staline des traditions culturelles « bourgeoises » biélorusses) et un Tchernobyl « politique » (le désordre institutionnel et économique suite à l’effondrement de l’URSS). [5] Autant d’évènements négatifs dans les mémoires qui ne facilitent pas la projection dans un avenir optimiste.

Tous ces éléments contradictoires formant l’identité biélorusse entretiennent le pays dans une « zone grise » entre l’Union européenne et la Russie. Or, pour s’assurer un avenir durable, un pays doit reposer sur des traditions culturelles fortes et réconfortantes, sans pour autant tomber dans le dogmatisme nationaliste (ce que Loukachenko a tendance à faire depuis presque 25 ans). Depuis 2004, la Biélorussie est un voisin direct de l’UE, forçant cette dernière à établir un partenariat stable avec le pays, dans le cadre général de la Politique Européenne de Voisinage. Pourtant, le problème est le même qu’avec l’identité nationale : la Biélorussie n’arrive pas à trouver un équilibre durable entre logique « occidentale » et logique « russe », ce qui crée une relation très instable avec l’UE.

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Notes

[1Les Études de la Nouvelle Europe : L’identité controversée de la Biélorussie, enjeu central de la transition démocratique et économique depuis l’indépendance http://www.nouvelle-europe.eu/images/stories/ene_identite_bielorussie.pdf

[2Les Études de la Nouvelle Europe : L’identité controversée de la Biélorussie, enjeu central de la transition démocratique et économique depuis l’indépendance http://www.nouvelle-europe.eu/images/stories/ene_identite_bielorussie.pdf

[3Institut européen Est-Ouest (ENS de Lyon) : La Biélorussie – entre russification et européanisation http://institut-est-ouest.ens-lyon.fr/spip.php?article349

[4Katiarijna Zhuk : L’Union Européenne et la Biélorussie : Quelle formule de voisinage ? in Élargissement et politique européenne de voisinage (Bruylant 2008)

[5Tatiana Kasperski : La catastrophe de Tchernobyl : une entrée singulière pour la coopération entre l’Union Européenne et la Biélorussie in Élargissement et politique européenne de voisinage (Bruylant 2008)

Vos commentaires

  • Le 31 octobre à 12:15, par Alexis En réponse à : Quelle identité pour les biélorusses ?

    Merci beaucoup pour cette étude sur ce pays dont on n’entend jamais parler. Riche et intéressante ! Peut-être aurait-il été judicieux de parler du nom : Biélorussie/ Bélarus.

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