Ravensbrück : de sables marécageux à une "ville-camp de concentration" de 40 000 femmes prisonnières
Avant janvier 1939, Ravensbrück ne représente qu’un hameau de deux rues et une église aujourd’hui disparue. En réalité, Ravensbrück est surtout une bande de terre sablonneuse juxtaposant un lac et la ville de Fürstenberg/Havel, une station thermale prisée par les Berlinois dans les années 1920. Au début de l’année 1939, les premiers baraquements sont installés et le camp reçoit les premières prisonnières en avril 1939.
Ces femmes vont ensuite être forcées de travailler à l’expansion du camp en bâtissant les maisons de leurs gardiennes, des SS (“Schutzstaffel” ou “escadron de protection”, ayant entre autres pour mission la gestion des camps de concentration et d’extermination du IIIe Reich). Progressivement, elles construisent de nouveaux baraquements pour accueillir de nouvelles détenues qui affluent par des contingents de plus en plus importants lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate et que la conquête du Reich s’étend à la Tchécoslovaquie, la Pologne puis à l’ensemble de l’Europe. À son apogée entre 1942 et 1944, le camp de Ravensbrück contenait 40 000 femmes, enfants et quelques milliers d’hommes. Soit huit fois la taille de la ville de Fürstenberg de l’autre côté du lac. Une “ville - camp de concentration".
Ravensbrück : un camp d’esclavage au service de l’économie de guerre nazie
Le camp de concentration de Ravensbrück va rapidement se transformer en un camp de travail permettant à des entreprises du Reich de s’offrir une main d’œuvre gratuite et en grande quantité. L’esclavage des détenues de Ravensbrück débute dès leur arrivée pour aménager le camp et en 1940 avec l’installation dans l’enceinte du camp d’usines de coutures. Les prisonnières, en malnutrition et brutalisées, y sont forcées d’y travailler entre huit et douze heures par jour dans des conditions déplorables et avec des cadences élevées. Nombre d’entre elles y attrapent des maladies pulmonaires en raison de l’absence de ventilation dans les usines de textiles.
En 1942, au plus fort de la guerre, une nouvelle zone industrielle est créée à Ravensbrück où s’installent des usines d’armement dont l’entreprise Siemens & Halske. Les prisonnières sont ainsi intégrées de force à l’économie de guerre nazie. En 1944, 2400 femmes détenues y travaillent jour et nuit. Si les prisonnières-esclaves n’atteignait pas les objectifs fixés par d’entreprises, elles étaient sévèrement punies. Il faut toutefois noter dans ces conditions atroces, les tentatives courageuses de sabotage de la production, par exemple en dégradant la qualité des chaussettes produites pour la Wehrmacht, qui illustrent les actes de résistance et le courage de ces femmes au péril de leur vie.
Reste des baraquements où travaillaient de force les femmes prisonnières du camp, les baraquements ont ensuite été utilisés pour l’armée soviétique
L’expérience du camp de Ravensbrück : la brutalité et la hiérarchisation à outrance
Dans le camp de Ravensbrück, la hiérarchisation, au centre de l’idéologie nazie, est omniprésente. Visuellement dans l’espace, la maison du commandant SS du camp, est située en hauteur, signe qu’il est au-dessus de tout, que ce soit en termes d’autorité et de théorie raciale. Chez les détenues, la hiérarchisation est extrêmement importante. Chaque prisonnière est classée en catégories et toutes ne sont pas traitées de la même manière : prisonnières politiques, prisonnières de guerre, prisonnières juives, prisonnières homosexuelles etc... Les prisonnières politiques pouvaient espérer un meilleur traitement de la part des gardes, et augmenter leurs survies si elles étaient allemandes ou pouvaient correspondre physiquement à la description physique “aryenne”. Les prisonnières juives et homosexuelles se retrouvaient quant à elles en bas de la hiérarchie, synonyme de traitements inhumains et de chances de survie réduites. S’agissant des prisonnières ou prisonniers homosexuels, la stigmatisation pouvait venir directement des autres prisonnières.
Document montrant les signes distinctifs imposés aux prisonniers des camps nazis : triangle rouge pour les politiques, rose pour les homosexuels, combinables avec d’autres marques (notamment juif) et indications nationales. En bas à droite, exemple de matricule porté sur la manche.
Toutes étaient donc confrontées à la mort, mais pas de la même façon. Il y avait mille et une façon de perdre la vie à Ravensbrück : exécution sommaire, épidémie, mourir d’épuisement, de famine, d’une morsure d’un chien de garde et à partir de 1945 une chambre à gaz est installée et tuera entre 5 000 et 6 000 personnes du camp.
L’horreur ne s’arrête pas là, quelques femmes du camp décéderont des suites des expériences médicales dont elles font l’objet par les nazis. Elles faisaient partie des “Lapines de Ravensbrück” (en référence aux lapins utilisés comme cobayes dans les laboratoires), un groupe de 74 prisonnières polonaises sur lesquelles Karl Gebhardt, le médecin du camp de Ravensbrück, testera des médicaments destinés aux soldats allemands sur le front. Pour cela le médecin nazi blessait volontairement et gravement ces jeunes femmes polonaises ou infectait de bactéries leurs membres pour y tester des médicaments. Ces femmes, si elles ne décédaient pas des suites de ces opérations, sont restées à vie avec des séquelles physiques et psychologiques de ces expériences.
Vestiges du crématorium du camp utilisé pour brûler et faire disparaître les corps des victimes.Jusqu’en 1943, les corps des détenues étaient incinérés au crématorium de Fürstenberg, avant la construction d’un four crématoire sur le camp.
Les gardiennes de Ravensbrück : l’émancipation par l’horreur
Le camp de Ravensbrück était en grande partie administré par de jeunes femmes, majoritairement de 20 à 25 ans, recrutées pour assurer l’autorité dans l’enceinte du camp avec brutalité et cruauté. Les hommes du camp, les SS, étaient cantonnés au commandement et à la surveillance des lieux contre toute intrusion ou tentative d’évasion.
Comment ces jeunes femmes ont-elle accepté volontairement d’effectuer la sale besogne d’assurer le maintien de l’ordre d’un camp de concentration, multiplier les actes de brutalité et en l’espace de quelques semaines voire quelques jours ont intégré les méthodes brutales ? Outre la possibilité d’un alignement complet sur l’idéologie nazie, le travail de garde pouvait offrir pour les jeunes femmes une émancipation sociale rare pour l’époque. La société nazie était une société patriarcale avec une répartition genrée des rôles dans la société. Le travail de gardienne offre pour ces jeunes femmes la possibilité de travailler, gagner un salaire et acquérir un statut social et du pouvoir sur les prisonniers.
Les lieux d’habitation des gardes à Ravensbrück, leurs vêtements et la trajectoire de ces femmes renforcent cette thèse. À Ravensbrück, ces jeunes femmes disposent de grandes maisons, ont accès un cinéma et ont le respect des habitants de Fürstenberg. Leur poste leur offre aussi l’opportunité de se marier avec des membres de la SS, la police secrète du régime et la plus choyée et prestigieuse du Reich.
Ravensbrück fut d’ailleurs le camp de formation de ces femmes gardes qui seront ensuite envoyées dans les différents camps du Reich dont le camp d’extermination Auschwitz.
Les « gens normaux » de Fürstenberg/Havel étaient-ils au courant des atrocités de Ravensbrück ?
La responsabilité des Allemands a été posée dès la fin de la guerre par les historiens. Les habitants de Fürstenberg/Havel ont-ils été victimes ou complices du nazisme ? Étaient-ils au courant des atrocités perpétrées et des condamnations à mort organisées à Ravensbrück ? C’est une question complexe. L’exposition permanente du mémorial de Ravensbrück apporte toutefois des preuves tangibles de la connaissance par les habitants de Fürstenberg/Havel du camp et de ce qu’il s’y passait en son sein.
Premièrement, le camp de concentration de Ravensbrück était effectivement isolé de la ville par un lac, de la forêt et était interdit au public bien en amont de l’entrée du camp. Toutefois, et au moins jusqu’en 1942, les prisonniers arrivaient à Ravensbrück par la gare de Fürstenberg/Havel, accueillis par les cris des gardes et les aboiements de leurs chiens pour être conduits à pied jusqu’aux camps. Si les SS ont effectivement pris des précautions en organisant la venue des trains en pleine nuit ou tôt le matin, le bal incessant des convois qui pouvaient atteindre jusqu’à 3 par jour rend peu probable que les habitants n’aient pas été confrontés visuellement ou de façon sonore aux longues processions de prisonnières en direction de Ravensbrück.
Par ailleurs, si le site de Ravensbrück était effectivement inaccessible aux habitants de Fürstenberg/Havel, un certain nombre d’entreprises et d’artisans y entraient régulièrement pour alimenter la cantine des SS ou entraient en contact avec les prisonniers pour assurer les parties les plus techniques de la construction des bâtiments du camp de concentration en extension. Les habitants côtoyaient également les gardes et SS du camp qui se rendaient en ville. En réalité, au moins une partie des habitants de Fürstenberg/Havel se réjouissait de l’installation du camp qui leur a permis de s’enrichir et pour certains même de devenir riches.
Et même isolé, le lac ne pouvait faire obstacle aux bruits des exécutions par balle des prisonnières ou des chiens de garde. Enfin, les habitants ne pouvaient se soustraire certains jours à l’odeur putride et les fumées noires des corps brûlés dans les fours crématoires que le vent balayait par de là le lac, sur la ville de Fürstenberg/Havel.
Vue sur la ville de Fürstenberg/Havel depuis l’emplacement du camp de concentration de Ravensbrück, moins d’un 1km sépare les deux rives.
La thèse de la méconnaissance des activités menées à Ravensbrück par les habitants de Fürstenberg/Havel est donc difficilement tenable. Dans quelle mesure étaient-ils au courant ? À quel niveau d’endoctrinement et de propagande étaient-ils friables par les SS qui justifiaient ces horreurs par le fait que ces prisonnières étaient des « criminelles » ? Des questions qui continuent de faire l’objet de recherches historiographiques aujourd’hui.





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